‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 59 sur 192 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CHATTERTON, seul.

Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses genoux.

Il est certain qu'elle ne m'aime pas. — Et moi... je n y veux plus penser. — Mes mains sont glacées, ma tète est brûlante. — Me voilà seul en face de mon travail. — Il ne s'agit plus de sourire et d'être bon! de saluer et de serrer la main ! toute cette comédie est jouée : j'en commence une autre avec moimême. — Il faut, à cette heure, que ma volonté soit assez puissante pour saisir mon àme et remporter tour à tour dans le cadavre ressuscité des personnages que jévoque et dans le fantôme de ceux que j'invente I Ou bieu il faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement paré pour l'amusement du public, et que celui-là soit décrit par l'autre; le troubadour par le mendiant. Voilà les deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire pitié ; faire jouer de misérables poupées, ou l'être soi-même et faire trafic de cette singerie! Ouvrir son coeur pour le mettre en étalage sur un comptoir! S'il a des bles-

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sures, tant mieux! il a plus de prix; tant soit peu mutilé, on l'achète plus cher!

îl se lève.

Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore dans cette condition 1

11 rit et se rassied.

Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.

Non, non!

L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton temps en réfléchissant : tu n'as qu une réflexion à faire, c'est que tu es un pauvre. — Entends-tu bien? un pauvre!

Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une minute stérile. — Il s'agit bien de l'idée! grand Dieu! ce qui rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu'à un schelling; la pensée n'a pas cours sur la place.

Oh! loin de moi. — loin de moi, je t'en supplie, découragement glacé! mépris de moi-même, ne viens pas achever de me perdre! détourne-toi! détourne-toi! car, à présent, mon nom et ma demeure, tout est connu; et, si demain ce livre n'est pas achevé, je suis perdu! oui, perdu! sans espoir! — Arrêté, jugé, condamné! jeté en prison !

O dégradation! ô honteux travail!

Il écrit.

Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais. — Eh bien, ne puis-je cesser d avoir cette

idée?

Long silence.

J'ai bien peu d'orgueil d y penser encore. — Mais qu'on me dise donc pourquoi j aurais de lorgueil. De l'orgueil de quoi? Je ne tiens aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me soutient, c'est cette fierté naturelle. Elle me crie

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