‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 60 sur 192 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

toujours à loreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l'air malheureux. — Et pour qui donc fait-on l'heureux quand on ne l'est pas? Je crois que c'est pour les femmes. Nous posons tous devant elles. — Les pauvres créatures, elles te prennent pour un trône, ô Publicité I vile Publicité I toi qi'.i n'es qu'un pilori où le profane passant peut nous souffleter. En général, les femmes aiment celui qui ne s'abaisse devant personne. Eh bien, par le Ciel, elles ont raison. — Du moins celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tète. — Oh I si elle m eût aimé 1

Il s'abandonne à une longue rêverie dont il sort Tiolemment.

Ecris donc, malheureux, évoque donc ta volonté! — Pourquoi est-elle si faible ? rs^avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle excite et qui s'arrête! — Voilà une humiliation toute nouvelle pour moi! — Jusqu'ici, je l'avais toujours vu partir avant son maître; il fallait un frein, et, cette nuit, c'est 1 éperon qu il lui faut. — Ah! ah! l'immortel! ah! ah! le rude maître du corps! Esprit superbe, seriez-vous paralysé par ce misérable brouillard qui pénètre dans une chambre délabrée? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur froide pour vous vaincre ?

Il jette sur ses épaules la couverture de son lit.

L'épais brouillard! il est tendu au dehors de ma fenêtre comme un rideau blanc, comme un linceul. — Il était pendu ainsi à la fenêtre de mon père la nuit de sa mort.

L"horloge sonne trois quarts.

Encore! le temps me presse; et rien n'est écrit!

Il lit.

« Harold! Harold!... ô Christ! Harold... le duc Guillaume. »

148 CHATTERTON

Eh ! que me fait cet Harold. je vous prie? — Je ne puis comprendre comment j'ai écrit cela.

I! déchire le manmscrit en parlant. — Un peu de délire le prend.

J'ai fait le catholique; j'ai menti. Si jetais catholique, je me ferais moine et trappiste. Un trappiste n a pour lit qu'un cerceuil, mais au moins il y dort.

— Tous les hommes ont un lit où ils dorment : moi, j'en ai un où je travaille pour de l'argent.

Il porte la main à sa tétc.

Où vais-je? où vais-je? Le mot entraîne 1 idée malgré elle... O Ciell la folie ne marche-t-elle pas ainsi? Voilà qui peut épouvanter le plus brave... Allons! calme-toi. — Je relisais ceci... Oui!... Ce poème-là n est pas assez lieau!... Ecrit trop vite!

— Ecrit pour vivre! — O supplice! La bataille d'Hastings !... Les vieux Saxons!... Les jeunes Normands!.., Me suis-je intéressé à cela? Non. Et pourquoi donc en as-tu parlé? — Quand j'avais tant à dire sur ce que je vois.

Il se lève et marihe à grands pas.

Réveiller de froides cendres, quand tout frémit et souffre autour de moi; quand la Vertu appelle à son secours et se meurt à force de pleurer; quand le pâle Travail est dédaigné; quand l'Espérance a perdu son ancre; la Foi, son calice; la Charité, ses pauvres enfants ; quand la Loi est athée et corrompue comme une courtisane; lorsque la Terre crie et demande justice au Poète de ceux qui la fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu'elle peut se passer du Ciel.

Et moi! qui sens cela, je ne lui répondrais pas! Si! par le Ciel! je lui répondrai. Je frapperai du pied les méchants et les hypocrites. Je dévoilerai Jérémiah-Miles et Warton.

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