a Les Cantiques spirituels, dit l'un des commentateurs de
Bonheur des justes et malheur des réprouvés, ou L'esprit du monde et l'esprit de Dieu1.
De quelle douleur profonde Seront un jour pénétrés Ces insensés qui du monde, Seigneur, vivent enivrés; Quand, par une fin soudaine, Détrompés d'une ombre vaine Qui passe et ne revient plus.
Leurs yeux, du fond de l'abîme.
Près de ton trône sublime, Verront briller tes élus !
Misérables2 que nous sommes, Où s'égaraient nos esprits!
Voilà, diront-ils, ces bommes Vils objets de nos mépris :
Leur sainte et pénible vie Nous parut une folie; Mais, aujourd'bui triompbants,
Racine (Geoffroy), sont des odes admirables. Le génie de l'auteur s'y montre dans toute sa maturité ; c'est la dernière de ses productions : c'est le chant du cygne. » Ils furent composés pour la communauté de Saint-Cyr en 1694.
1. Imitation du livre de la Sagesse, ch. v. — Il est curieux de Toir, au sujet de cette belle ode, une lettre de Racine à Boileau, du 28 septembre 1694, où il lui demande « son avis sur le nouveau cantique qu'il a fait, ne voulant pas le donner avant qu'il n'ait passé par ses mains ».
2. Relativement à ce mot, Racine disait dans une de ses lettres, en discutant plusieurs expressions dont il s'était servi : « Infortunés m'était venu le premier à la pensée; mais le mot de misérables, que j'ai employé dans Phèdre, à qui je l'ai mis dans la bouche, et que l'on a trouvé assez bien, m'a paru avoir de la force en le mettant aussi dans la bouche des réprouvés, qui s'humilient et se condamnent d'eux-mêmes. » Racine pensait à ces deux vers (acte IV, scène vi) :
Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue !
Le Ciel chante leur louange, Et Dieu lui-même les range Au nombre de ses ent'anls.
Pour trouver un bien Fragile Qui nous vient d'être arraché.
Par quel chemin difficile, Hélas! nous avons marché!
Dans une route insensée Notre âme en vain s'est lassée Sans se reposer jamais, Fermant l'œil à la lumière Qui nous montrait la carrière De la bienheureuse paix1.
Ainsi d'une voix plaintive
Exprimera ses remords
La pénitence tardive
Des inconsolables morts.
Ce qui faisait leurs délices,
Seigneur, fera leurs supplices;
Et, par une égale loi,
Tes saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu'ils versent ici pour toi2.
Ibid.
1. Là-dessus encore, Racine, exposant ses scrupules à Boileau. lui écrivait : « On dit la carrière de la gloire, la carrière de l'honneur ; on dit même la carrière de la vertu. Voyez si l'on ne pourrait pas dire de même la carrière de la bienheureuse paix. Du reste, je ne devine pas comment je le pourrais mieux dire. »
2. On peut rapprocher de ce cantique la fin du deuxième chœur iïAthalie, où Racine peint aussi l'aveuglement des méchants et leur réveil plein d'horreur.
Burrhus supplie Néron de ne pas entrer dans la voie du crime.
Les crimes d'Agrippine ont élevé Néron à l'empire, au préjudice de l'héritier légitime, Britannicus, fils de l'empereur Claude. Agrippine, qui prétendait régner sous le nom de son fils, est déçue dans son espoir, et elle menace Néron de lui opposer Britannicus. Néron, poussé par l'affranchi Narcisse, a résolu de faire périr ce jeune prince. Burrhus, gouverneur de Néron, vient de l'apprendre de sa bouche même : il le conjure de ne pas commettre un premier crime, qui sera nécessairement suivi de beaucoup d'autres.
C'est à vous de choisir, vous êtes encor maître : Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être; Le chemin est tracé, rien ne vous relient plus; Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus. Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime, Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime, Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés Et laver dans le sang vos bras ensanglantés'. Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre. Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre, Toujours punir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets. Ah! de vos premiers ans l'heureuse expérience Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence? Songez-vous au bonheur qui les a signalés? Dans quel repos, ô Ciel! les avez-vous coulés! Quel plaisir de penser et de dire en vous-même : Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime; On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;
1. Trois fois la pensée est répétée, et trois fois l'expression a plus de force et d'éclat. C'est là un des plus beaux exemples de la gradation. Remarquez encore l'opposition de ces deux expressions : marcher de vertus en vertus et courir de crime en crime. C'est nous faire entendre que la vertu s'acquiert et se développe par des efforts patients, continus et sans trouble; que le crime, au contraire, consenti une seule fois, jette le coupable sur une pente irrésistible qui l'entraîne, comme malgré lui, jusqu'à l'abime.
Le Ciel, dans tous leurs pleurs1, ne m'entend point nom- Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage; mer; Je vois voler partout les cœurs à mon passage! Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux! Le sang le plus abject vous était précieux : Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable; Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité; Votre cœur s'accusait de trop de cruauté; Et, plaignant les malheurs attachés à l'empire: « Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire2. » Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur Ma mort m'épargnera la vue et la douleur.
Britannicus (1669), acie IV, scène m.
Imprécations d'Agrippine , mère de Néron, contre son fils devenu criminel.
Poursuis, Néron, avec de tels ministres3.
Par des faits glorieux tu te vas signaler, Poursuis : tu n'as pas fait ce pas pour reculer. Ta main a commencé par le sang de ton trère4 : Je prévois que tes coups viendront jusqu'à la mère. Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais : Tu voudras l'affranchir du joug de mes bienfaits. Mais je veux que ma mort te soit même inutile: Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille5: