Voy. Tacite, Annales, livre XIV, chap. x
2. C'est celui qui, dans le premier siècle avant Jésus-Christ, lutta avec tant de courage pour arracher l'Asie au joug de Rome : voy. sur lui, Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, ch. va. Cf. l'Esprit des Lois, livre XXI, chap. xn.
27U DIX-SEPTIÈxME SIECLE.
Quoi! nous aurons d'un père entendu la disgrâce1,
Et, lents à le venger, prompls a remplir sa place,
Nous mettrons notre honneur et son sang en oubli?
Il est mort. Savons-nous s'il est enseveli?
Qui sait si, dans le temps que votre âme empressée
Forme d'un doux hymen l'agréable pensée,
Ce roi, que l'Orient, tout plein de ses exploits,
Peut nommer justement le dernier de ses rois,
Dans ses propres États privé de sépulture,
Ou couché sans honneur dans une foule obscure,
N'accuse point le Ciel qui le laisse outrager,
Et des indignes fils2 qui n'osent le venger?
Ah ! ne languissons plus dans un coin du Bosphore :
Si dans tout l'univers quelque roi libre encore,
Parthe, Scythe, ou Sarmate, aime sa liberté,
Voilà nos alliés : marchons de ce côté.
Vivons ou périssons dignes de Mithridate,
Et songeons bien plutôt, quelque amour qui nous flatte,
A défendre du joug et nous et nos États,
Qu'à contraindre des cœurs qui ne se donnent pas.
Mithridate (1673), acte Ier, scène m.
Miluridate raconte lui-même sa défaite à Ar bâte, son confident.
Enfin, après un an, tu me revois, Arbale :
Non plus, comme autrefois, cet heureux Mithridate,
Qui, de Rome toujours balançant3 le destin,
1. Entendu c'est-à-dire appris. — La disgrâce, la défaite. On remarquera la force, aujourd'hui bien affaiblie, du mot disgrâce, qui, dans la langue classique, s'applique aux plus cruels événements.
2. La prose et même la grammaire demanderaient d'indignes fils : aussi Louis Racine voulait-il qu'on lût ici deux indignes fils.
3. Balançant, pour ainsi dire, égalant en poids, en force le destin.
Tenait entre elle et moi l'univers incertain : Je suis vaincu1. Pompée a saisi l'avantage D'une nuit qui laissait peu de place au courage: Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés, Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés, Le désordre partout redoublant les alarmes, Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes, Les cris que les rochers renvoyaient plus atï'reux, Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux2 : Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste? Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste; Et je ne dois la vie, en ce commun effroi, Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi. Quelque temps inconnu, j'ai traversé le Phase3; Et de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase, Bientôt, dans des vaisseaux, sur l'Euxin préparés, J'ai rejoint de mon camp les restes séparés.
Ibid., acte II, scène ni.
Mithridate à ses enfants4.
Mithridate, irrité plutôt qu'abattu par de nombreuses défaites, songe toujours à se venger des Romains; et, pour associer ses deux fils, Pharnace et Xipharès, à sa vengeance, il leur déclare ses projets.
Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue5.
1. « ATec quel art, dit La Harpe, ces mots, je suis vaincu, suspendent le vers ! Ce sont là les secrets de la versification, et c'est ainsi qu'on varie les formes de notre alexandrin. »
2. La syntaxe réclamerait ici un verbe pour tous les sujets qui précédent; mais le désordre même de la construction peint à merveille le trouble de l'âme de Mithridate.
•i. Rivière de la Colchide, qui se jette dans le Pont-Euxin.
4. On peut voir un discours semblable de Mithridate dans Justin, livre XXXVIII, ehap. iv-vii.
5. « Cette scène, dit La Harpe, me paraît sous tous les rapports,
A mes nobles projets je vois lout conspirer : Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer. Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie ; Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher, J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher. La guerre a ses faveurs ainsi que ses disgrâces. Déjà plus d'une fois, retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé, Tenait après son char1 un vain peuple occupé, Et gravant en airain 2 ses frêles avantages, De mes États conquis enchaînait les images; Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts, Ramener la terreur du fond de ses marais, Et, chassant les Romains de l'Asie étonnée, Renverser en un jour l'ouvrage d'une année. D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes De Romains, que la guerre enrichit de nos pertes. Des biens des nations ravisseurs altérés3, Le bruit de nos trésors les a tous attirés : Ils y courent en foule; et, jaloux l'un de l'autre, Désertent leur pays pour inonder le nôtre. Moi seul je leur résiste : ou lassés ou soumis, Ma funeste amitié pèse à tous mes amis. Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête; Le grand nom de Pompée assure sa conquête.
une des plus belles que Racine ait conçues, et le discours de Mithridate est, dans notre langue, un des modèles les plus achevés du style sublime. »