ALVAREZ
Mon fils mourant, mon fils, ô comble de douleur!
zamore, à Gusman.
Tu veux donc jusqu'au bout consommer ta fureur ! Viens, vois couler mon sang, puisque tu vis encore; Viens apprendre à mourir en regardant Zamore.
gusman, à Zamore.
11 est d'autres vertus que je veux t'enseigner : Je dois un autre exemple, et je viens le donner.
1. Ce dénouement, le plus beau peut-être que nous offre le théâtre de Voltaire, a été fort injustement critiqué. On a taxé d'invraisemblable ce retour à la clémence d'un homme aussi fier, aussi vindicatif que Gusman. C'est là, tout au contraire, Ja grande beauté de cette situation si neuve et si attachante. Gusman a été cruel, dans l'exercice de son pouvoir d'un jour, par politique plutôt que par nature; rien n'empêche que les approches de la mort ne le rendent à lui-même, et ne dissipent les fausses idées par lesquelles il rassurait sa propre conscience en l'égarant. 11 se fait alors dans l'àme du spectateur, comme dans celle de Gusman, après ce conflit de violentes émotions,' un apaisement subit et religieux qui satisfait aux doubles exigences de l'art et de la morale.
(.4 Alvarez.) Le Ciel, qui veut mn mort, et qui l'a suspendue, Mon père, en ce moment m'amène à votre vue. Mon âme fugitive, et prête à me quitter,
S'arrête devant vous mais pour vous imiter.
Je meurs; le voile tombe; un nouveau jour m'éclaire : Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière ; J'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil, Gémir l'humanité du poids de mon orgueil ; Le Ciel venge la terre : il est juste; et ma vie Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie. Le bonheur m'aveugla, la mort m'a détrompé. Je pardonne à la main par qui Dieu m*a frappé. J'étais maître en ces lieux, seul j'y commande encore : Seul je puis faire grâce, et la fais à Zamore. Vis, superbe ennemi, sois libre et le souvien Quel fut et le devoir et la mort d'un chrétien.
(il Montèze, qui se jette à ses pieds.) Montèze, Américains, qui fûtes mes victimes, Songez que ma clémence a surpassé mes crimes. Instruisez l'Amérique; apprenez à ses rois Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.
(A Zamore.
Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens l'ont commandé le meurtre et la vengeance ; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de le plaindre et de te pardonner1.