‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 137 sur 156 · LEFRANC DE POMPIGNAN · texte numérisé non relu

LEFRANC DE POMPIGNAN

Souveraine des chants lyriques, Toi que Roussau dans nos climats Appela des jeux Olympiques, Qui semblaient seuls fixer tes pas1 ; Par qui ta trompette éclatante, Secondant ta voix triomphante, Formera-t-elle des concerts?

Des héros, muse magnanime, Par quel organe assez sublime Vas-tu parler à l'univers?

Favoris, élèves dociles De ce ministre d'Apollon, Vous à qui ses conseils utiles Ont ouvert le sacré vallon, Accourez, troupe désolée !

Déposez sur son mausolée Votre lyre qu'il inspirait :

La mort E frappé votre maître, Et d'un souffle a fait disparaître Le flambeau qui vous éclairait.

Et vous dont sa fière harmonie Egala les superbes sons, Qui reviviez dans ce génie Formé par vos seules leçons, Mânes d'Alcée et de Pindare, Que votre suffrage répare La rigueur de son sort fatal :

Dans la nuit du séjour funèbre $ Consolez son ombre célèbre Et couronnez votre rival.

Odes, livre III.

la première de l'ode : c'est le plus magnifique emblème du génie éclairant les hommes, tandis qu'il en est persécuté. »

1. Il ne fallait pas oublier Horace parmi les Latins, ni Malherbe parmi nous.

Delille naquit en 4 738, à Aigueperse, en Auvergne. Ses facultés poétiques se révélèrent d'abord par diverses pièces d'un tour élégant ; mais ces premières espérances furent bientôt justifiées et dépassées par la traduction en vers des Géurgiques de Virgile, qui parut en 1769. On a dit de celte traduction célèbre que « c'était un tableau de Raphaël merveilleusement peint par Mignard », et ce jugement, sous une forme ingénieuse, marque les qualités et fait soupçonner les défauts de l'ouvrage de Delille. Membre de l'Académie française en 1 774, Delille était aussi appelé à occuper au Collège de France la chaire de poésie latine'. Le poème des Jardins, qu'il donna quelque temps après (1782), est une suite de brillantes descriptions plutôt qu'une œuvre sévèrement composée. Une circonstance heureuse lui permit de visiter la Grèce et même d'entrevoir l'Orient : le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France à Constantinople, l'avait appelé auprès de lui. Ce fut dans l'une des villes du Bosphore, devant l'un des plus beaux horizons qui puissent être contemplés, que Delille composa les premiers chants de Y Imagination, le poème où son talent s'est montré le plus souple, le plus varié, le plus brillant. D'autres tableaux, mais d'un genre bien différent, allaient s'offrir à Delille : revenu en France, il vit se dérouler les scènes sanglantes de la Révolution et faillit môme en être l'une des victimes. Plus tard, dans le poème de la Pitié, il retraça, mais assez faiblement, quelques-uns des souvenirs de cette sombre époque. Après un séjour de plusieurs années à Londres, Delille, revenu à Paris, malgré de précoces infirmités, que la perte de la vue rendait plus cruelles, ne laissa pas de publier encore plusieurs ouvrages, l'Homme des Champs (1800), le poème des Trois Règnes (1808), où il se joue avec une aisance parfaite au milieu des détails les plus techniques, et celui de la Conversation (1812), dans lequel on peut relever des portraits d'une touche fine et heureuse. Delille mourut à Paris en 1813. 11 est vraiment le chef de l'école descriptive, et

1. Le comte d'Artois lui donna en 1782 l'abbaye deSaint-Séverin, bénéfice simple qui n'exigeait pas l'engagement dans les ordres sacrés : de là le titre d'abbé que porta Delille.

s'il n'échappe pas aux critiques que mérite son école, on reconnaîtra du moins qu'à force de talent il a su vaincre la monotonie d'un irenre secondaire.

Virgile poète pastoral.

Lisez, lisez Virgile : avec quelle harmonie

Aux rustiques travaux il instruit l'Ausonie!

De la scène des champs sil m'offre le tahleau,

Que ses pinceaux sont vrais! le limpide ruisseau,

Où le berger pensif voit flotter son image,

Rend moins fidèlement les fleurs de son rivage;

S'il me peint les hergers, leurs amours, leurs concerts,

L'âge d'or tout entier respire dans ses vers.

Lisez Virgile : heureux qui sait goûter ses charmes!

Malheureux qui le lit sans verser quelques larmes!

Lorsque sa voix si douce en des sons si touchants

S'écrie : Heureux vieillard, tu conserves tes champs1 !

Comhien il m'intéresse à ce vieillard champêtre!

Ce verger qu'il planta, ce toit qui le vit naître,

J'y crois être avec lui ; le tendre tourtereau,

Et l'amoureux ramier2 roucoulant sur l'ormeau,

Sur la saussaie3 en fleur l'abeille qui bourdonne,

Les airs qu'au haut des monts le bûcheron fredonne,

Ces bois, ces frais ruisseaux ! Ah ! quel peintre eut jamais

De plus douces couleurs et des tableaux plus vrais?

Dieu du efaant pastoral, ô Virgile, ô mon maître!

1. C'est Virgile lui-même qui, par une pure fiction poétique, se représente sous les traits du vieillard Mélibée dans la première Églogue. Voir vers -il :

Fortunate senex, ergo tua rnra manebunt !

2. Le tendre tourtereau et l'amoureux ramier sont de Delille. Voir, dans la même Églogue, les vers 58 et 59 plus exactement traduits par Malfilâtre :

La tourterelle enfin, gémissant dans les bois, Aux voix de tes ramiers joindra sa douce voix.

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