‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 138 sur 156 · Lieu planté de saules (salir · texte numérisé non relu

Lieu planté de saules (salir

Quand je voulus chanter la nature champêtre,

Je t'observais j'errais avec des yeux ravis

Dans les hois, dans les prés ; je te lus et je vis

Que la nature et toi n'étaient qu'un. Ah! pardonne,

Si, fier de ramasser des fleurs de ta couronne,

J'essayai d'imiter tes tableaux ravissants!

Que ne puis-je les rendre ainsi que je les sens!

Mais ils ont animé mes premières esquisses,

Et s'ils n'ont Tait ma gloire, ils ont l'ait mes délices'.

L'Homme des Champs, chant IV.

Éole, à la prière de .limon, déchaîne les vents contre les vaisseaux d'Ëuée2.

Il dit: et, du revers de son sceptre divin, Du mont frappe les flancs : ils s'ouvrent, et soudain En tourbillons bruyants l'essaim fougueux s'élance, Trouble l'air, sur les eaux fond avec violence : L'Eurus, et le Notus, et les fiers Aquilons,

1. On lira avec beaucoup d'intérêt dans le livre de M. Constant Martha : La Délicatesse dans l'Art, le chapitre v intitulé : La fausse délicatesse dans la poésie rustique en France au dixhuitième siècle. M. Martha montre très bien ce qui a manqué à Delille et à ses contemporains, pour donner à la France quelque chose qui ressemblât, même de loin, à la poésie rustique de l'antiquité; mais en même temps il marque clans quelle mesure Delille a été novateur, comment, avec la liberté qu'autorisaient les exigences de la traduction, « il a fait admettre dans le domaine de la poésie bien des mots nécessaires, qu'on a été d'abord bien étonné d'y voir ».

2. Nous donnons place, dans ce volume, à la traduction par Delille d'un texte de Virgile inscrit sur le programme de la Classe de Quatrième (Enéide, livre I, vers 81 et suiv.). L'extrême habileté du traducteur ne doit pas faire méconnaître un assez grand nombre de faiblesses. Mais ce rapprochement même entre l'original et la copie nous a paru un utile exercice de goût. Nous laissons aux maîtres le soin de le diriger.

Et les vents de l'Afrique en naufrages fécond?, Tous bouleversent l'onde, et des mers turbulentes Roulent les vastes flots sur leurs rives tremblantes. On entend des nochers les tristes hurlements, El des câbles froissés les affreux sifflements; Sur la face des eaux s'étend la nuit profonde; Le jour fuit, l'éclair brille, et le tonnerre gronde; Et la terre et le ciel, et la foudre et les flots, Tout présente la mort aux pâles matelots. Enée, à cet aspect, frissonne d'épouvante. Levant au ciel ses yeux et sa voix suppliante : « Heureux, trois fois heureux, ô vous qui, sous nos tours, Aux yeux de vos parents terminâtes vos jours! O des Grecs le plus brave et le plus formidable, Fils de Tydée1, hélas! sous ton bras redoutable, Dans les champs d'Ilion, les armes à la main, Que n'ai-je pu finir mon malheureux destin, Dans ces ebamps où d'Achille Hector devint la proie, Où le grand Sarpédon2 périt aux yeux de Troie, Où le Xanthe effrayé roule encor dans ses flots Les casques et les dards, et les corps des héros! » Il dit. L'orage alfreux, qu'anime encor Borée, Siffle, et frappe la voile à grand bruit déchirée; Les rames en éclats échappent au rameur; Le vaisseau tourne au gré des vagues en fureur, Et présente le flanc au flot qui le tourmente. Soudain, amoncelée en montagne écumante, L'onde bondit : les uns sur la cime des flots Demeurent suspendus; d'autres au fond des eaux Roulent, épouvantés de découvrir la terre. L'onde en grondant répond aux éclats du tonnerre; Le fond des mers bouillonne, et les sables mouvants Sont poussés par les flots et battus par les ^ents.

1. C'est-à-dire Diomède, fils de Tydée et roi d'Étolie. Ënèe le combattit et fut sur le point de succomber; mais Vénus, sa mère, le sauva. Voir Iliade, chant V, vers 239 et suivants.

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