‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 140 sur 156 · ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER

André Chénier, qui devait le jour à une mère d'origine grecque, et qui naquit à Constantinople, en 1762, d'un père qui y représentait la France comme consul, fit d'excellentes études au collège de Navarre, où avaient été élevés jadis Henri de Guise, Henri IV, Richelieu et Bossuet. Puis il porta les armes; mais il ne tarda pas à se livrer aux lettres et même aux luttes delà politique. 11 avait accueilli la Révolution avec une joyeuse confiance. Mais bientôt il en craignit et en dénonça avec courage les excès. Il s'offrit, de plus, à plaider pour Louis XVI, et il écrivit du moins en sa faveur : c'est assez expliquer la condamnation capitale qui le frappa. On sait que Roucher, l'auteur des Mois, périt avec lui, et que tous deux, allant au supplice, consolèrent leurs derniers moments en récitant la première scène de YAndromaque de Racine. Us périrent quelques jours à peine avant le 9 thermidor (27 juillet 1794), qui les aurait sauvés.

Aucun talent moissonné dans sa fleur n'a dû laisser de plus longs souvenirs et de plus vifs regrets que celui d'André Chénier. Ce fils de la Grèce et de la France, qui à une haute inspiration joignait une raison parfaite, trouva notre poésie comme épuisée par deux siècles de gloire, et entreprit de la régénérer. Quelle grâce naïve colore ses idylles et ses élégies, qui semblent un souvenir et un écho de l'antiquité classique! Quel enthousiasme éclate dans ses odes, qui rompent avec la convention et substituent à une mythologie usée la vérité et l'ardeur de la passion ! Trop ignoré de son temps et presque retrouvé dans le nôtre, André Chénier ouvrit, prudent novateur, ces sources fécondes où s'est retrempée l'imagination du dix-neuvième siècle. Ce ne sont pas là, toutefois, ses seuls litres de gloire. Dans ce généreux ami d'une liberté réglée par les lois, qui, aux jours de la captivité, trouva de si fiers accents, on ne saurait dire si le talent ou le courage a le plus de droits à nos hommages. La mort de ce jeune cygne, étouffé, comme l'a dit Chateaubriand, par les révolutions, demeurera l'un des plus douloureux épisodes de nos discordes civiles.

ANDRÉ CHËNIER. 319

Comment André Chénier a su êlre heureux.

0 jours de mon printemps, jours couronnés de rose,

A votre fuite en vain un long regret s'oppose.

Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs,

Vous, dont j'ai su jouir même au sein des douleurs,

Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées.

Hélas! bientôt le char des rapides années

Vous aura loin de moi fait voler sans retour.

Oh! si du moins alors je pouvais, à mon tour,

Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière,

Offrir à mes amis une ombre hospitalière!

J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits

Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix.

Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage.

Qu'il serve donc les grands, les flatle, les ménage;

Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts,

Sa tête à la prière, et son àme aux affronts,

Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles,

Enrichir à son tour quelques têtes servilcs1.

De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.

Une pauvreté libre est un trésor si doux!

11 est si doux, si beau, de s'être fait soi-même,

De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime;

Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses mœurs,

D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, •

Sa cellule de cire"2, industrieux asile,

1. On remarquera la fierté énergique de ces vers, la hardiesse de l'expression, la nouveauté de l'accent, qui font contraste avec la monotonie pâle et la froideur qui sont trop souvent les caractères de la poésie du dix-huitième siècle.

2. La cellule où le poète amasse tout le butin de ses études, de ses voyages, de ses méditations. C'est de cette même cellule qu'il dit dans la xxmc élégie :

Là, je reviens toujours, et toujours les rnains pleines, Amasser le butin de mes courses lointaines, Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, Dans ses doctes feuillets j'aie au loiu voyagé,

Où l'on coule une vie innocente et facile! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, Devant son propre cœur on n'a point à rougir. Si le sort ennemi m'assiège et me désole, Je pleure; mais bientôt la tristesse s'envole; Et les arts, dans un cœur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indillérent oubli.

Élégies, xvi.

L'exilé.

La fille du riche Lycus a amené dans la salle du festin un vieillard indigent qui avait imploré sa pitié. Le mendiant raconte les longs jours de misère traînés par Cléotas deLarisse, depuis qu'il a été chassé de sa patrie, et, quand il a ému la compassion de Lycus et des convives, il se fait connaître. C'est lui-même qui est Cléotas.

Cléotas est perdu; son injuste patrie L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. De ses concitoyens dès longtemps envié, De ses nombreux amis en un jour oublié, Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate ', Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux. Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux, Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; Ou, chez le riche allier apportant ses douleurs, 11 mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire

Soit plutôt que, passant et vallons et rivières, J'aie au loin parcouru les terres étrangères. D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m'enrichit, et tout m'appelle ; et chaque ciel M'offrant quelque dépouille utile et précieuse, Je remplis lentement ma ruche industrieuse.

1. Expression poétique pour signifier : les tapis fabriqués en Asie Mineure, sur les bords de l'Eupftrate.

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