ANDRE CHÉNIER
Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts, Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile, Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, Et sans que nul mortel, attendri sur ses maux, D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage; Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage, Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements Répondant seuls la nuit à ses gémissements; N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, D'autres consolateurs que ses larmes amères, Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort A la porte d'un temple, en invoquant la mort1.
Idylles, Le mendiant.
Sur la mort d'un enfant.
L'innocente victime, au terrestre séjour,
N*a vu que le printemps qui lui donna le jour.
Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage,
Un souvenir, un songe, une invisible image.
Adieu, fragile enfant échappé de nos bras;
Adieu! dans la maison d'où l'on ne revient pas2.
Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte
1. Remarquez comme tous les traits se pressent, s'accumulent avec une apparente confusion, et se résument dans ce mot admirablement rejeté : il se traîne! Il semble que la longue période qui pi'ècéde, composée de propositions sans lien grammatical, ne puisse se terminer et permettre au lecteur de reprendre haleine : semblable au malheur lui-même qui poursuit Cléotas sans relâche, sans pitié, et ne lui laisse pour dernier refuge que le seuil d'uu temple, où il implore la mort !
2. Enfant qu'on a porté dans la maison d'où l'on ne revient pas, c'est-à-dire au tombeau.
Feugère. Quatrième. Extraits. 21
322 DIX-HUITIRME SIECLE.
La campagne d'été rend la ville déserte; Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus. De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne'. L'axe2 de l'humble char à tes jeux destiné. Par de fidèles mains avec toi promené, Ne sillonnera plus les prés et le rivage. Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiéteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus avec dès cris joyeux Les efforts impuissants de ta bouche vermeille A bégayer les sons offerts à ton oreille. Adieu! dans la demeure3 où nous te suivrons tous, Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.
Poésies diverses.
1. Village de Seine-et-Oise, au-dessus de Bougival et de Ma ri y.
2. C'est-à-dire la roue. La périphrase qui suit rappelle l'école descriptive de Delille. Chènier n'a pas toujours échappé à l'influence du voisinage.