Adieu, o toi qui es déjà parvenu dans la demeure, etc
Né à Màcon en 1790, Lamartine passa ses premières années dans le domaine paternel de Milly, formé surtout par les soins d'une mère qui laissa dans son âme des impressions ineffaçables. Cependant il alla achever ses études à Belley, au collège des jésuites, et c'était à ses maîtres qu'il adressait, en les quittant (1809), des vers empreints déjà d'une douceur et d'une harmonie singulières. La lecture de la Bible, de Shakspeare, de Mil ton, des voyages et plusieurs séjours en Italie occupèrent sa jeunesse. En 1814, Lamartine était même entré dans une compagnie des gardes du corps ; mais après les Cent Jours il ne reprit pas de service. Ce fut en i 820 que parurent ses premières Méditations poétiques, dont le succès égala celui du Génie du Christianisme. La poésie française, en effet, n'avait pas encore entendu de tels accents. « En lisant de tels vers, dit un critique éminent, on ne s'avise plus d'accuser notre langue de dureté. Tous les angles s'émoussent ; les syllabes les plus rudes se polissent en se touchant, et de ces mots si rebelles aux mains des plus habiles se forme une langue musicale comme celles de l'antiquité. La lyre, la harpe éolienne, dont les cordes effleurées par les souffles du ciel rendaient des sons harmonieux, ne sont plus des symboles : tout ce qui s'est dit au figuré de l'art du poète est vrai en propre du poète dont je parle *. » Les autres recueils lyriques de Lamartine (Xouvelles Méditations, 1823; Harmonies poétiques et religieuses, 1829; Recueillements poétiques, 1839, etc.) n'ont pas- égalé peut-être dans leur ensemble la beauté de son premier ouvrage. La critique même pourrait mêler quelques réserves à son admiration. La première pureté de la forme s'est altérée, l'idée quelquefois se saisit avec peine, et l'esprit se laisse trop aisément bercer et assoupir aux sons d'une vague mélodie. Dans le roman poétique de Jocelyn (I835), outre des idées fort contestables, on relèverait les traces d'une exécution trop rapide, qui n'effacent cependant ni de grandes beautés descriptives ni de fortes situations dramatiques.
Des livres d'histoire de Lamartine nous ne citerons que son
1. M. X isard, Histoire de la Littérature française, tome IV, Conclusion.
Histoire des Girondins (1847), laquelle, d'ailleurs, offre plutôt les émotions d'un roman que le sérieux intérêt d'une étude impartiale. Sans parler ici de l'homme politique, on ne peut cependant oublier le jour resté particulièrement glorieux pour sa mémoire. Quand, après la révolution de février 4 848, le peuple, égaré par de funestes conseils, voulut relever le drapeau rouge, Lamartine déclara qu'il ne signerait jamais un pareil décret. « Le drapeau rouge, que vous nous rapportez, s'écria-t-il, n'a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 , en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ! » Par cet acte de courageuse résistance, Lamartine fit tomber des mains du peuple le symbole d'une sanglante anarchie. Un tel souvenir cependant ne suffit pas à protéger contre l'indifférence publique la vieillesse attristée et même gênée du i^rand poète. Le 7 juillet 4 886, une statue lui a été élevée à Passy, où il était mort en 1 869.
L'isolement.
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes : Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur; Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes, Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscule encor jette un dernier rayon; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon '.
1. Ou remarquera combien tout ce paysage est net, le trait précis et sobre. Une description trop détaillée ne laisse dans l'esprit qu'un souvenir confus. Le mérite du poète est de dégager Ydrne des choses, leur expression, leur unité. La description, chez les poètes du dix-huitième siècle, avait été trOn souvent un catalogue versifié.
Cependant, s'élançant de la flèche gothique1,
Un son religieux se répand dans les airs:
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni charme ni transports; Je contemple la terre ainsi qu'une âme errante : Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon*, de l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m'attend. »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé 3.
Quand le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe Je soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ; Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire ; Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux. Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,