‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 145 sur 156 · Parmi ceux qui avaient mon âge · texte numérisé non relu

Parmi ceux qui avaient mon âge

Dieu de pardon, leur Dieu, Dieu de leurs pères, Toi que leur bouche a si souvent nommé, Entends pour eux les larmes de leurs frères ! Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé !

Harmonies poétiques et religieuses, livre II, i.

La Grèce.

Mais déjà le navire, aux lueurs de l'aurore,

Du sein brillant des mers voit une terre éclore;

Terre dont l'Océan, avec un triste orgueil,

Semble encor murmurer le nom sur chaque écueil,

Et dont le souvenir, planant sur ses rivages,

Se répand sur les flots comme un parfum des âges.

C'est la Grèce! à ce nom, à cet auguste aspect,

L'esprit anéanti de pitié, de respect,

Contemplant du destin le déclin et la cime,

De la gloire au néant a mesuré l'abîme.

Par les pas des tyrans ses bords sont profanés,

Ses temples sont détruits, ses peuples enchaînés.

Et. sur l'autel du Christ, brisé par la conquête,

L'Ottoman fait baiser le turban du prophète1.

Mais, à travers ce deuil, le regard enchanté

Reconnaît en pleurant son antique beauté,

Et la nature, au moins, par le temps rajeunie,

Y triomphe de l'homme et de la tyrannie.

C'est toujours le pays du soleil et des dieux!

Ses monts dressent encor leurs sommets dans les cieux,

Et, noyant les contours de leur cime azurée,

Semblent encor nager dans une onde élhérée.

1. On voit que les vers de Lamartine furent composés avant la victoire de Navarin (1827), remportée par ies flottes de France, d'Angleterre et de Russie sur celle des Turcs, et qui affranchit définitivement la Grèce du joug ottoman.

Là, l'Histoire ou la Fable ont semé leurs grands noms Sur des débris sacrés, sur les mers, sur les monts. Ce sommet, c'est le Pinde! et ce fleuve est Alphéeî Chaque pierre a son nom, chaque écueil son trophée; Chaque flot a sa voix, cbaquesite a son dieu ; Une ombre du passé plane sur chaque lieu. Ces marais sont le Styx, ce gouffre est la Chimère ! Et, touchés par les pieds de la muse d'Homère, Ces bords, où sont écrits tant de faits éclatants, Retentissant encore des pas lointains du Temps, D'un poème scellé par la gloire et les âges, Semblent, à chaque pas, dérouler d'autres pages. Le regard, que l'esprit ne peut plus rappeler, Avec ses souvenirs cherche à les repeupler; Et, frappé tour à tour de son deuil, de ses charmes, Brille de leur éclat ou pleure de leurs larmes. Tel, si, pendant le cours d'un songe dont Terreur Lui rappelle des traits consacrés dans son cœur, Un iîls, le sein gonflé d'une tendresse amère, Dans un brillant lointain voit l'ombre de sa mère : Dévorant du regard ce fantôme chéri, Il contemple, en pleurant, ce sein qui l'a nourri, Ces bras qui l'ont porté, ces yeux dont la lumière Fut le premier flambeau qui guida sa paupière, Ces lèvres dont l'accent, si doux à répéter, Dicta les premiers sons qu'il tenta d'imiter, Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile sombre : Et, lui tendant les bras, il n'embrasse qu'une ombre.

Le dernier chant du pèlerinage d'Harold.

Victor Hugo naquit le 26 février 1802, à Besançon, de Léopold-Sigisbert Hugo, colonel dans les armées de la République, puis général de l'Empire, et de Sophie Trébuchet, fille d'un armateur de Nantes, royaliste ardente, d'un père soldat et d'une mère vendéenne, a dit le poète dans une pièce célèbre. A quinze ans, Victor Hugo envoyait à l'Académie française, pour le concours de poésie, une pièce qui obtenait une mention, et trois années de suite l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse décernait au jeune poète l'églantine d'or, sa fleur la plus brillante. En 1822 parut le premier volume des Odes, et en 4 824 le second volume des Odes et Ballades. A partir de cette époque, le nom de Victor Hugo n'a plus cessé d'occuper et de passionner l'esprit public, sans cesse remis en éveil par une succession d'ouvrages mêlés de défauts saillants et de beautés supérieures. Pour ne parler ici que du poète, c'est d'abord son œuvre lyrique qu'il conviendrait d'étudier et de juger. Ses principaux recueils sont les Feuilles d'Automne (1834), les Chants du Crépuscule (4835), les Voix intérieures (1837), les Rayons et les Ombres (1840), les Contemplations (1856), la Légende des Siècles (I85i>)> les Quatre Vents de l'Esprit (1881), etc. Quelles que soient les réserves du goût, ses résistances même contre un défaut trop fréquent de mesure dans la pensée et dans l'expression, cet ensemble restera un monument unique dans l'histoire littéraire de notre siècle. Là, en effet, se trouvent, exprimés avec une puissance extraordinaire, les sentiments les plus variés et les plus contraires de l'âme humaine : amour profond de la nature, mélancolie, méditations intimes, nos rêves et nos déceptions, les joies et les deuils du foyer. Là se réunissent tous les contrastes : le gigantesque et l'imperceptible du monde physique et moral, le beau et le difforme, le réel et le fantastique. Ce n'est là encore cependant qu'une partie de l'œuvre de Victor Hugo. Son théâtre est considérable et soulève de graves questions d'art et de morale. Quoi qu'il en soit, ce fut surtout dans ses drames que Victor Hugo prétendit faire triompher les principes de l'école romantique, dont il était le chef, et qu'il exposa dans la célèbre préface de Cromtuell (1829). Comme prosateur, Victor Hugo occupe encore une très grande place dans les lettres contem-

poraines. Ses deux plus célèbres romans sont Notre-Dame de Paris (1831) elles Misérables (1862) ; mais, en admirant la force de l'invention, la conduite du drame, la richesse des descriptions, on ne laissera pas cependant de maintenir à la critique tous ses droits. On relèvera surtout chez l'écrivain l'habitude de donner aux passions le caractère d'un instinct violent et fatal, de transformer les sentiments en sensations, de sacrifier à la puissance des effets une partie de la vérité humaine. Victor Huço est mort à Paris le 22 mai I885.

Soleil couchant.

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ; Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées; Puis les nuits, puis les jours, pari du temps qui s'enfuit.

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts, Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des monts, et le front des montagnes, Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts S'iront rajeunissant; le fleuve des montagnes Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donneaux mers.

Mais, moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,

Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,

Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,

Sans que rien manque au monde immense et radieux* !

Les Feuilles d'Automne, xxxv.

1. Dans cette pièce courte, d'un dessin net et arrêté, on saisira mieux ce qui a donné à la poésie descriptive de nos jours sa grande supériorité sur celJe du dix-huitième siècle : c'est qu'elle mêle partout le sentiment moral à la description de la nature. Ici, par exemple, il y a un contraste qui saisit entre le perpétuel rajeunissement de la nature et cette loi de décadence physique à laquelle tout homme est soumis.

Napoléon II1.

Mil huit cent onze! — 0 temps, où des peuples sans Attendaient prosternés sous un nuage sombre [nombre

Que le Ciel eût dit oui2!

Sentaient3 trembler sous eux les États centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,

Comme un mont Sinaï!

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître, Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va L'immense empire attend un héritier demain, [naître! Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain ?

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entrouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

L'homme prédestiné; Et les peuples béants ne purent que se taire : Car ses deux bras levés présentaient à la terre

Un enfant nouveau-né!

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent comme au vent frémissent les épis; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise, Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux, à ta porte accroupis!

1. Le fils unique de Napoléon 1er et de l'impératrice Marie- Louise naquit à Paris le 20 mars 1811, et reçut le nom de roi de Rome. Après la chute de l'Empire il vécut à Vienne sous le nom de duc de Reichstadt, et mourut en 1832, âgé de vingt et un ans.

2. Que le Ciel eût donné un gage visible de la durée de l'Empire.

3. Où des peuples, faut-il sous-entendre. — Cette première strophe est. d'ailleurs, entachée de déclamation, et l'image ici obscurcit la pensée, au lieu de l'éclairer.

Et Lui! l'orgueil gonflait sa puissante narine; Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine,

S'étaient enfin ouverts !

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,

Rayonnait au travers1 !

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Eperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux avec un air sublime : L'avenir! l'avenir! l'avenir est à moi !

Non, l'avenir n'est à personne!

Sire, l'avenir est à Dieu !

A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir! l'avenir! mystère!

Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits!

Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure [pleure,

Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte.

Et qu'on nomme demain!

1. Le goût aurait encore ici à faire ses réserves. Feugère. Quatrième. Extraits.

Oh ! demain, c'est la grande chose !

De quoi demain sera-l-il fait?

L'homme aujourd'hui sème la cause; Demain Dieu fait mûrir l'effet1.

Demain, c'est l'éclair dans la voile2.

C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours, C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone3; Demain, c'est le sapin du trône, Aujourd'hui, c'en est le velours*!

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau.

C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo! demain, c'est Sainte-Hélène!

Demain, c'est le tombeau !

Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier.

Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine, Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées,

1. L'expression du poète ne satisfait pas : car, précisément, ce qui humilie la raison de l'homme, c'est que l'effet déjoue ses prévisions. Si Dieu ne fait que mûrir l'effet, l'homme qui a semé la cause pourrait prévoir cet effet.

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