Voir la dédicace des Voix intérieures adressée par Victor
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts, sur (jui tombait la nuit.
Il lui sembla clans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroule
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,
Et qui disait : « A boire, à boire par pitié! »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba! »
Le coup passa si près que le chapeau tomba,
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.
Légende des Siècles.
Hugo à son père. Elle est ainsi conçue : « A Joseph-Léopold- Sigisbert, comte Hugo, né en 1774, volontaire en 1791, colonel en 1803, général de brigade en 1809, gouverneur de province en 1810, lieutenant-général des armées du roi en 1825, mort en 1828. *>
POÈTES DIVERS DU XIXe SIÈCLE.
Le prisonnier et le papillon1.
Colon de la plaine éthérée, Aimable et brillant papillon, Comment de cet affreux donjon As-tu su découvrir l'entrée?
A peine entre ces noirs créneaux Un faible rayon de lumière Jusqu'à mon cachot solitaire Pénètre à travers les barreaux.
As-tu reçu de la nature Un cœur sensible à l'amitié?
Viens-tu, conduit par la pitié, Partager les maux que j'endure?
Ah ! ton aspect de ma douleur Suspend et calme la puissance; Tu me ramènes l'espérance Prête à s'éteindre dans mon cœur.
Doux ornement de la nature, Viens me retracer sa beauté ; Parle-moi de la liberté, Des eaux, des fleurs, de la verdure; Parle-moi du bruit des torrents, Des lacs profonds, des frais ombrages Et du murmure des feuillages Qu'agite l'haleine des vents.
As-tu vu les roses éclore?
As-tu rencontré des amants?
1. Un prisonnier avait raconté à Xavier de Maistre qu'un papillon était un jour entré dans sa prison en Sibérie. Ce motif lui inspira cette jolie pièce, citée et louée par Sainte-Beuve, au tome III de ses Portraits contemporains.
-il DIX -NEUVIÈME SIÈCLE.
Dis-moi l'histoire du printemps Et des nouvelles de l'aurore; Dis-moi si, dans le fond des bois.
Le rossignol, à ton passage, Quand tu traversais le bocage.
Faisait ouïr sa douce voix.
Le long de la muraille obscure Tu cherches vainement des fleurs; Chaque captif de ses malheurs Y trace la vive peinture.
Loin du soleil et des zéphyrs, Entre ces voûtes souterraines, Tu voltigeras sur des chaînes Et n'entendras que des soupirs.
Léger enfant de la prairie, Sors de ma lugubre prison; Tu n'existes qu'une saison, Hàte-toi d'employer la vie.
Fuis! Tu n'auras hors de ces lieux.
Où l'existence est un supplice, D'autres liens que ton caprice, Ni d'autre prison que les cieux.
Peut-être un jour dans la campagne.
Conduit par tes goûts inconstants, Tu rencontreras deux enfants Qu'une mère triste accompagne:
Vole aussitôt la consoler; Dis-lui que son époux respire, Que pour elle seule il soupire; Mais, hélas!... tu ne peux parler.
Étale ta riche parure Aux yeux de mes jeunes enfants:
Témoin de leurs jeux innocents.
Plane1 autour d'eux sur la verdure.
1. Planer est impropre, ce verbe se disant d'un oiseau qui se
Bientôt, vivement poursuivi.
Feins de vouloir te laisser prendre, De fleur eu fleur va les attendre Pour les conduire jusqu'ici.
Leur mère les suivra sans doute, Triste compagne de leurs jeux :
Vole alors gaiement devant eux Pour les distraire de la route1.
D'un infortuné prisonnier Ils sont la dernière espérance :
Les douces larmes de l'enfance Pourront attendrir mon geôlier.
A l'épouse la plus fidèle On rendra le plus tendre époux ; Les portes d'airain, les verrous, S'ouvriront bientôt devant elle.
Mais, ah! Ciel! le bruit de mes fers Détruit l'erreur qui me console!
Hélas! le papillon s'envole...
Le voilà perdu dans les airs.
Xavier de Maistre.
Xavier de Maistre, né à Chambéry en 1764, est mort à Saint-Pétersbourg en 1852. — Voir ia notice biographique à la page 161 de ce volume.
Les catacombes de Paris2.
Descendez, parcourez ces longues galeries, Qui, sous le Luxembourg et vers les Tuileries,
soutient en l'air sur ses ailes étendues sans paraître les remuer, ce que ne fait pas le papillon.