M"» DE SÉVIGNÉ
aimer à lire ; les romans, les comédies ; les Voiture, les Sarrazin, tout cela est bientôt épuisé; a-t-elle tâté de Lucien? Est-elle à portée des Petites Lettres1? Ensuite, il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Quant aux beaux livres de dévotion, si elle ne les aime point, tant pis pour elle : car nous ne savons que trop que, même sans dévotion, on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez ni dans Montaigne, ni dans Charron , ni dans les autres de cette sorte : il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples ; je crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps pour causer avec elle, c'est assurément ce qui serait le plus utile : je ne sais si tout ce que je dis vaut la peine que vous le lisiez; je suis bien loin d'abonder dans mon sens2.
Lettre du 1o janvier 1 690, à la même.
1. C'est-à-dire est-elle capable de lire et de goûter les Lettres provinciales de Pascal?
2. On ne saurait présenter une page qui réunisse mieux les qualités de Mme de Sévigné : le sérieux de la pensée et la gaieté de l'expression, la sagesse et la mesure, l'équilibre d'un esprit bien fait et cette vivacité d'images qui colore et anime toutes choses. On sent que la tendresse de Mme de Sévigné s'inquiète de cette paresse d'esprit de son petit-fils. Elle l'invite à se garantir « contre deux mauvaises bêtes, l'ennui ou l'oisiveté ». Ayant appris qu'il jouait : « Je lui ai fait entrevoir, écrit-elle à sa fille, que c'est sa ruine. S'il joue peu, il perdra peu ; mais c'est une petite pluie qui mouille ; s'il joue mal, il sera trompé ; il faudra payer, et s'il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il prendra sur son nécessaire. »
Dijon fut la patrie de Bossuet, qui naquit en 1627, au sein d'une de ces familles de notre ancienne magistrature vouées au double culte de la vertu et du savoir. On y comprenait tout le prix d'une bonne éducation : aussi fut-il envoyé de très bonne heure à Paris, dans le célèbre collège de Navarre, qui avait compté Henri IV et Richelieu parmi ses élèves, et où il ût lui-même de très fortes études. Plus tard il devait payer un tribut de reconnaissance au chef de ce collège, à son maître Cornet, en composant son oraison funèbre. Les talents et la vocation de Bossuet éclatèrent, d'ailleurs, dès sa première jeunesse. On rapporte qu'à seize ans il prononçait, devant l'auditoire spirituel de l'hôtel de Rambouillet, de petits discours religieux très admirés. A vingt ans il soutenait avec éclat des thèses de théologie, et dans la foule de ceux qui assistaient à ces épreuves était le prince de Condé. Entre le héros et l'orateur futur s'établissait dès lors une amitié qui ne se démentit jamais. Après avoir reçu les ordres en 1652, Bossuet résida quelques années à Metz, devenu le séjour de son père'; mais la réputation que ne tardèrent pas à lui acquérir des panégyriques de saints et des sermons qu'il y prononça le rappela bientôt à Paris. Dès 1659 il prêcha devant Louis XIV avec un tel succès, que ce prince, si bon juge du mérite, et qui excellait à l'encourager, écrivit au père de Bossuet pour le féliciter d'avoir un tel fils. Ses prédications et ses travaux, qui ramenèrent en un court espace de temps beaucoup d'âmes à la foi, le firent élever à l'évêché de Condom (1669), d'où il passa dans la suite à celui de Meaux. Un plus mémorable honneur l'attendait toutefois : lorsque Louis XIV, au comble de la gloire, voulut donner un précepteur à son fils unique, il désigna Bossuet; et ce fut pour l'éducation du grand Dauphin que celui-ci rédigea plusieurs de ses ouvrages. Du reste, il recherchait si peu le renom d'auteur, qu'il ne songeait pas même d'ordinaire à publier ses livres : un grand nombre ne parut qu'après lui et ne fut sauvé que par de très heureux hasards2. Bossuet, n'eut jamais, en effet, pour but que de