BÉRANGER
Né à Paris en 1780, Béranger ne trouva personne dans sa famille qui dirigeât sa première éducation. Après avoir passé plusieurs années de son enfance chez une tante, aubergiste à Péronne, il revint à Paris et entra comme apprenti dans une imprimerie. Mais, dès cette époque, Béranger s'occupait de poésie. Le premier recueil de ses Chansons parut en (845. Celles qui suivirent renfermaient de mordantes satires contre le gouvernement de la Restauration. Deux condamnations judiciaires frappèrent le chansonnier, dont elles accrurent la renommée. Après 1830, Béranger resta à l'écart de la politique, et ne publia qu'un petit nombre de chansons. Soigneux de sa popularité, il refusa tous les honneurs avec un habile désintéressement, que ne démentait pas la simplicité de ses goûts. Il mourut en 1857. Les meilleures chansons de Béranger sont celles que lui ont inspirées soit un sentiment patriotique, soit les souvenirs de son enfance; mais ou doit profondément regretter que le poète n'ait pas toujours gardé le respect de la morale et de son talent.
La bouteille à la mer.
Quand un grave marin voit que le vent l'emporte, El que les mâts brisés pendent tous sur le pont, Que dans son grand duel la mer est la plus forte, Et que par des calculs l'esprit en vain répond ; Que le courant l'écrase et le roule en sa course, Qu'il est sans gouvernail, et, parlant, sans ressource, II se croise les bras dans un calme profond.
Son sacrifice est l'ait ; mais il faut que la terre Recueille du travail le pieux monument.
C'est le journal savant, le calcul solitaire, Plus rare que la perle et que le diamant :
C'est la carte des flots1 faite clans la tempête, La carte de recueil qui va briser sa tête, Aux voyageurs futurs sublime testament.
Il écrit: « Aujourd'liui le courant nous entraîne,
Désemparés2, perdus, sur la Tcrre-de-Feu3.
Le courant porte à l'est, notre mort est certaine :
Il faut cingler4 au nord pour bien passer ce lieu.
— Ci-joint est mon journal, portant quelques éludes
Des constellations des liantes latitudes.
Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu ! »
Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes Qui sert de sentinelle au détroit Magellan8, Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes, Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan, Il ouvre une bouteille et la choisit très forte, Tandis que son vaisseau, que le courant emporte, Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.
Il tient dans une main cette vieille compagne, Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni. Le cachet porte encor le blason de Champagne,
1. C'est le journal sur lequel le marin consignait toutes ses observations touchant les côtes, les écueils, les courants, la direction des vents, etc.
2. Un vaisseau désemparé est un vaisseau qui a perdu ses mâts et tous ses agrès. Désemparer est un verbe actif : « Il a désemparé le vaisseau ennemi. » Il est formé du préfixe dés et du verbe emparer, qui signifie, au propre, garnir, fortifier. On disait autrefois : emparer une ville de murailles, c'est-à-dire la fortifier.
3. Une des îles les plus importantes de l'archipel de Magellan, à l'extrémité méridionale de l'Amérique du Sud.
4. Faire voile dans telle ou telle direction. L'étymologie est l'ancien mot allemand sêgelên faire voile. Littré remarque qu'on devrait écrire singler, conformément à l'étymologie; ce qui le distinguerait de l'autre verbe cingler (frapper avec quelque chose de pliant) qui vient du latin cingulum, sangle.
5. Le détroit qui sépare l'extrémité sud de l'Amérique et la Terre-de-Feu prit son nom du navigateur portugais Magellan, qui le découvrit en 1520.
De la mousse de Reims son col vert est jauni. D'un regard, le marin en soi-même rappelle Quel jour il assembla l'équipage autour d'elle, Pour porter un grand toast au pavillon béni.
On avait mis en panne1, et c'était grande fête.
Chaque homme sur son mât tenait son verre en main ;
Chacun à son signal se découvrit la tête,
Et répondit d'en haut par un hourra soudain.
Le soleil souriant dorait les voiles blanches;
L'air ému répétait ces voix mâles et franches,
Ce noble appel de l'homme à son pays lointain
Où sont-ils à présent! Où sont ces trois cents braves? Renversés par le vent dans les courants maudits, Aux harpons indiens ils portent pour épaves- Leurs habits déchirés sur leurs corps refroidis. Les savants officiers, la hache à la ceinture, Ont péri les premiers en coupant la mâture : Ainsi, de ces trois cents, il n'en reste que dix !
Le capitaine encor jette un regard au pôle Dont il vient d'explorer les détroits inconnus. L'eau monte à ses genoux et frappe son épaule; Il peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus. Son navire est coulé, sa vie est révolue3 : Il lance la bouteille à la mer, et salue Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.
Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port; Que d'une île inconnue il agrandit la terre ; Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort;
1. Mettre en panne, c'est disposer les voiles de manière que le vaisseau reste presque en place.
2. Les épaves maritimes sont les objets que la mer rejette sur ses bords. L'étymologie d'épaves est ex-pavidus, parce que le mot s'est dit d'abord des bêtes effrayées et égarées.