Dans l'Amérique du Nord
IJ court, cherche un savant et lui montre sa prise, Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise Quel est cet élixir noir et mystérieux.
Quel est cet élixir? Pêcheur, c'est la science. C'est l'élixir divin que boivent les esprits, Trésor de la pensée et de l'expérience ; Et, si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique, Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique, Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.
Alfred de Vigny.
Né en 1797 à Loches, en Touraine, Alfred de Vigny suivit d'abord la carrière des armes. En 1827 il donna sa démission. L'année précédente, il avait publié les Poèmes antiques et modernes. Ce fut après sa mort seulement ( 1 864) que parut, sousle titre de Destinées, le recueil qui complète l'œuvre poétique d'Alfred de Vigny. D'une inspiration lente, talent réfléchi, auquel manque l'expansion, Alfred de Vigny, comme poète, est demeuré peu accessible à la foule; mais, par la profondeur, souvent un peu trisie, du sentiment, par la sévérité précise de l'expression, il ne laisse pas d'avoir une des premières places dans l'histoire de la poésie contemporaine. La prose d'Alfred de Vigny a plus de souplesse que ses vers. Un récit rapide, des couleurs brillantes sans surcharge, des caractères vivants, mais non toujours conformes à la vérité historique, la recherche souvent de thèses absolues ou chagrines, ce sont là les qualités et les défauts des romans d'Alfred de Vigny, dont les deux plus célèbres sont Cinq-Mars et Stello. 11 est mort en 1863.
Les limbes1
Comme un vain rêve du matin,
Un parfum vague, un bruit lointain,
1. Les limbes sont le lieu où vont les enfants morts sans bap-
C'est je ne sais quoi d'incertain
Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Un jour qui, sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer,
Jamais n'expire.
Partout cette demi-clarté Dont la morne tranquillité Suit un crépuscule d'été,
Ou de l'aurore Fait pressentir que le retour Va poindre au céleste séjour, Quand la nuit n'est plus, quand le jour
N'est pas encore !
Ce ciel terne, où manque un soleil, N'est jamais bleu, jamais vermeil ; Jamais brise, dans ce sommeil
De la nature, N'agita d'un frémissement La torpeur de ce lac dormant, Dont l'eau n'a point de mouvement,
Point de murmure.
Loin de Dieu, là, sont renfermés, Les milliers d'êtres tant aimés, Qu'en ces bosquets inanimés
La tombe envoie.
Le calme d'un vague loisir, Sans regret comme sans désir, Sans peine comme sans plaisir,
C'est là leur joie.
terne; du mot latin limbus, bord, parce que les limbes sont représentés comme étant sur le bord de l'enfer. Ce morceau de Casimir Delavigne est cité dans le livre de M. Legouvé : La lecture en action; on y trouvera, page 259 et suivantes, des réflexions délicates sur la manière de le lire.
Là, ni veille ni lendemain !
Ils n'ont sur un bonheur prochain.
Sur celui qu'on rappelle en vain,
Rien à se dire.
Leurs sanglots ne troublent jamais De l'air l'inaltérable paix :
Mais aussi leur rire jamais
N'est qu'un sourire.
Sur leurs doux traits que de pâleur!
Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur
Donnait l'envie !
De leurs yeux, qui charment d'abord.
Mais dont aucun éclair ne sort, Le morne éclat n'est pas la mort, N'est pas la vie.
Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité !
Ils se couronnent sans gaieté
De fleurs nouvelles.
Us se parlent, mais c'est tout bas ; Ils marchent, mais c'est pas à pas ; Us volent, mais on n'enlend pas
Battre leurs ailes.
Casimir Delavigne.
Casimir Delavigne naquit au Havre en 1793. Ce fut sous l'inspiration du patriotisme qu'il composa en 4 8 1 6 ses premières Messéniennes * . Celles qui parurent après I8I8 répondaient encore mieux au sentiment national. Le poète rencontrait presque les accents du génie pour célébrer la mort héroïque de Jeanne d'Arc. L'œuvre dramatique de Casimir Delavigne est considérable. Parmi ses comédies, l'Ecole des Vieillards (1 823) est regardée comme son chef-d'œuvre. L'in-
1. Le poète avait choisi ce titre par allusion à un passage éloquent du Voyage d' Anacharsis (ch. xl), dans lequel un Messénien déplore les malheurs de sa patrie.
trigue est vive et rapide, les caractères nettement dessinés. Dans ses drames, Casimir Delavigne essaya, avec un succès inégal, une sorte de conciliation entre l'école classique et l'école romantique. Marino Faliero (1829), Louis XI (1832) et les Enfants d'Edouard (1833) offrent des situations touchantes ou pathétiques, dont quelques-unes sont restées justement célèbres. Casimir Delavigne mourut en 1843.
Souvenirs d'enfance.
0 maison du Moustoir ' ! combien de fois, la nuit,
Ou quand j'erre le jour dans la foule et le bruit,
Tu m/apparais! — Je vois les toits de ton village
Baignés à l'horizon dans des mers de feuillage,
Une grêle fumée au-dessus ; dans un champ,
Une femme de loin appelant son enfant,
Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache,
Qui, tandis qu'indolente elle paît à l'attache.
Entonne un air breton si plaintif et si doux,
Qu'en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous. —
Oh! les bruits, les odeurs, les murs gris des chaumières,
Le petit sentier blanc et bordé de bruyères,
Tout renaît comme au temps où, pieds nus, sur le soir,
J'escaladais la porte et courais au Moustoir;
Et dans ces souvenirs, où je me sens revivre,
Mon pauvre cœur troublé se délecte et s'enivre!
Aussi, sans me lasser, tous les jours je revois
Le haut des toits de chaume et le bouquet de bois,
Au vieux puits la servante allant emplir ses cruches,
Et le courtil 2 en fleurs où bourdonnent les ruches,
Et Taire, et le lavoir, et la grange, en un coin
Les pommes par monceaux, et les meules de foin,
1. Moustoir ou Moûtier, vieux mot qui signifie monastère, du latin monasterium.
2. Petit jardin attenant à une maison de paysan, du mot latin curtis (métairie).
Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche, Et devant Ja maison un lit de paille fraîche. Et j'entre : et c'est d'abord un silence profond, Une nuit calme et noire; aux poutres du plafond Un rayon du soleil seul darde sa lumière, Et tout autour de lui fait danser la poussière. Chaque objet cependant s'éclaircit : à deux pas, Je vois le lit de chêne el son coffre, et plus bas Vers la porte, en tournant, sur le bahut énorme, Pêle-mêle bassins, vases de toute forme. Pain de seigle, laitage, écuelles de noyer ; Enfin, plus bas encor, sur le bord du foyer, Assise à son rouet, près du grillon qui crie, Et dans l'ombre filant, je reconnais Marie.
La nuit des morts à Coat-Loc'h, dans le pays de Kemper '.
A l'heure où le brasier était près de s'éteindre, S'éveillant à demi, le chien s'est mis à geindre ; Dans la cour on entend un bruit lourd de sabots ; Des hommes qui de loin murmuraient quelques mots S'approchent, et, frappant trois grands coups sur la Chantent à l'unisson d'une voix lente et forte : [porte".
« Si dans cette maison vous êtes endormis, Voici la nuit des morts ; réveillez-vous, amis. Pour tant de morts el tant de mortes, C'est Dieu qui nous a dit de frapper à vos portes.
« Priez pour eux, ô vous qui dormez dans vos draps ! Les vivants sont légers, les enfants sont ingrats :
1. La nuit des morts, c'est-à-dire la nuit du 1er au 2 novembre. — Le pays de Kemper (Quimper),ou la Cornouailles, est aujourd'hui compris dans les départements des Côtes-du-Nord, du Finistère et du Morbihan. Cornouailles signifie au propre Pointe de la Gaule (Cornu-Gallise). Coat-Loc'h veut dire en breton Bois du Lac.
Sur un lit de braise et de soufre Votre père, là-bas, peut-être crie et souffre.
« L'argent vient et s'en va; pourtant je vous le dis, Pour un denier ' beaucoup perdent leur Paradis.
Hélas! ouvrez votre paupière, Et pour les pauvres morts priez Dieu sur la pierre !
« Soyez honnêtes gens, ayez peur du péché ; Donnez bonne mesure et bon poids au marché ;
Donnez, donnez bonne mesure :
Jésus-Christ vous rendra le tout avec usure.
« Sur ses ailes de feu, comme un oiseau du ciel, Et sa balance en main, descendra saint Michel ;
Debout sur ses ailes de flamme, Dans sa balance dor il pèsera votre âme.
« Alors d'un autre lit vous aurez tous besoin ! Pour chevet vous aurez un bourrelet de foin,
Autour de vous des toiles blanches 2, Et sous la terre humide et pesante cinq planches.
« Ce chant, mes bons amis, est un chant de douleurs; A l'homme le plus dur il doit tirer des pleurs.
Priez pour les morts et les mortes :
Nous allons avec Dieu frapper à d'autres portes.... »
Ah! le sombre hibou qui vole d'if en if, Aux oiseaux réveillés jetant son cri plaintif, [vagues 3 Est moins triste; moins triste est la voix des chiens Par un soir d'ouragan hurlant contre les vagues, Qu'en ce premier novembre, où nul astre ne luit, Le cantique des Morts errant toute la nuit!... Des clercs ', des mendiants, de village en village, Se plaisent à semer partout ce chant sauvage,