‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 19 sur 156 · Pour : « parce qu'il n'y a rien de plus libre · texte numérisé non relu

Pour : « parce qu'il n'y a rien de plus libre

ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail.

C'est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérobera eux-mêmes tout ce qu'ils pouvaient1, vivre d'épargne et de travail : voilà quelle était leur vie ; c'est de quoi ils soutenaient leur famille, qu'ils accoutumaient à de semblables travaux.

Tite-Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peuple où la frugalité, où l'épargne, où la pauvreté aient été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n'en regarder que l'extérieur, différaient peu des paysans, et n'avaient d'éclat ni de majesté qu'en public et dans le sénat. Du reste2, on les trouvait occupés du labourage et des autres soins de la vie rustique, quand on les allait quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquents dans l'histoire romaine. Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roi si riche, n'avaient que de la vaisselle de terre; et le premier, à qui les Samnites en offraient d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'était point d'en avoir, mais de commandera qui en avait. Après avoir triomphé, et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avaient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore pendant les guerres puniques. Dans la première, on voitRégulus, général des armées romaines, demander son congé au sénat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence. Après la ruine de Carthage, on voit encore de grands exemples de la première simplicité. iEmiliusPaulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de Macédoine, vivait selon les règles de l'ancienne frugalité, et mourut pauvre.,

1. L'expression est toute latine ; Se fraudare victu suo (Tite- Live).

2. C'est-à-dire dans le reste de leur vie, quand ils n'étaient pas dans l'exercice de leurs fonctions publiques.

Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse. Ainsi les richesses étaient méprisées :1a modération et l'innocence des généraux romains faisaient l'admiration des peuples vaincus1.

Discours sur l'Histoire universelle, IIIe Partie, ch. vi.

Le sénat.

C'est une chose surprenante dans la conduite de Rome, d'y voir le peuple regarder presque toujours le sénat avec jalousie, et néanmoins lui déférer tout dans les grandes occasions, et surtout dans les grands périls. Alors, on voyait tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et attendre ses résolutions comme autant d'oracles.

Une longue expérience avait appris aux Romains que de là étaient sortis tous les conseils qui avaient sauvé l'État. C'était dans le sénat que se conservaient les anciennes maximes, et l'esprit, pour ainsi parler, de la république. C'était là que se formaient les desseins qu'on voyait se soutenir par leur propre suite; et ce qu'il y avait de plus grand dans le sénat, est qu'on n'y prenait jamais de résolutions plus vigoureuses que dans les grandes extrémités.

Ce fut au plus triste état de la république, lorsque, faible encore, et dans sa naissance, elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les Volsques, que Coriolan

1. Cependant les beaux jours de la république étaient passés, et la décadence des mœurs romaines commença après la troisièmeguerre punique. Le peuple, vainqueur en Afrique et en Asie, et délivré ainsi de toute crainte, se jeta dans les guerres civiles, où périrent ces vertus publiques qui avaient élevé Rome à un degré de fortune si extraordinaire.

irrité menait contre sa patrie ; ce fut, dis-je, en cet état, que le sénat parut le plus intrépide1. Le décret qu'il donna, de ne rien accorder par force, passa pour une loi fondamentale de la politique romaine, dont il n'y a pas un seul exemple que les Romains se soient départis dans tous les temps de la république. Parmi eux, dans les états les plus tristes, jamais les faibles conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étaient toujours plus traitables victorieux que vaincus : tant le sénat savait maintenir les anciennes maximes de la république, et tant il y savait confirmer le reste des citoyens.

La conduite du sénat romain, si forte contre les ennemis, n'était pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages sénateurs avaient quelquefois pour le peuple une juste condescendance, comme lorsque, dans une extrême nécessité, non seulement ils se taxèrent eux-mêmes plus haut2 que les autres, ce qui leur était ordinaire, mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant « que les pauvres payaient un assez grand tribut à la république, en nourrissant leurs enfants3 ».

Le sénat montra, par cette ordonnance, qu'il savait en quoi consistaient les vraies richesses d'un Etat ; et un si beau sentiment, joint aux témoignages d'une bonté paternelle, fit tant d'impression dans l'esprit des peuples, qu'ils devinrent capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de leur patrie.

Mais quand le peuple méritait d'être blâmé, le sénat le faisait aussi avec une gravité et une vigueur digne de cette sage compagnie. Je n'entreprends pas ici de vous dire combien il a livré aux ennemis de citoyens

1. Coriolan, à la tète des Volsques, avait mis le siège devant Lavinium. Le peuple effrayé voulait qu'on rapportât le décret d'exil prononcé contre Coriolan. Le sénat rejeta formellement cette proposition. Voir Plutarque, Vie de Coriolan, chap. xxi-xxxv.

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