‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 23 sur 156 · Qu'il avait pour adversaires · texte numérisé non relu

Qu'il avait pour adversaires

2. C'est la traduction de ce vers de "Virgile, magnifique expression de la politique romaine, Enéide, livre VI, vers 853 :

Parcere subjectis et debellare superbos.

qu'en retournant à son devoir. Là le prince remarquait les mœurs et le caractère de chaque âge et de chaque passion, exprimés par cet admirable ouvrier1 avec tous les traits convenables à chaque personnage, avec des sentiments naturels, et enfin avec cette grâce et cette bienséance que demandent ces sortes d'ouvrages.

Il faudrait faire un gros volume, pour rapporter toutes les remarques que nous avons faites sur chaque auteur, et principalement sur Cicéron, que nous avons admiré dans ses discours de philosophie, dans ses oraisons, et même lorsqu'il raillait librement et agréablement avec ses amis.

De r Instruction de Mgr. le Dauphin, lettre de Bossuet au pape Innocent XI.

Le cheval dompté : ce que la force gagne à être réglée.

Voyez ce cheval ardent et impétueux, pendant que son écuyer le conduit et le dompte : que de mouvements irréguliers ! C'est un effet de son ardeur, et son ardeur vient de sa force, mais d'une force mal réglée. Il se compose 2, il devient plus obéissant sous l'éperon, sous le frein, sous la main qui le manie à droite et à gauche, le pousse, le retient, comme elle veut. A la fin il est dompté : il ne fait que ce qu'on lui demande : il sait aller le pas, il sait courir, non plus avec cette activité qui l'épuisait, par laquelle son obéissance était encore désobéissante. Son ardeur s'est changée en force, ou plutôt, puisque cette force était en quelque façon dans cette ardeur, elle

1. Ouvrier, comme artisan, était alors synonyme d'artiste, d'habile écrivain.

2. C'est-à-dire il se règle, se modère. C'est bien le sens du verbe latin componere.

s'est réglée. Remarquez : elle n'est pas détruite, elle se règle. Il ne faut plus d'éperon, presque plus de bride : car la bride ne fait plus l'effet de dompter l'animal fougueux. Par un petit mouvement, qui n'est que l'indication de la volonté de lecuyer, elle l'avertit plutôt qu'elle ne le force ; et le paisible animal ne fait plus, pour ainsi dire, qu'écouter : son action est tellement unie à celle de celui qui le mène, qu'il ne s'ensuit plus qu'une seule et même action ',

Méditations sur l'Evangile, cent troisième jour.

En quoi les hommes diffèrent des animaux.

L'homme, animal superbe, qui veut s'attribuer à lui-même tout ce qu'il connaît d'excellent, et qui ne veut rien céder à son semblable, fait des efforts pour trouver que les bêtes le valent bien, ou qu'il y a peu de différence entre lui et elles 2. Une si étrange dépravation, qui nous fait voir d'un côté combien notre orgueil nous enfle, et de l'autre combien notre sensualité nous ravilit, ne peut être corrigée que par une sérieuse considération des avantages de notre nature.

1. Buffon parle à peu prés de la même manière : « Non seulement il (le cheval) fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs ; et, obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. » {Histoire Naturelle, Quadrupèdes domestiques.)

2. C'est le paradoxe qu'ont soutenu certains philosophes, et Montaigne en particulier, prenant à la lettre le mot d'Aristote : « L'homme est tantôt plus, tantôt moins que la bête. » Il est difficile de croire à la bonne foi de ceux qui ont ainsi prétendu humilier la raison. « Leur dessein, dit l'auteur de la Logique de Port-Royal, n'était pas de parler raisonnablement, mais de faire un amas confus de tout ce qu'on peut dire contre les hommes ; ce qui est néanmoins un \ice très contraire à la justesse de l'esprit et à la sincérité d'un homme de bien. »

Voici donc ce qu'elle a de grand, et dont nous ne voyons dans les animaux aucune apparence.

La nature humaine connaît Dieu : et voilà déjà, par ce seul mot, les animaux au-dessous d'elle jusqu'à l'infini. Car qui serait assez insensé pour dire qu'ils aient seulement le moindre soupçon de cette excellente nature qui a fait toutes les autres ?

La nature humaine, en connaissant Dieu, a l'idée du bien et du vrai, d'une sagesse infinie, d'une puissance absolue, d'une droiture infaillible, en un mot, de la perfection.

La nature humaine connaît l'éternité et des vérités éternelles, et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change : elle aperçoit l'ordre du monde, la beauté incomparable des astres, la régularité de leurs mouvements, les grands effets du cours du soleil, qui ramène les saisons et donne à la terre tant de différentes parures. Notre raison se promène par tous les ouvrages de Dieu, où voyant, et dans le détail et dans le tout, une sagesse d'un côté si éclatante, et de l'autre si profonde et si cachée, elle est ravie et se perd dans cette contemplation.

Alors apparaît à elle la belle et véritable idée d'une vie hors de cette vie, d'une vie qui se passe toute dans la contemplation de la vérité : elle voit qu'elle doit réduire toutes ses pensées à une seule, qui est celle de servir fidèlement ce Dieu dont elle est l'image.

Mais en même temps elle voit qu'elle doit aimer, pour l'amour de lui, tout ce qu'elle trouve honoré de cette divine ressemblance, c'est-à-dire tous les hommes.

De la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. v, S 6.

Aveuglement de 1 homme : comme il se laisse asservir par les sens.

Représentez-vous un homme qui est né dans les richesses, et qui les a dissipées par ses profusions : il ne peut souffrir sa pauvreté ; ces murailles nues, cette table dégarnie, cette maison abandonnée, où on ne voit plus cette foule de domestiques, lui fait peur : pour se cacher à lui-même sa misère, il emprunte de tous côtés ; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison et soutient l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit menace sa liberté et son repos ! Ainsi l'âme raisonnable, née riche par les biens que lui avait donnés son auteur, et appauvrie volontairement pour s'être cherchée elle-même, réduite à ce fonds étroit et stérile, tâche de tromper le chagrin que lui cause son indigence, et de réparer ses ruines en empruntant de tous côtés de quoi se remplir.

Elle commence par son corps et par ses sens, parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps, qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne, devient le plus cher objet de ses complaisances ; elle tourne tous ses soins de ce côté-là ; le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suffit pour l'arrêter. A quoi es-tu réduite, âme raisonnable ? Toi qui étais née pour l'éternité et pour un objet immortel, tu deviens éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche, d'une vapeur que le vent emporte; en un mot, d'un corps qui, par sa mortalité, est devenu un empêchement et un fardeau pour l'esprit.

Sermon pour la profession (c'est-à-dire l'entrée aux Carmélites) de madame de la Vallière.

Le chrétien doit toujours veiller sur lui-même et être prêt à quitter cette terre.

Une des plus belles circonstances de la délivrance des Israélites, c'est qu'on ne logeait point dans les déserts où ils furent conduits ; on y campait, on y était sous des pavillons, et sans cesse on enveloppait et on transportait ces maisons mobiles : figure du christianisme, où tout fidèle est voyageur1. Gardonsnous bien de nous arrêter à quoi que ce soit : passons par-dessus ; et toujours prêts à partir, toujours aussi prêts à combattre, veillons comme dans un camp. Qu'on y soit toujours en sentinelle2. Dans les camps vulgaires il y a plusieurs sentinelles disposées, afin que, toujours prêts à s'éveiller au premier signal, les soldats donnent un court somme, sans se plonger tout à fait dans le sommeil. Il y a plus, dans le campement de la vie chrétienne, chacun doit toujours veiller : chacun, en sentinelle sur soi-même, doit toujours être sur ses gardes contre un ennemi qui ne clôt point l'œil, « et qui toujours rôde autour de nous pour nous dévorer3 ». Ne nous fions point au repos qu'il semble quelquefois nous donner : avec lui il n'y a ni paix, ni trêve, ni aucune sûreté que dans une veille perpétuelle.

Élévations sur les Mystères, neuvième semaine, dixième élévation.

1. Ces idées se retrouvent dans l'exorde du discours de Bossuet sur V Unité de V Église.

2. « L'esprit du christianisme est en effet, comme Bossuet le dit encore ailleurs, un esprit de courage et de fermeté. »

3. C'est ainsi que saint Pierre nous parle du démon clans sa première épitre, en. v, verset 8.

Bourdaloue naquit en 1632 à Bourges, la môme année que Fléchier, qui avait deux mois de plus que lui. Il devait mourir en 1704 à Paris, un mois seulement après Bossuet. Comme celui-ci, dont il balança la gloire dans le genre du sermon, comme Fléchier, Fénelon et plusieurs autres, il confirma la réputation de ses talents par la sainteté de sa vie : car5 on ne saurait s'empêcher de le remarquer en présence de ces grands hommes, l'éternel honneur de la littérature française ainsi que de la chaire sacrée, jamais tant de vertu ne rehaussa plus de génie que dans cette heureuse époque. Les sermons de Bourdaloue, que distinguent surtout la suite rigoureuse de la pensée et la vigueur du raisonnement, excitèrent dans la brillante société de la cour de Louis XIV le plus vif enthousiasme : ils traitent à fond de tous les sujets de la morale chrétienne, et principalement des mystères de la religion catholique. Bourdaloue excella aussi dans les panégyriques des saints et dans le genre de l'oraison funèbre. — S'il ne fut pas élevé aux dignités ecclésiastiques, pour lesquelles le désignait naturellement la supériorité de son mérite, c'est qu'il appartenait à la société des jésuites, dont les règlements ne lui permettaient pas de les accepter.

Perfection de la loi chrétienne.

Étudions bien cette loi, et plus nous l'approfondirons, plus elle nous paraîtra sage ; soit qu'elle contredise nos plaisirs, soit qu'elle nous accorde certains divertissements honnêtes et modérés ; soit qu'elle condamne nos entreprises, soit qu'elle nous permette certains soins convenables et souvent même nécessaires ; soit qu'elle réprime notre ambition, soit qu'elle nous laisse la liberté de penser à nos besoins et de pourvoir par des voies légitimes à notre établisse-

Feugère. Quatrième. Extraits. 4

ment1 ; soit qu'elle réprouve notre luxe, soit qu'elle approuve une bienséance modeste et chrétienne : partout nous découvrirons le même caractère de sagesse. Elle est donc parfaite, mais d'une perfection qui gagne le cœur en persuadant l'esprit; elle est parfaite, mais d'une perfection qui s'accommode à tous les états et à toutes les conditions des hommes; elle est parfaite, mais d'une perfection qui, bien loin de causer du trouble, règle tout, corrige tout, maintient tout dans l'ordre.

J'ajoute que, par une disposition d'ailleurs toute divine, comme elle n'a rien d'outré dans sa perfection, elle n'a rien aussi de lâche dans sa modération. Quelque effort qu'aient fait les hérésiarques pour la décrier sur cela, elle s'en est hautement défendue et en a même tiré sa gloire. En vain Tertullien lui at-il reproché son indulgence dans le pardon des péchés ; en vain a-t-il déclamé contre les catholiques et les a-t-il appelés charnels ; en vain a-t-il représenté l'Eglise de son temps comme un champ ouvert à toute sorte de licence : ses invectives n'ont servi qu'à marquer l'aigreur et l'amertume de son zèle, et n'ont fait impression que sur quelques esprits faibles -. Il est vrai que la loi chrétienne ne désespère pas les pécheurs ; mais, sans les désespérer, elle leur inspire une crainte bien plus salutaire que le désespoir ; et, sans leur ôter la confiance, elle sait bien rabattre leur présomption. Il est vrai qu'en toutes choses elle ne conclut pas à la damnation ; mais, sans y conclure absolument, elle ne manque pas, sur mille sujets, d'en proposer le danger, d'une manière à saisir de

1. Ce mot se dit d'un emploi ou d'une charge qui fait que l'on est établi dans la société.

2. Tertullien naquit à Carthage vers 160 et mourut vers 245. Il partagea les erreurs de Montanus, hérésiarque phrygien du troisième siècle, dont le rigorisme fut condamné par l'Église. Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que Bourdaloue, dans ce passage, ne s'adresse d'une manière indirecte aux jansénistes de son temps.

frayeur les saints mêmes. Il est vrai que, dans l'ordre des péchés, elle ne condamne pas tout comme mortel ; mais à quiconque connaît Dieu, à quiconque veut efficacement son salut, elle donne une grande horreur de tout péché, même du véniel. Il est vrai qu'elle distingue les préceptes des conseils ; mais elle déclare en même temps que le mépris des conseils dispose à la transgression des préceptes, et que l'un est une suite presque infaillible de l'autre.

Carême, Dimanche de la 2e semaine, Irc Parlie.

Déceptions qui attendent l'ambitieux.

L'ambition montre à celui qu'elle aveugle, pour terme de ses poursuites, un état florissant où il n'aura plus rien à désirer, parce que ses vœux seront accomplis, où il goûtera le plaisir le plus doux pour lui, et dont il est le plus sensiblement touché : savoir, de dominer, d'ordonner, d'élre l'arbitre des affaires et le dispensateur des grâces. Tout cela, rassemblé dans un point de vue ', lui trace l'idée la plus agréable, et peint à son imagination l'objet le plus conforme aux vœux de son cœur. Mais dans le fond ce n'est qu'une idée, et voici ce qu'il y a déplus réel : c'est que, pour atteindre jusque-là, il y a une route à tenir, pleine d'épines et de difficultés : c'est que, pour parvenir à cet état où l'ambition se figure tant d'agréments, il faut prendre mille mesures toutes également gênantes, et toutes contraires à ses inclinations ; qu'il faut se miner 2 de réflexions et d'étude ; rouler pensées sur pensées, desseins sur desseins, compter toutes ses paroles, composer toutes ses démarches ; avoir une at-

1. C'est-à-dire rassemblé au point où se dirige et s'arrête sa vue. C'est une image empruntée à l'art du dessin.

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