Se consumer, se fatiguer jusqu'à périr
tention perpétuelle et sans relâche sur soi-même et sur les autres ; s'assujettir aux plus ennuyeuses assiduités, essuyer mille rebuts, digérer mille dégoûts, se donner mille mouvements, n'être plus à soi et vivre dans le tumulte et la confusion.
Sermon sur F ambition : XVIe dimanche après la Pentecôte.
Les joies de la charité.
Est-il pour des âmes bien nées un plaisir plus doux que de consoler les affligés, que d'essuyer leurs larmes, que de leur rendre le calme, la paix, la santé, la vie ; que d'être, après Dieu, leur espérance, leur refuge, leur bonheur ? Servez ici de témoins, vous qui l'avez goûté, ce plaisir si pur, ce plaisir si digne d'un cœur chrétien : dites-nous ce que vous avez senti lorsqu'entrant dans de pauvres retraites, et y paraissant l'aumône à la main, vous avez vu la sérénité se répandre sur tous les visages ; que vous avez vu père, mère, enfants, rassemblés autour de vous, vous accueillir comme des anges envoyés du ciel ; que vous avez vu des malades reprendre leurs forces et revoir le jour qu'ils semblaient avoir déjà perdu. En arrêtant le cours de tant de pleurs qu'arrachaient la tristesse et les douleurs les plus amôres, avez-vous pu retenir les vôtres ? C'est à vous à nous l'apprendre, et qui ne vous en croira pas n'a, pour se convaincre, qu'à se mettre en état d'en faire la même épreuve que
vous1.
Exhortations, t. VIII.
1. Ce court passage suffit au inoins pour montrer qu'il y aurait injustice à refuser à Bourdaloue l'émotion et le pathétique. Pour être sobre et contenue, cette émotion n'est pas moins pénétrante. Voir, sur ce point, les pages intéressantes de M. A. Feugére dans son livre : Bourdaloue, sa Prédication et son Temps, pages 131 et suiv.
La Bruyère vécut si modeste et si obscur que l'on ne connaît pas môme avec certitude l'époque de sa naissance : les uns la placent à l'année 1639, d'autres en 1644, quelques-uns en 1646; nous avons préféré cette dernière date, autorisée par des recherches récentes. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il était né, non à Dourdan, comme l'indiquaient ses biographes, mais à Paris, sur la paroisse de Saint-Christophe en la Cité. On sait encore de lui qu'il venait d'acheter une charge de trésorier de France à Caen, lorsque, sur la désignation de Bossuet, qui l'avait apprécié à sa valeur, il fut chargé d'enseigner l'histoire au petit-fils du grand Condé1; qu'ensuite il demeura avec une pension attaché à la personne de ce prince, et qu'il mourut en 1696, trois ans après avoir été reçu à l'Académie française. Tout annonce que, renfermé dans ses devoirs et l'étude, il n'aspira, philosophe pratique, qu'à fuir pour sa part les défauts et les travers dont il a laissé de si piquantes peintures. La cour, au milieu de laquelle il passa beaucoup d'années sans s'y mêler, fut pour lui un poste d'observation d'où il considéra à Icisir et dessina les caractères des hommes. Comme moraliste, on l'estime et on l'aime, parce qu'il veut, avec un sourire sans amertume, corriger notre nature : moins sombre et moins absolu que Pascal, plus original que Nicole, et aussi profond que La Rochefoucauld, il est plus juste que ce dernier, en ce qu'il nous avertit et ne nous calomnie pas. Comme écrivain, sa réputation, qui suivit surtout sa mort, n'a point cessé de grandir. Sans rien perdre des qualités de son époque, il en a donné de nouvelles au style français, dont il a plus qu'aucun autre aiguisé la finesse. Il y a peu de livres, dans notre langue, on l'a dit avec raison, où l'on trouve autant de pensées justes, solides, bien rendues, et un choix aussi heureux et aussi varié d'excellentes expressions2.
1. Saint-Simon nous a dit de cet obscur descendant d'un héros que s'il avait beaucoup de défauts et même de vices, on apercevait aussi chez lui des restes d'une éducation très soignée : ce qui semble témoigner en faveur de la part que La Bruyère avait prise à son instruction.
2. De là ce mot de Vauvenargues : « Il n'y a presque point de tour dans l'éloquence qui ne se rencontre chez La Bruyère. »
Les manies, ou le fleuriste et l'amateur de prunes.
Le fleuriste a un jardin dans un faubourg : il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher ; vous le voyez planté1, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire*; il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il se lasse, il s'assied, il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée ; elle a un beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il l'admire : Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées, et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.
Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange : il est curieux de fruits, vous n'articulez pas3, vous ne vous faites pas entendre ; parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruits cette année, que les pêchers ont donné avec abondance ; c'est pour lui un idiome inconnu : il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers, il n'a de l'amour que pour une certaine espèce; toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer ; il vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise, il l'ouvre, vous en donne une moitiéet prend l'autre. Quelle chair! dit-il ;goûtez-
1. Excellente figure de langage qui identifie le fleuriste avec les tulipes de son jardin.