Espèce de tulipe
3. Vous faites comme si vous ne prononciez pas distinctement, puisqu'il ne. vous entend pas. ■ • .
vous cela ? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs : et là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. O l'homme divin, en effet ! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit ; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune !
Des Caractères, ch. xm, De la mode.
Acis ou le diseur de phébus1.
Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de recommencer ? J'y suis moins encore. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid ; que ne disiez-vous : « Il fait froid ? » Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : « Il pleut, il neige. » Vous me trouvez bon visage et vous désirez de m'en féliciter ; dites : « Je vous trouve bon visage. » Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair, et, d'ailleurs, qui ne pourrait pas en dire autant? Qu'importe, Acis? est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phébus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans 1 etonnement ; une chose vous manque : c'est l'esprit. Ce n'est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres: voilà la
1. Phébus ou Apollon est le dieu des beaux-arts, souvent invoqué en vers prétentieux par les poètes, d'où la phébus (avec un p minuscule) s'est dit du langage emphatique et obscur. Vauvenargues a écrit : « La magnificence des idées avec de faibles idées est proprement du phébus. »
source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme ou vous entrez dans cette chambre ; je vous tire par votre habit et je vous dis à l'oreille : « Ne songez pas à avoir de l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle ; ayez, si vous pouvez, un langage simple et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit ; peut-être alors croira-t-on que vous en avez. »
lbid., ch. v, Delà société et delà conversation.
De l'étude des langues, sou utilité.
L'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application à l'en instruire : elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et, si l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on doit en faire. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément; que la mémoire est neuve, prompte et fidèle1. Je suis persuadé que le petit nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de l'oubli de cette pratique.
Ibid., ch. xiv, De quelques usages.