‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 29 sur 156 · Stant luinina flamma · texte numérisé non relu

Stant luinina flamma

« Ses yeux sont fixes et étincelants », a dit Virgile, en appliquant ce trait à Charon, Enéide, VIe chant, vers 300. Plusieurs autres passages de ce chant doivent être rapprochés du morceau que nous avons emprunté au Télémaque.

Proserpine, qui attirait seule ses regards et semblait un peu adoucir son cœur: elle jouissait d'une beauté toujours nouvelle; mais elle paraissait avoir joint à ses grâces divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.

Au pied du trône était la Mort, pâle et dévorante, avec sa faux tranchante, qu'elle aiguisait sans cesse. Autour d'elle volaient les noirs soucis, les cruelles défiances, les vengeances, toutes dégouttantes de sang et couvertes de plaies ; les haines injustes ; l'avarice, qui se ronge elle-même; le désespoir, qui se déchire de ses propres mains; l'ambition forcenée, qui renverse "tout ; la trahison, qui veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits; l'envie, qui verse son venin mortel autour d'elle, et qui se tourne en rage, dans l'impuissance où elle est de nuire ; l'impiété qui se creuse elle-même un abîme sans fond, où elle se précipite sans espérance ; les spectres hideux, les fantômes, qui représentent les morts pour épouvanter les vivants ; les songes affreux ; les insomnies aussi cruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes environnaient le fier Pluton, et remplissaient le palais où il habite1.

Télémaque aperçoit bientôt le noir Tartare : il en sortait une fumée épaisse, dont l'odeur empestée donnerait la mort, si elle se répandait dans la demeure des vivants. Cette fumée couvrait un fleuve de feu et des tourbillons de flammes, dont le bruit, semblable à celui des torrents les plus impétueux quand ils s'élancent des plus hauts rochers dans le fond des

1. Cf. Virgile, Enéide, livre VI, vers 273 et suiv. — Voltaire, dans la Henriade (chant VII), fait une ènumération semblable; il y a quelques beaux traits à retenir :

Là gît la sombre Euvie, à l'œil timide et louche, Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche ; Le jour blesse ses yeux dans l'ombre étincelants :

Triste amante des morts, elle hait les vivants

L'ambition sanglante, inquiète, égarée,

De trônes, de tombeaux, d'esclaves entourée

abîmes, faisait qu'on ne pouvait rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaque entra sans crainte dans ce gouffre. D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avaient vécu dans les plus basses conditions, et qui étaient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés. Il remarqua beaucoup d'impies hypocrites qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en étaient servis comme d'un beau prétexte pour contenter leur ambition et pour se jouer des gens crédules : ces hommes, qui avaient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux, étaient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avaient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avaient, trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avaient livré leur patrie après avoir violé tous les serments, souffraient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l'avaient ainsi voulu; et voici leur raison: c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comme le reste des impies; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable. Les dieux dont ils se sont joués, et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes.

Auprès de ceux-ci paraissent d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice, les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu ; enfin ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connaître à fond, et qui par là ont nui à la réputation des innocents.

Mais parmi toutes les ingratitudes, celle qui était punie comme la plus noire, c'est celle où l'on tombe

contre les dieux. « Quoi donc, disait Minos, on passe pour un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père, ou pour un ami de qui on a reçu quelque secours ; et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui on est né ! Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont dans les enfers l'objet d'une vengeance implacable à qui rien n'échappe. »

Là Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels : ils ont horreur d'eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature ; ils n'ont point besoin d'autre châtiment de leur faute que leurs fautes mêmes; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité; elles se présentent à eux comme des spectres horribles; elles les poursuivent. Pour s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leurs corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux1; ils demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité qui les persécute; mais ils sont réservés à la vengeance, qui distille sur eux goutte à goutte2, et qui ne tarira

1. Ce désir et cette impuissance de mourir ont inspiré â un poète du seizième siècle (Agrippa d"Aubignè) des vers d'une rare énergie. S'adressant aux damnés, il leur dit :

Voulez-vous du poison ? en vain cet artifice. Vous vous précipitez? en vain le précipice. Courez au feu brûler ? le feu vous gèlera ; Noyez-Tons ? l'eau est feu. l'eau vous embrasera ; La peste n'aura plus de vous miséricorde; Etranglez-vous ? en vain vous tordez une corde ; Criez après l'enfer ? de l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort.

2. Qui coule, se répand en eux... Distiller est rarement employé comme verbe neutre.

jamais. La vérité qu'ils ont craint de voir fait leur supplice ; ils la voient, et n'ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux; sa vue les perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes ; elle est comme la foudre : sans rien détruire au dehors, elle pénètre jusqu'au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une fournaise ardente, l'âme est comme fondue par ce feu vengeur ; il ne laisse aucune consistance, et il ne consume rien : il dissout jusqu'aux premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à soi; on n'y peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant : on ne vit plus que par la rage qu'on a contre soi-même, et par une perte de toute espérance qui rend forcené1.

Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit soulagé, comme si on avait ôté une montagne de dessus sa poitrine...; à mesure qu'il s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respirait et entrevoyait déjà de loin la douce et pure lumière du séjour des héros

Mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosaient ces beaux lieux, et y faisaient sentir une délicieuse fraîcheur; un nombre infini d'oiseaux faisaient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyait tout ensemble les fleurs du printemps, qui naissaient sous les pas, avec les plus riches fruits de l'automne, qui pendaient des arbres. Là, jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse canicule; là, jamais les noirs aquilons n'osèrent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d'une dent venimeuse, et qui porte des vipères entortillées dans son sein et

1. « Rien n'est plus philosophique et plus terrible, remarque Villeinain, que les tortures morales placées par Fênelon dans le cœur des coupables ; et pour rendre ces inexprimables douleurs, son style acquiert un degré d'énergie que l'on trouverait difficilement ailleurs. »

autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue. Une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre1 qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste* qu'une lumière: elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal. Elle n'éblouit jamais; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de joie, comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien : ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur ; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève audessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances même, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits, ne peuvent y avoir aucune entrée.

Les hautes montagnes de Thrace, qui, de leur front couvert de neige et de glace depuis l'origine du monde, fendent les nues, seraient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes justes ne pourraient pas même être

1. Alliance hardie d'expressions qui rappelle le vers de Corneille dans le combat du Cid contre les Maures :

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

2. Le mot de gloire est pris ici dans le sens tout chrétien d'éclat, de splendeur.

Feugère. Quatiième. Extraits. 5

émus1. Seulement, ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivant dans le monde; mais c'est une pitié douce et paisible qui n'altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin, une gloire toute divine, est peinte sur leurs visages ; mais leur joie n'a rien de folâtre ni d'indécent : c'est une joie douce, noble, pleine de majesté; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte. Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le môme saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes; jamais elle ne languit un instant; elle est toujours nouvelle pour eux; ils ont le transport de l'ivresse, sans en avoir le trouble et l'aveuglement*. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la Divinité même qui s'unit à eux : ils voient, ils goûtent, ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Ils chantent tous ensemble les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, "un seul cœur: une même félicité fait comme un flux et reflux de ces âmes unies.

Aventures de Télémaquc, liv. XVIII et XIX.

Démosthène et Cicéron3.

Je ne crains pas de dire que Démosthène me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'ad-

1. Cf. Horace, Odes, livre III, ode ni : « Si fractus. etc. »

2. Chateaubriand cite tout ce passage au chapitre vm du livre VI du Génie du Christianisme, et il ajoute : « Fènelon a deviné cette félicité promise à la vertu par le christianisme ; son Elysée est visiblement un paradis chrétien. »

3. Le parallèle de Démosthène et de Cicéron avait déjà été traité chez les anciens par Quintilien {Éducation de l'Orateur, livre X, ch. 1,106) et par Longin, Traité du Sublime, sect. XII, chap. x.

mire Cicéron plus que je fais : il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole; il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire; il a je ne sais combien de sortes d'esprit; il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être contre Catilina, contre Verres, contre Antoine ; mais on remarque quelque parure dans son discours. L'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas et ne se laisse pas oublier. Démosthène paraît sortir de soi, et ne voir que la patrie; il ne cherche point le beau ; il le fait sans y penser. Il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie, c'est un torrent qui entraine tout. On ne peut le critiquer parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles. Je suis charmé de ces deux orateurs ; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron, que de la rapide simplicité de Démosthène.

Lettre à l'Académie.

De l'auteur pariait.

Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux, et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver*. Je préfère l'aimable au surprenant et au merveilleux. Je veux un homme qui me fasse oublier qu'il est auteur2, et qui se mette

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