Son armée en corps, en masse
;?. La loi de majesté datait de la république. Elle punissait de mort a quiconque était convaincu d'avoir nui à la grandeur ou à la dignité du peuple romain ». Sylla avait étendu cette loi aux paroles (Voy. Cic, ad Fam., III, xi, 2). Comme l'empereur s'était en tout substitué au peuple, il appliqua la loi de majesté à garantir sa sécurité ou à satisfaire ses vengeances. Dans une de ses pages les plus vives, Camille Desmoulins a rapproché la loi de majesté de la loi révolutionnaire dite des suspects, montrant comment l'une et l'autre avaient servi à justifier les actes les plus odieux. Voy. /<■ Vieux Cordelier. n° 111, frimaire an II.
le cas de cette loi, mais des paroles, des signes et des pensées même : car ce qui se dit dans ces épanchements de cœur que la conversation produit entre deux amis ne peut être regardé que comme des pensées. Il n'y eut donc plus de liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de fidélité dans les esclaves : la dissimulation et la tristesse du prince se communiquant partout, l'amitié fut regardée comme uii écueil. l'ingénuité comme une imprudence, la vertu comme une affectation qui pouvait rappeler dans l'esprit des peuples le bonheur des temps précédents1.
Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de la justice, lorsqu'on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étaient sauvés.
Et. comme il n'est jamais arrivé qu'un tyran ait manqué d'instruments pour sa tyrannie, Tibère trouva toujours des juges prêts à condamner autant de gens qu'il en put soupçonner. Du temps de la république, le sénat qui ne jugeait point en corps les affaires des particuliers, connaissait, par une délégation du peuple, des crimes2 qu'on imputait aux alliés. Tibère lui renvoya de même le jugement de tout ce qui s'appelait crime de lèse-majesté contre lui. Ce corps tomba dans un état de bassesse qui ne peut s'exprimer; les sénateurs allaient au-devant de la servitude; sous la faveur
1. « Jamais, dit Tacite, plus de consternation et d'alarmes ne régnèrent dans Rome. On tremble devant ses plus proches parents; on n'ose ni s'aborder, ni se parler; connue, inconnue, toute oreille est suspecte. Même les choses muettes et inanimées inspirent de la frayeur. On promène sur les murs et sur les lambris des regards inquiets» » Annules, livre IV, ch. lx. On trouvera un tableau intéressant de cette époque dans le livre de M. G. Boissieu : L'Opposition sous les Césars. Voir le chap. vi intitulé : Les Délateurs.
2. Connaître de est un terme de procédure qui signifie avoir caractère pour juger certaines causes. — La délégation est une commission qui donne à quelqu'un le droit d'agir au nom d'un autre.
de Séjan, les plus illustres d'entre eux faisaient le métier de délateurs.
11 me semble que je vois plusieurs causes de cet esprit de servitude qui régnait pour lors dans le sénat. Après que César eut vaincu le parti de la république, les amis et les ennemis qu'il avait dans le sénat concoururent également à ôter toutes les bornes que les lois avaient mises à sa puissance, et à lui déférer des honneurs excessifs. Les uns cherchaient à lui plaire, les autres à le rendre odieux1. Cela fit qu'il ne se défia point du sénat, et qu'il y fut assassiné; mais cela fit aussi que, dans les Règnes suivants, il n'y eut point de flatterie qui fût sans exemple, et qui pût révolter les esprits.
Avant que Rome fût gouvernée par un seul, les richesses des principaux Romains étaient immenses, quelles que fussent les voies qu'ils employaient pour les acquérir : elles2 furent presque toutes ôtées sous les empereurs ; les sénateurs n'avaient plus ces grands clients qui les comblaient de biens ; on ne pouvait guère rien prendre dans les provinces que pour César, surtout lorsque ses procurateurs, qui étaient à peu près comme sont aujourd'hui nos intendants, y furent établis3. Cependant quoique la source des richesses fût coupée, les dépenses subsistaient toujours; le train de vie était pris, et on ne pouvait plus le soutenir que par la faveur de l'empereur.
Auguste avait ôté au peuple la puissance de faire des lois, et celle de juger les crimes publics; mais il lui avait laissé, ou du moins avait paru lui laisser,
1. Les ennemis de César espéraient irriter contre lui la haine des Romains, les encourager à la révolte par le spectacle d'une toute-puissance qui ne souffrait plus de limites et menaçait toutes les libertés. L'expression de Montesquieu est d'une concision un peu obscure.