‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 44 sur 156 · A M. HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

A M. HELVÉTIUS

Je me gronde bien de ma paresse, mon cher et aimable ami; mais j'ai été si indignement occupé de prose, depuis un mois, que j'osais à peine vous parler de vers. Mon imagination s'appesantit dans des études

1. Voltaire, on !c voit, termine l'histoire de Charles XII plutôt 'par un jugement qui.' par un portrait proprement 'lit. Il a lui-même, en effet, souvent condamné l'abus des portraits dans l'histoire. La Beaumelle lui ayant reproché de n'avoir pas semé assez de portfàits ilthis son ouvrage :' « .l'ai toujours pensé, répondit-il, que c'est une espèce de cbarlatanerie île peindre autrement que par les faits les hommes publies avec lesquels on n'a. pu avoir de liaisons. » Il est vrai que certaines écoles modernes d'historiens ont donné au portrait, une place excessive.

2. Fils d'un médecin d'origine hollandaise, lhdvéïius. né à Paris 'en 1715, était à vingt-trois ans fermier général'. Après s'être essayé dans les sciences et dans la poésie, il voulut se consacrer à la phi-

qui sont à la poésie ce que des garde-meubles sombres et poudreux sont à une salle de bal bien éclairée. Il faut secouer la poussière pour vous répondre '. Vous m'avez écrit, mon charmant ami, une lettre où je reconnais votre génie. Vous ne trouvez point Boileau assez fort; il n'a rien de sublime, son imagination n'est point brillante, j'en conviens avec vous : aussi il me semble qu'il ne passe point pour un poète sublime, mais il a bien fait ce qu'il pouvait et ce qu'il voulait faire. Il a mis la raison en vers harmonieux ; il est clair, conséquent, facile, heureux dans ses transitions ; il ne s'élève pas, mais il ne tombe guère. Ses sujets ne comportent pas cette élévation dont ceux que vous traitez sont susceptibles. Vous avez senti votre talent, comme il a senti le sien. Vous êtes philosophe, vous voyez tout en grand ; votre pinceau est fort et hardi. La nature en tout cela vous a mis, je vous le dis avec la plus grande sincérité, fort audessus de Despréaux-; mais ces talents-là, quelque grands qu'ils soient, ne seront rien sans les siens. Vous avez d'autant plus besoin de son exactitude, que la grandeur de vos idées souffre moins la gène et l'es-

losophie, quitta, en 1750, sa ferme générale, et écrivit le livre De l'Esprit, dans lequel il professe le plus grossier matérialisme. Comme il était riche, et qu'il se montrait fort prévenant à l'égard des gens de lettres qu'il réunissait à sa table, Mmo du Defïand l'appelait « le maître d'hôtel de la philosophie ». Il mourut en 1771.

1. Dans les mois qui précédaient, Voltaire, en effet, s'était beaucoup occupé de mathématiques et de physique. Mma du Chàtelet avait critiqué un mémoire de M. de Mairan sur « la mesure des forces vives et sur leur nature » ; Voltaire, de son côté, avait défendu M. de Mairan contre la marquise. « Je soutins effrontément, écrit Voltaire plusieurs années après, le parti de M. de Mairan contre vous deux (Mmo du Chàtelet et Kœnig) ; et ce qu'il y eut de plaisant, c'est que, lorsque cette dame écrivit ensuite contre M. de Mairan sur ce point de mathématique, je corrigeai son ouvrage et j'écrivis contre elle. » (17 novembre 1752.)

2, Ce sont là des éloges, dont Voltaire n'est jamais avare, mais qu'il faut se garder de prendre au sérieux. Les compliments de cette nature, sous sa plume, précédent même souvent la critique et sont destinés à la faire accepter de bonne grâce.

clavage. Il ne vous coûte point de penser, mais il vous coûte infiniment d'écrire. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d'écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné, ce respect pour la langue, cette liaison, cette suite d'idées, cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit de l'art, et cette apparence de facilité qu'on ne doit qu'au travail. Un mot mis hors de sa place gâte la plus belle pensée. Les idées de Boileau, je l'avoue encore, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées; enfin, pour être au-dessus de lui, il faut commencer par écrire aussi nettement et aussi correctement que lui.

Votre danse haute ne doit pas se permettre un faux pas ; il n'en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierreries ; son habit est simple, mais bien fait. Il faut que vos diamants soient bien mis en ordre, sans quoi vous auriez un air gêné avec le diadème en tête. Envoyez-moi donc, mon cher ami, quelque chose d'aussi bien travaillé que vous imaginez noblement; ne dédaignez point tout à la fois d'être possesseur de la mine et ouvrier de l'or qu'elle produit. Vous sentez combien, en vous parlant ainsi, je m'intéresse à votre gloire et à celle des arts. Mon amitié pour vous a redoublé encore à votre dernier voyage. J'ai bien la mine de ne plus faire de vers. Je ne veux plus aimer que les vôtres.

Lettres de Voltaire, 20 juin 1741.

Une lettre de réconciliation.

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