A M. L'ABBÉ TRUBLET
Votre lettre et votre procédé généreux, monsieur, sont des preuves que vous n'êtes pas mon ennemi, et
1. Ne â Saint-Malo en 1697, mort en 1770, l'abbé Trublet, écrixain ingénieux parfois, mais plus souvent maniéré, avait eu l'im-
votre livre vous faisait soupçonner de l'être. J'aime bien mieux en croire votre lettre que votre livre : vous aviez imprimé que je vous faisais bâiller, et moi j'ai laissé imprimer que je me mettais à rire. Il résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et que je suis mauvais plaisant; mais enfin, en bâillant et en riant, vous voilà mon confrère, et il faut tout oublier en bons chrétiens et en bons académiciens.
Je suis fort content, monsieur, de votre harangue, et très reconnaissant de la bonté que vous avez de
me l'envoyer Je suis obligé, en conscience, de
vous dire que je ne suis pas né plus malin que vous, et que, dans le fond, je suis bon homme. Il est vrai qu'ayant fait réflexion, depuis quelques années, qu'on ne gagnait rien à l'être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu'on m'a dit que cela est bon pour la santé. D'ailleurs, je ne me suis pas cru assez important, assez considérable, pour dédaigner toujours certains illustres ennemis qui m'ont attaqué personnellement pendant une quarantaine d'années, et qui, les uns après les autres, ont essayé de m'accabler, comme si je leur avais disputé un évèchô ou une place de fermier général. C'est donc par pure modestie que je leur ai donné enfin sur les doigts.
prudence de s'attaquer à Voltaire. Dans un chapitre de ses Essais sur la Littérature et la Morale intitulé : De la poésie et des poètes, il avait écrit que la Henriade « faisait bâiller en la lisant ». Voltaire s'en vengea en disant de lui dans le Pauvre Diable :
L'abbé Trublet avait alors la rage
D'être à Paris un petit personnage ;
Au peu d'esprit que le bonhomme avait
L'esprit d'autrui par supplément servait.
Il entassait adage sur adage.
Il compilait, compilait, compilait ;
On le voyait sans cesse écrire, écrire,
Ce qu'il avait jadis entendu dire,
Et nous lassait sans jamais se lasser
L'abbé Trublet remplaça cependant le maréchal de Belle-Isle à l'Académie française (1761), et il envoya à Voltaire son discours avec une dédicace flatteuse.
Croyez, monsieur, que je fais une grande différence entre vous et eux; mais je me souviens que mes rivaux et moi, quand j'étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose, de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié vers, du nombre desquels j'avais l'honneur d'être; infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de rions, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée. Je n'ai presque vu que de la petite charlatanerie : je sens parfaitement la valeur de ce néant; mais comme je sens également le néant de tout le reste, j'imite le ]Tejanius d'Horace :
Vejanius, armis
Herculis ad postem fixis, latet abditus agro*.
■ C'est de cette retraite que je vous dis très sincèrement que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait; que je vous pardonne cordialement de m'avoir pincé; que je suis fâché de vous avoir donné quelques coups d'épingle; que votre procédé me désarme pour jamais ; que bonhomie vaut mieux que raillerie, et que je suis, monsieur mon cher. confrère, de tout mon cœur, avec une véritable estime et sans compliment, comme si de rien n'était, votre, etc.2.
IbiJ., T, avril 1761.
1. « Veiauius vit caché à la campagne, après avoir fixé ses armes sur la porte du temple d'Hercule. » Horace, Êpîtres, livre I, épître i, vers 4.
2. L'abbé Trublet répondit à Voltaire (10 mai 1761) : « Mille grâces, monsieur et très illustre confrère, de la réponse dont vous m'avez honoré. Elle est aussi ingénieuse qu'obligeante, et, ce qui vaut mieux encore, elle est très gaie. C'est la preuve de votre bonne santé, la seule chose qui vous reste à prouver. Puissiez-vous la conserver longtemps, et avec elle tous les agréments et tout le feu de votre génie ! C'est le vœu de vos ennemis mêmes ; et s'ils n'aiment pas votre personne, ils aiment vos ouvrages;- il n'y a point d'exception là-dessus ; et malheur à ceux qu'il faudrait excepter! »
Né en 1707. à Montbard en Bourgogne, Buffon fut parmi nous l'historien de la nature, comme Arislole l'avait été chez les Grecs, et Pline chez les Latins ; mais, avec plus de richesse que le premier, il eut plus d'exactitude que le second : la direction du Jardin des Plantes, qu'il reçut de Louis XV à trentedeux ans. détermina sa vocation et lui ouvrit la voie où il ne cessa de marcher avec autant d'efforts que de gloire. Auparavant, Buffon s'était livré à l'étude des sciences; son puissant génie s'attacha dès lors à pénétrer duns tous les secrets de l'art d'écrire, dont il nous a si parfaitement tracé les lois. Par là, en donnant à son grand ouvrage l'immorlalilé du style, il se plaça au nombre des quatre hommes dont l'influence et le nom dominent le dix-huitième siècle : aussi admiré que Voltaire, que Bousseau, que Montesquieu, moins discuté que celui-ci, plus respecté que les deux autres. Sa calme et majestueuse destinée eut quelque chose de spécial dans cette époque, dont les sourdes agitations ne parvinrent pas jusqu'à sa laborieuse retraite; et, par une dernière faveur du sort, il s'éteignit à Paris, le IG avril 1788, plein d'honneurs et de jours, la veille de cette révolution qui eût épouvanté sa vieillesse, et qui devait immoler son fds unique.
Empire de l'homme sur les animaux.
• L'empire de l'homme sur les animaux est un empire
time qu'aucune révolution ne peut détruire : l'empire de l'esprit sur la matière; c'est non seulement un droit de nature, un pouvoir fondé sur des naltérables ; mais c'est un don de Dieu, par lequel l'homme peut reconnaître à tout instant l'excelde son être : car ce n*est pas parce qu'il est le plu- parfait, le plus fort ou le plus adroit des animaux qu'il leur commande : s"il n'était que le premier du mémo ordre, les seconds se réuniraient pour
lui disputer l'empire ' ; mais c'est par supériorité dénature que l'homme règne et commande : il pense, et dès lors il est le maître des êtres qui ne pensent point.
Il est maître des corps bruts, qui ne peuvent opposer à sa volonté qu'une lourde résistance ou qu'une inflexible dureté, que sa main sait toujours surmonter et vaincre en les faisant agir les uns contre les autres ; il est maître des végétaux, que par son industrie il peut augmenter, diminuer, renouveler, détruire ou multiplier à l'infini ; il est maître des animaux, parce que non seulement il a comme eux du mouvement et du sentiment2, mais parce qu'il a de plus la lumière de la pensée, qu'il connaît les fins et les moyens, qu'il sait diriger ses actions, concerter ses opérations, mesurer ses mouvements, vaincre la force par l'esprit.
Cependant, parmi les animaux, les uns paraissent être plus ou moins familiers, plus ou moins sauvages, plus ou moins doux, plus ou moins féroces. Que l'on compare la docilité et la soumission du chien avec la fierté et la férocité du tigre : l'un paraît être l'ami de l'homme, et l'autre son ennemi : son empire sur les animaux n'est donc pas absolu. Combien d'espèces savent se soustraire à sa puissance par la rapidité de leur vol, par la légèreté de leur course, par l'obscurité de leur retraite, par la distance que met
1. Aussi le Renard de La Fontaine, dans les Animaux malades de la peste (livre VII, fable i), félicite le Lion d'avoir croqué le berger,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire.
2. Buffon parle souvent du sentiment des animaux ; mais il entend alors par sentiment les impressions que l'animal reçoit des objets extérieurs. « L'animal , dit-il, n'agit qu'autant qu'il est affecté, c'est-à-dire autant qu'il sent. » Le sentiment n'est chez l'animal, selon Buffon, rien autre chose qu'une sensation agréable ou désagréable. Il n'implique aucune conscience ni réflexion, comme chez l'homme.
entre eux et l'homme l'élément qu'ils habitent ! Combien d'autres espèces lui échappent par leur seule petitesse! et enfin combien y en a-t-il qui, bien loin de reconnaître leur souverain, l'attaquent à force ouverte, sans parler de ces insectes qui semblent l'insulter par leurs piqûres, de ces serpents dont la morsure porte le poison et la mort, et de tant d'autres bêtes immondes, incommodes, inutiles, qui semblent n'exister que pour former la nuance1 entre le mal et le bien, et faire sentir à l'homme combien, depuis sa chute, il est peu respecté!
C'est qu'il faut distinguer l'empire de Dieu du domaine de l'homme. Dieu, créateur des êtres, est seul maître de la nature ; l'homme ne peut rien sur les produits de la création ; il ne peut rien sur les mouvements des corps célestes, sur les révolutions de ce globe qu'il habite; il ne peut rien sur les animaux, les végétaux, les minéraux en général; il ne peut rien sur les espèces ; il ne peut que sur les individus : car les espèces en général et la matière en bloc appartiennent à la nature, ou plutôt la constituent : tout se passe, se suit, se succède, se renouvelle et se meut par une puissance irrésistible ; l'homme, entraîné luimême par le torrent des temps, ne peut rien pour sa propre durée: lié par son corps à la matière, enveloppé dans le tourbillon des êtres, il est forcé de subir la loi commune ; il obéit à la même puissance, et, comme tout le reste, il naît, croît et périt2.
Mais le rayon divin dont l'homme est animé l'ennoblit et l'élève au-dessus de tous les êtres matériels.
1. La nuance, c'est-à-dire une différence souvent délicate à marquer.
2. On voit ici comment Buffon, par le développement naturel de son sujet, arrive aux considérations de l'ordre moral. Il y a même dans le ton de l'écrivain, quand il vient à parler de l'homme, si puissant et si faible, un accent de tristesse et de mélancolie qui rappelle certains traits du grand naturaliste romain, Pline l'Ancien.
Cette substance Spirituelle1, loin d'être sujette à la matière, a le droit de la l'aire obéir, et, quoiqu'elle ne puisse pas commander à la nature entière, elle domine sur les êtres particuliers. Dieu, source unique de toute lumière et de toute intelligence, régit l'univers et les espèces entières avec une puissance infinie ; l'homme, qui n'a qu'un rayon de cette intelligence, n'a, de même, qu'une puissance limitée à de petites portions de matière, et n'est maître que des individus.
Histoirz Naturelle: Animaux sauvatres.
La multiplication de certains animaux nuisibles.
Lorsqu'on réfléchit sur cette fécondité sans bornes donnée à chaque espèce, sur le produit innombrable qui doit en résulter, sur la prompte et prodigieuse multiplication de certains animaux, qui pullulent tout à coup, et viennent par milliers dévorer les campas gnes et ravager la terre, on est étonné qu'ils n'envahissent pas la nature ; on craint qu'ils ne l'oppriment par le nombre, et qu'après avoir dévoré sa substance, ils ne périssent eux-mêmes avec elle.
L'on voit, en effet, avec effroi arriver ces nuages épais, ces phalanges ailées d'insectes affamés, qui semblent menacer le globe entier, et qui, se rabattant sur les plaines fécondes de l'Egypte, de la Pologne ou de l'Inde, détruisent en un instant les travaux et les espérances de tout un peuple, et, n'épargnant ni les grains, ni les fruits, ni les herbes, ni les racines, ni les feuilles, dépouillent la terre de sa verdure, et changent en un désert aride les plus riches contrées2. L'on voit descendre des montagnes