D'une manière égale, sans secousses brusques
2. Se receler n'exprime pas l'acte de se cacher, mais celui de se tenir, caché.
Feugère. Quatrième. Extraits. 8
faits pour fouiller la terre, et elles la creusent, en effet, avec une merveilleuse célérité. Le lieu du séjour est non seulement jonché mais tapissé fort épais1 de mousse et de foin ; elles en font ample provision pendant l'été ; on assure même que cela se fait à frais ou travaux communs; que les unes coupent les herbes les plus fines, que d'autres les ramassent, et que tour à tour elles servent de voiture pour les transporter au gîte : l'une, dit-on2, se couche sur le dos, se laisse charger de foin, étend ses pattes en haut pour servir de ridelles* et ensuite se laisse traîner par les autres qui la tirent par la queue, et prennent garde en même temps que la voiture ne verse.
Quoi qu'il en soit, il est sûr que les marmottes demeurent ensemble, et qu'elles travaillent en commun à leur habitation ; elles y passent les trois quarts de leur vie; elles s'y retirent pendant l'orage, pendant la pluie, ou dès qu'il y a quelque danger ; elles n'en sortent même que dans les plus beaux jours, et ne s'en éloignent guère : l'une fait le guet, assise sur une roche élevée, tandis que les autres s'amusent à jouer sur le gazon, ou s'occupent à le couper pour en faire du foin; et lorsque celle qui fait sentinelle aperçoit un homme, un aigle, un chien, elle avertit les autres par un coup de sifflet, et ne rentre elle-même que la
dernière.
Ibid., Animaux carnassiers.
Le paon.
Si l'empire appartenait à la beauté, et non a la force, le paon serait, sans contredit, le roi des oi-
1. Dans cette expression épais est adverbe. 2- On remarquera ici la précaution de l'auteur avant de raconter un fait plus curieux que vraisemblable.
3. On appelle ridelle chacun des deux côtes d'une charrette, qui
BUFFOX. 115
seaux ; il n'en est point sur qui la nature ait versé ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, le port imposant, la démarche fière, la figure noble, les proportions du corps élégantes et sveltes, tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné. Une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs, orne sa tête et l'élève sans la charger : son incomparable plumage semble réunir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillants des pierreries, tout ce qui les étonne dans l'éclat majestueux de l'arc-en-ciel; non seulement la nature a réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour en faire le chefd'œuvre de sa magnificence, elle les a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de son inimitable pinceau, et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres, et de leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre et des effets de lumière si sublimes que notre art ne peut ni les imiter ni les décrire1!
Tel paraît, à nos yeux, le plumage du paon, lorsqu'il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps; mais s'il éprouve quelque vive émotion, toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s'animent et prennent de l'expression, son aigrette s'agite sur sa tète, les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouis-
ont la forme d'un râtelier, et dont le but est d"empècher de tomber ce qui est clans la charrette.
1. On se rappelle ce que chez La Fontaine Junon dit au paon qui se plaignait de son chant (livre II. fable xvn) :
Oiseau jaloux, et qui devrais te taire, Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol, Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ;
Qui te panades, qpi déploies Une si riche queue, et qui semble à nos yeux
La boutique d'un lapidaire ?
san les ; sa tète et son col, se renversant noblement en arrière, se dessinent avec grâce sur ce fond radieux, où la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées et plus harmonieuses : chaque mouvement de l'oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de reflets ondoyants et fugitifs, sans cesse remplacés par d'autres reflets et d'autres nuances toujours diverses et toujours admirables.
Mais ces plumes brillantes, qui surpassent en éclat les plus belles fleurs, se flétrissent aussi comme elles, et tombent chaque année. Le paon, comme s'il sentait la honte de sa perte, craint de se faire voir dans cet état humiliant , et cherche les retraites les plus sombres pour s'y cacher à tous les yeux, jusqu'à ce qu'un nouveau printemps, lui rendant sa parure accoutumée, le ramène sur la scène pour y jouir des hommages dus à sa beauté : car on prétend qu'il en jouit en effet; qu'il est sensible à l'admiration; que le vrai moyen de l'engager à étaler ses belles plumes, c'est de lui donner des regards d'attention et des louanges ; et qu'au contraire , lorsqu'on paraît le regarder froidement et sans beaucoup d'intérêt, il replie tous ses trésors et les cache à qui ne sait point les admirer.
ItiiJ., Les oiseaux.
Né à Genève le 2S juin 1712, Jean-Jacques Rousseau, dont la famille fut pauvre et l'enfance négligée, reçut de la nature les germes d'un des plus vigoureux talents qui aient domine l'âme des autres hommes. Mille embarras qui l'assaillirent, une jeunesse errante, des occupations médiocres et même serviles, eussent semblé devoir étouffer son génie naturel; plus fort que tous les obstacles, il se fit jour enfin à une époque déjà avancée de sa vie; il éclata dans des ouvrages où le bien et le mal, le vrai et le faux, se trouvent mêlés et recouverts du prestige d'une éloquence entraînante. A la plus ardente imagination Jean-Jacques Rousseau joignait le jugement le plus vicieux ; et jamais son caractère ne fut au niveau de son esprit : de là les fautes de l'homme et les imperfections de l'auteur. Passionné, changeant, fier, ombrageux, en outre victime de ses puissantes facultés, on sait que les peines et les craintes chimériques qu'il se créait empoisonnèrent son existence. Il mourut à Ermenonville en I77S, un mois seulement après Voltaire, son aîné de beaucoup, et avec qui il avait partagé l'empire littéraire de son temps. Depuis quatre ans, un jeune prince, ami du peuple, s'était assis sur un trône que les excès de Louis XV, non moins que les doctrines de ces deux écrivains, avaient miné; et, l'année môme de leur mort, l'insurrection des colonies américaines contre l'Angleterre, applaudie et encouragée parla France, annonçait que le siècle des révolutions allait commencer.
J. J. Rousseau à la campagne.
Avant midi je quittais mes livres; et si le dîner n'était pas prêt, j'allais faire visite à mes amis les pigeons, ou travailler au jardin en attendant l'heure. Quand je m'entendais appeler, j'accourais fort content et muni d'un grand appétit. Nous dînions très agréablement, en causant de nos affaires. Deux ou trois
fois la semaine, quand il faisait beau, nous allions derrière la maison prendre le café dans un cabinet frais et touffu, que j'avais garni de houblon, et qui nous faisait grand plaisir durant la chaleur : nous passions là une petite heure à visiter nos légumes, nos fleurs, à des entretiens relatifs à notre manière de vivre, et qui nous en faisaient mieux goûter la douceur. J'avais une autre petite famille au bout du jardin: c'étaient des abeilles. Je ne manquais guère d'aller leur rendre visite; je m'intéressais beaucoup à leur ouvrage ; je m'amusais infiniment à les voir revenir de lapicorée, leurs petites cuisses quelquefois si chargées qu'elles avaient peine à marcher1. Les premiers jours la curiosité me rendit indiscret, et elles me piquèrent deux ou trois fois : mais ensuite nous fîmes si bien connaissance, que, quelque près que je vinsse, elles me laissaient faire ; et quelque pleines que fussent les ruches prêtes à jeter leur essaim2, j'en étais quelfois entouré, j'en avais sur les mains, sur le visage, sans qu'aucune me piquât jamais. Tous les animaux se défient de l'homme, et n'ont pas tort ; mais sont-ils sûrs une fois qu'il ne leur veut pas nuire, leur confiance devient si grande, qu'il faut être plus que barbare pour en abuser.
Je retournais à mes livres ; mais mes occupations de l'après-midi devaient moins porter le nom de travail et d'étude que de récréation et d'amusement. Je n'ai jamais pu supporter l'application du cabinet après mon dîner, et en général toute peine me coûte durant la chaleur du jour. Je m'occupais pourtant, mais sans gêne et presque sans règle, à lire sans étudier. La chose que je suivais le plus exactement était l'histoire
1. Rousseau traduit Virgile, qui montre également les abeilles rentrant le soir à la ruche crura thymo plenœ (Géorgiques, livre IV, vers 181}.
2. C'est-à-dire quand les ruches sont trop pleines et que le nouvel essaim se prépare à quitter la ruche mère pour aller chercher une autre habitation.
et la géographie; et comme cela ne demandait point de contention d'esprit, j'y fis autant de progrès que le permettait mon peu de mémoire. Je voulus étudier le P. Petau1, et je m'enfonçai dans les ténèbres de la chronologie ; mais je me dégoûtai de la partie critique2, qui n'a ni fond ni rive, et je m'affectionnai par préférence à l'exacte mesure des temps et à la marche des corps célestes. J'aurais même pris du goût pour l'astronomie si j'avais eu des instruments; mais il fallut me contenter de quelques éléments pris dans des livres et de quelques observations grossières faites avec une lunette d'approche, seulement pour connaître la situation générale du ciel3 : car ma vue courte ne me permet pas de distinguer, à yeux nus4, assez nettement les astres.
Je me rappelle à ce sujet une aventure dont le souvenir m'a souvent fait rire. J'avais acheté un planisphère céleste pour étudier les constellations. J'avais attaché ce planisphère sur un châssis; et, les nuits où le ciel était serein, j'allais dans le jardin poser mon châssis sur quatre piquets de ma hauteur, le planisphère tourné en dessous ; et, pour l'éclairer sans que le vent soufflât ma chandelle, je la mis dans un seau à terre entre les quatre piquets; puis, regardant alternativement le planisphère avec mes yeux et les astres avec ma lunette, je m'exerçais à connaître les étoiles et à discerner les constellations 5. Je crois avoir dit que le jardin était en terrasse : on voyait du chemin tout ce qu'il s'y faisait. Un soir, des paysans passant assez tard me virent dans un grotesque équipage
1. Le père Denis Petau. savant jésuite, né en 1583 et mort en 1652, a publié plusieurs ouvrages écrits en latin, et qui traitent de la science chronologique.
2. La partie où le P. Petau discute les systèmes de chronologie proposés par divers savants.