Provisoirement, en attendant qu'ils fussent convaincus de
en y entrant ; cependant la curiosité me tenait en haleine. J'étais plus empressé de voir les objets que d'examiner leurs impressions1, et j'aimais à me livrer ette charmante contemplation sans prendre la peine de penser. Mais M'ne de Wolmar, me tirant de ma rêverie, me dit en me prenant sous le bras : « Tout ce que vous voyez n'est que la nature végétale et inanimée ; et, quoi qu'on puisse faire, elle laisse toujours une idée de solitude qui attriste. Venez la voir animée et sensible: c'est là qu'à chaque instant du jour vous lui trouverez un attrait nouveau. — Vous me prévenez, lui dis-je; j'entends un ramage bruyant et confus, et j'aperçois assez peu d'oiseaux : je comprends que vous avez une volière. — Il est vrai, ditelle; approchons-en. » Je n'osais dire encore ce que je pensais de la volière; mais cette idée avait quelque chose qui me déplaisait et ne me semblait point assortie au reste.
Nous descendîmes par mille détours au bas du verger, où je trouvai toute l'eau réunie en un joli ruisseau, coulant doucement entre deux rangs de vieux saules qu'on avait souvent ébranchés. Leurs tètes creuses et demi-chauves formaient des espèces de vases d'où sortaient des touffes de chèvrefeuille, dont une partie s'entrelaçait autour des branches, et l'autre tombait avec grâce le long du ruisseau. Presque à l'extrémité de l'enceinte était un petit bassin bordé d'herbes, de joncs, de roseaux, servant d'abreuvoir à la volière, et dernière station de cette eau si précieuse et si bien ménagée*.
leur erreur par d'autres preuves. C'est un terme de jurisprudence. Racine l'a employé plaisamment à l'acte Ier, scène iv, des Plaideurs.
1. De réfléchir sur les impressions que je recevais de ces objets.
2. On remarquera la grâce et la précision de ce petit tableau dessiné par Rousseau. Et ce qui distingue Rousseau, c'est le mélange de la description et du sentiment. Au contraire, la plupart des poètes du dix-huitième siècle se bornèrent à la description pure,
Au delà de ce bassin était un terre-plein1 terminé dans l'angle de l'enclos par un monticule garni d'une multitude d'arbrisseaux de toute espèce; les plus petits vers le haut, et toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s'abaissait; ce qui rendait le plan des têtes presque horizontal, ou montrait, au moins, qu'un jour il le devait être. Sur le devant étaient une douzaine d'arbres jeunes encore, mais faits pour devenir fort grands, tels que le hêtre, l'orme, le frêne, l'acacia. C'étaient les bocages de ce coteau qui servaient d'asile à cette multitude d'oiseaux dont j avais entendu de loin le ramage; et c'était à l'ombre de ce feuillage, comme sous un grand parasol, qu'on les voyait voltiger, courir, chanter, s'agacer, se battre comme s'ils ne nous avaient pas aperçus. Ils s'enfuirent si peu à notre approche, que, selon l'idée dont j'étais prévenu3, je les crus d'abord enfermés par un grillage ; mais, comme nous fûmes arrivés au bord du bassin, j'en vis plusieurs descendre et s'approcher de nous sur, une espèce de courte allée qui séparait en deux le terre-plein et communiquait du bassin à la volière. Alors M. de Wolmar, faisant le tour du bassin, sema sur l'allée deux ou trois poignées de grains mélangés qu'il avait clans sa poche; et, quand il se fut retiré, les oiseaux accoururent et se mirent a manger comme des poules, d'un air si familier que je vis bien qu'ils étaient faits à ce manège. « Cela est charmant! m'écriai-je. Ce mot de volière m'avait surpris de votre part; mais je l'entends maintenant : je vois que vous voulez des hôtes, et non pas des prisonniers.
dont l'intérêt se refroidit bientôt, quand elle n'est pas animée, éclairée par une pensée morale.
1. Terre-plein se dit en architecture de toute terre rapportée entre deux murs de maçonnerie, qui sert de terrasse ou de chemin. Liitré remarque que terre-plein est une faute d'orthographe, plain venant non de plenus, mais de planus.
2. L'idée qui avait fait naître en moi un sentiment défavorable. Rousseau était triste eu pensant qu'il allait voir des oiseaux prisonniers dans une volière.
— Qu'appelez- vous des hôtes? répondit Julie1 : c'est nous qui sommes les leurs ; ils sont ici les maîtres, et nous leur payons tribut pour en être soufferts queLquefois.
— Fort bien, repris-je ; mais comment ces maîtres-là se sont-ils emparés de ce lieu ? le moyen d'y rassembler tant d'habitants volontaires ? je n'ai pas ouï dire qu'on ait jamais rien tenté de pareil; et je n'aurais point cru qu'on y pût réussir, si je n'en avais la preuve sous mes yeux. — Lapatience etle temps, ditM. de Wolmar, ont fait ce miracle. Ce sont des expédients dont les gens riches ne s'avisent guère dans leurs plaisirs. Toujours pressés de jouir, la force et l'argent sont les seuls amis qu'ils connaissent : ils ont des oiseaux dans des cages, et des amis à tant par mois. Si jamais des valets approchaient de ce lieu, vous en verriez bientôt les oiseaux disparaître, et, s'ils y sont à présent en grand nombre, c'est qu'il y en a toujours eu. On ne les fait pas venir quand il n'y en a point; mais il est aisé, quand il y en a, d'en attirer davantage en prévenant tous leurs besoins, en ne les effrayant jamais, en leur laissant faire leur couvée en sûreté et ne dénichant point les petits : car alors ceux qui s'y trouvent restent, et ceux qui surviennent restent encore. Ce bocage existait, quoiqu'il fût séparé du verger; Julie n'a fait que l'y enfermer par une haie vive, ôter celle qui l'en séparait, l'agrandir et l'orner de nouveaux plants. Vous voyez, adroite et à gauche de l'allée qui y conduit, deux espaces remplis d'un mélange confus d'herbes, de pailles et de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque année du blé, du mil, du tournesol, du chènevis, des pesettes-, généralement de tous les grains que les oiseaux aiment, et l'on n'en moissonne rien. Outre cela, presque tous les jours, été et hiver, elle ou moi leur apportons à