‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 50 sur 156 · Un des noms de la vesce · texte numérisé non relu

Un des noms de la vesce

manger. Ils ont l'eau à quatre pas, comme vous voyez. M",e de Wolmar pousse l'attention jusqu'à les pourvoir tous les printemps de petits tas de crin, de paille, de laine, de mousse, et d'autres matières propres à faire des nids. Avec le voisinage des matériaux, l'abondance des vivres, et le grand soin qu'on prend d'écarter tous les ennemis1, l'éternelle tranquillité dont ils jouissent les porte à pondre en un lieu commode où rien ne leur manque, où personne ne les trouble. Voilà comment la patrie des pères est encore celle des enfants, et comment la peuplade se soutient et se multiplie. »

La Nouvelle Héloïse, IVe Partie, lettre xi.

Le pont du Gard.

On m'avait dit d'aller voir le pont du Gard2 : je n'y manquai pas. Après un déjeuner d'excellentes figues, je pris un guide et j'allai voir le pont du Gard. C'était le premier ouvrage des Romains que j'eusse vu. Je m'attendais à voir un monument digne des mains qui l'avaient construit. Pour le coup, l'objet passa mon attente; et ce fut la seule fois en ma vie. Il n'appartenait qu'aux Romains de produire cet effet. L'aspect de ce simple et noble ouvrage me frappa d'autant plus qu'il est au milieu d'un désert où le silence et la

1. « Les loirs, les souris, les chouettes, et surtout les enfants. » J. J. Rousseau.

2. Le pont du Gard est un aqueduc construit par les Romains pour amener l'eau à Nîmes. A trois lieues au nord-est de la ville, il franchit une vallée de trois cents mètres de largeur au fond de laquelle coule le Gardon. On éleva pour cela un édifice de cent cinquante pieds de haut et de huit cents de long. Cet édifice, bâti en pierres de taille sans ciment, est formé de trois étages d'arcades supex-posées à plein cintre. Voir, sur le pont du Gard, les Souvenirs de Voyage de M. Nisard, tome Ior, page 82 et suivantes.

solitude rendent l'objet plus frappant et L'admiration plus vive : car ce prétendu pont n'était qu'un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carrière, et a réuni les bras de tant de milliers d'hommes dans un lieu où il n'en habite aucun. Je parcourus les trois étages de ce superbe édifice, que le respect m'empêchait presque d'oser fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pus sous ces voûtes immenses me faisait croire entendre la forte voix de ceux qui les avaient bâties. Je me perdais comme un insecte dans cette immensité. Je sentais, tout en me faisant petit, je ne sais quoi qui m'élevait L'âme.; et* je me disais en soupirant: « Que ne suis-je né Romain ! » Je restai là plusieurs heures dans une contemplation ravissante.

Les Confessions, Ire Partie, liv. VI.

La perte du temps.

Les hommes disent que la vie est courte, et je vois qu'ils s'efforcent de la rendre telle1. Ne sachant pas l'employer, ils se plaignent de la rapidité du temps; et je vois qu'il coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l'objet auquel ils tendent, ils voient à regret l'intervalle qui les en sépare : l'un voudrait être à demain; l'autre, au mois prochain; l'autre, à dix ans de là; nul ne veut vivre aujourd'hui : nul n'est content de l'heure présente, tous la trouvent trop lente à passer. Quand ils se plaignent que le temps coule trop vite, ils mentent : ils payeraient volontiers le pouvoir de l'accélérer; ils emploieraient volontiers

1. Séncque dit de même : « Non aceepimus brereiB vitani. sed fecinius. » « Nous n'avons pas reçu de la nature une courte vie; juais c'est nous qui la faisons telle.» Voir et comparer avec l'extrait de Rousseau tout le développement que Sénéque a donné à cette idée au chapitre ior du traité Sur la Brièveté de la Vie.

leur fortune à consumer leur vie entière ; et il n'y en a peut-être pas un qui n'eût réduit ses ans à très peu d'heures, s'il eîït été le maître d'en ôter au gré de son ennui celles qui lui étaient à charge, et au gré de son impatience celles qui le séparaient du moment désiré. Tel passe la moitié de sa vie à se rendre de Paris à Versailles, de Versailles à Paris, de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, et d'un quartier à l'autre, qui serait fort embarrassé de ses heures, s'il n'avait le secret de les perdre ainsi, et qui s'éloigne exprès de ses affaires pour s'occuper à les aller chercher : il croit gagner le temps qu'il y met de plus, et dont autrement il ne saurait que faire; ou bien, au contraire, il court pour courir, et vient en poste sans autre objet que de retourner de même1. Mortels, ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte, puisqu'elle ne l'est pas encore assez à votre gré? S'il est un seul d'entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le temps s'écoule, celui-là ne l'estimera point trop courte; et, dût-il mourir jeune, il ne mourra que rassasié de jours.

Emile, livre V.

La conscience2.

S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme, d*où lui viennent donc ces transports d'admiration

J. C'est ce que Lucrèce a mis vivement en scène dans un passage célèbre du livre III du De Nalura Rerum, vers 1065-10S8 :

Exit saepe foras magnis ex œdibus ille,

Esse domi quem pertœsum est, subitoque revertit

« Souvent sort d'une maison magnifique un riche ennuyé de rester au logis, puis tout à coup il y rentre, etc. » Voir aussi Horace, Épitres, livre I, cpître i, et Boileau, Èpitres, v. 2. J. J. Rousseau combat ici les philosophes du dix-huitième

pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi voudrais-je être Caton qui. déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant? Otez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son âme étroite ces sentiments délicieux; celui qui, à force de se concentrer au-dedans de lui, vient à bout de n'aimer que lui-même, n'a plus de transports : son cœur glacé ne palpite plus de joie, un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux, il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus, ne vit plus; il est déjà mort.

Mais quel que soit le nombre des méchants sur la terre, il est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles, hors leur intérêt, à tout ce qui est juste et bon. L'iuiquité ne plait qu'autant qu'on en profite; dans tout le reste on veut que l'innocent soit protégé. Yoit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence ou d'injustice : à l'instant un mouvement de colère ou d'indignation s'élève au fond du cœur, et nous porte à prendre la défense de l'opprimé. Au contraire, si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne dit pas : J'en voudrais avoir fait autant ! Il nous importe sûrement fort peu qu'un homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans; et cependant le même intérêt1 nous

siècle, qui prétendaient que l'intérêt est la mesure et la règle de tous nos actes, la source de l'honnête et de toutes les vertus. Le principal argument employé par Rousseau est celui-ci : tout homme, en s"intcrrogeant lui-même, découvre un principe inné de justice, qui ne peut être confondu arec le mobile inférieur de l'intérêt ou de l'égoïsme. C'est ce principe même qu'il appelle la conscience.

1. Ici le mot intérêt désigne un sentiment opposé à l'intérêt égoïste, et qui nous inspire souci d'une personne ou d'une chose. C'est comme si Rousseau eût dit : Les faits anciens nous intéressent et nous émeuvent comme s'ils s'étaient passés de nos jours.

affecte autant dans l'histoire ancienne, que si tout cela s'était passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina? ai-je peur d'être sa victime? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s'il était mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchants parce qu'ils nous nuisent, mais parce qu'ils sont méchants. Non seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur d'autrni ; et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il l'augmente. Enfin l'on a, malgré soi, pitié des infortunés; quand on est témoin de leur mal, on en souffre. Les plus pervers ne sauraient perdre tout à fait ce penchant; souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes.

Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires : parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes principes de morale, partout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu'on eût punis ici-bas comme des scélérats, et qui n'offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé d'une autorité sacrée, descendait en vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussait du cœur des humains.

Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises1; et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.

Ibid., livre IV.

1. Fénelon a rendu la même pensée avec une grande force : « On ne parvient pas à estimer ce qu'on voudrait pouvoir estimor, ni à mépriser ce qu'on voudrait pouvoir mépriser. On ne peut forcer cette barrière éternelle de la vérité et de la justice. » Voir Traité de l'Existence de Dieu, IIe partie, chap. n.

Bernardin de Saint-Pierre naquit au Havre le 19 janvier 1737, et de bonne heure il révéla son caractère tendre et rêveur. Il aimait, dans son enfance, à se construire de petits ermitages, au milieu des chèvrefeuilles et des abeilles, et ses lectures favorites étaient Robinson et la Vie des Saints. Ce rêveur cependant eut une vie plus agitée que les innocentes distractions de son enfance ne paraissaient le faire prévoir. Dans l'essai qu'il fit de la vie militaire, il eut des mécomptes qui le froissèrent. 11 quitta la France, espéra intéresser l'impératrice Catherine II à son projet de fonder une colonie, dont il eût été le législateur, puis, après un voyage en Finlande, quitta le service de la Russie, alla combattre pour l'indépendance de la Pologne, fut fait prisonnier, séjourna à Dresde et à Berlin, et prit enfin le parti de revenir à Paris. Après de nombreuses sollicitations, il obtint une place d'ingénieur à l'Ile de France. Il y passa trois années et publia, à son retour, la relation de son Voyage (1773). Le livre le plus populaire de Bernardin de Saint-Pierre est l'histoire de Paul et Virginie, la plus simple, la plus vraie et la plus touchante pastorale de notre littérature. Ses deux grands ouvrages, les Etudes de la Nature et les Harmonies de la Sature, sont remarquables par la fraîcheur du coloris, la grâce de l'imagination, la sincérité dans l'expression du sentiment moral et religieux. Bernardin de Saint-Pierre mourut en 1814.

Relations du chant des oiseaux avec l'homme.

L'Auteur de la nature ajugé l'harmonie des sons si nécessaire à l'homme, qu'il n'y a point de site sur la terre qui n'ait son oiseau chantant. Le serin des Canaries fréquente ordinairement, dans ces îles, les rives caillouteuses des montagnes ' . Le chardonneret

1. Le bord des montagnes. On dit ainsi par extension la rive d'un bois pour la lisière d'un bois.

Feugère. Quatrième. Extraits. 9

se plaît dans les dunes sablonneuses ;• l'alouette, dans les prairies; le rossignol, dans les bocages, le long des ruisseaux ; le bouvreuil, dont le chant est si doux, dans l'épine blanche; la grive, la fauvette, le verdier et tous les oiseaux qui chantent, ont leur poste favori.

Il est très remarquable que partout ils ont l'instinct de se rapprocher de l'habitation de l'homme. S'il y a une cabane dans une forêt, tous les oiseaux chantants du voisinage viennent s'établir aux environs. On n'en trouve même qu'auprès des lieux habités. J'ai fait plus de six cents lieues dans les forêts de la Russie*, et je n'y ai jamais vu de petits oiseaux qu'aux environs des villages. En faisant la visite des places, dans la Finlande russe, avec les généraux du corps du génie où je servais, nous faisions quelquefois vingt lieues dans un jour, sans rencontrer sur la route ni villages ni oiseaux. Mais quand nous apercevions voltiger des moineaux dans les arbres, nous jugions que nous étions près de quelque lieu habité. Cet indice ne nous a jamais trompés. Je le rapporte d'autant plus volontiers, qu'il peut quelquefois servir à des gens égarés dans les bois. Garcilaso de la Yega2 raconte que son père, ayant été détaché du Pérou avec une compagnie d'Espagnols, pour faire des découvertes au delà des Cordillères, pensa mourir de faim au milieu de leurs vallées et de leurs fondrières inhabitées. Il n'en serait jamais sorti, s'il n'eût aperçu en l'air une volée de perroquets, qui lui fit soupçonner qu'il y avait des habitations quelque part aux

1. Apres une disgrâce qui l'avait irrite, en 1760, Bernardin de Saint-Pierre s'était rendu en Russie pour proposer ses services à l'impératrice Catherine II. Celle-ci l'avait d'abord accueilli avec faveur.

2. Historien espagnol, né à Cuzco en 1530 et mort en 1568, auteur d'une Histoire du Pérou et d'une Histoire de la Floride, toutes les deux traduites en français. L'historien ne doit pas être confondu avec le poète espagnol du même nom, qui vécut aussi sous le régne de Charles-Quint.

environs. Il se dirigea sur le rumb1 de vent qu'avaient suivi les perroquets, et parvint, après des fatigues incroyables, à une peuplade d'Indiens qui cultivaient des champs de maïs.

Nous observerons que la nature n'a donné aucun chant agréable aux oiseaux de marine et de rivière, parce qu'il eût été étouffé par le bruit des eaux, et que l'oreille humaine n'eût pu en jouir à la distance où ils vivent de la terre. S'il y a des cygnes qui chantent, comme on Ta prétendu, leur chant ne doit avoir que peu de modulations, et ressembler aux cris des canards et des oies. Les oiseaux aquatiques ont des cris perçants, propres à se faire entendre dans les régions des vents et des tempêtes qu'ils habitent, et qui ont des convenances parfaites avec leurs sites bruyants et leurs solitudes mélancoliques. Les mélodies des oiseaux de chant ont de pareilles relations avec les sites qu'ils occupent, et même avec les distances où ils vivent de nos habitations. L'alouette, qui fait son nid dans nos blés, et qui aime à s'y élever à perte de vue, se fait entendre en l'air, lors même qu'on ne l'aperçoit plus. L'hirondelle, qui frise en volant les parois de nos maisons, et qui se repose sur nos cheminées, a un petit gazouillement doux, qui n'est point étourdissant, comme serait celui des oiseaux de bocages; mais le rossignol solitaire se fait ouïr à plus d'une demi-lieue. Il se méfie du voisinage de l'homme ; et cependant il se place toujours à la vue de son habitation et à la portée de son ouïe. Il choisit, pour cet effet, les lieux les plus retentissants, afin que leurs échos donnent plus d'action à sa voix. Quand il s'est établi dans son orchestre2, il

1. « Rumb se dit de chacune des trente-deux parties de la boussole, de l'horizon desquelles part l'un des trente-deux vents. » Dictionnaire de l'Académie. Le mot, d'après Littré, viendrait du mot anglo-saxon rum, qui signifie espace, un rumb, en parlant des vents, étant l'espace compris entre deux vents.

2. Parce que V orchestre est la partie contiguë à la scène où se placent les musiciens.

chante alors un drame inconnu, qui a son exorde, son exposition, ses récits, ses événements, entremêlés tantôt des sons de la joie la plus éclatante, tantôt de ressouvenirs amers et lamentables, qu'il exprime par de longs soupirs. Il se fait entendre au commen-, cernent de la saison où la nature se renouvelle, et semble présenter à l'homme un tableau de la carrière inquiète qu'il doit parcourir.

Études de la Nature, Élude douzième.

Paysage aérien.

Lorsque j'étais en pleine mer, et que je n'avais d'autre spectacle que le ciel et l'eau, je m'amusais quelquefois à dessiner les beaux nuages blancs et gris, semblables à des croupes de montagnes, qui voguaient à la suite les uns des autres sur l'azur des cieux. C'était surtout vers la fin du jour qu'ils développaient toute leur beauté en se réunissant au couchant, où ils se revêtaient des plus riches couleurs et se combinaient sous les formes les plus magnifiques. Sur la terre, chaque site présente toujours le même horizon ; dans le ciel, chaque heure, et surtout chaque soir, en offre de nouveaux.

Un soir, environ une demi-heure avant le coucher du soleil, le vent alizé1 du sud-est se ralentit, comme il arrive d'ordinaire vers ce temps. Les nuages qu'il voiture dans le ciel à des distances égales comme son souffle2, devinrent plus rares, et ceux de la partie de l'ouest s'arrêtèrent et se groupèrent entre eux sous les formes d'un paysage. Ils représentaient une grande

1. Les vents alizés sont ceux qui soufflent généralement entre les tropiques, de l'est à l'ouest.

2. A des distances égales comme son souffle, qui est toujours le même, dont la marche est régulière. La phrase manque un peu de netteté.

terre formée de hautes montagnes, séparées par des vallées profondes, et surmontées de rochers pyramidaux. Sur leurs sommetsetleursflancs. apparaissaient des brouillards délachés, semblables à ceux qui s'élèvent autour des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler clans leurs vallons, et tomber, çà et là, en cataractes; il était traversé par un grand pont, appuyé sur des arcades à demi ruinées. Des bosquets de cocotiers, au centre desquels on entrevoyait des habitations, s'élevaient sur les croupes et les profils de cette ile aérienne. Tous ces objets n'étaient point revêtus de ces riches teintes de pourpre, de jaune doré, de nacarat, d'émeraude, si communes le soir dans les couchants de ces parages ; ce paysage n'était pas un tableau colorié; c'était une simple estampe, où se réunissaient tous les accords de la lumière et des ombres1. Il représentait non une contrée éclairée en face des rayons du soleil, mais par derrière, de leurs simples reflets. En effet, dès que l'astre du jour se fut caché derrière lui, quelques-uns de ses rayons décomposés éclairèrent les arcades demi-transparentes du pont d'une couleur ponceau2, se reflétèrent dans les vallons et au sommet des rochers, tandis que des torrents de lumière couvraient ses contours de l'or le plus pur, et divergeaient vers les deux comme les rayons d'une gloire ; mais la masse entière resta dans sa demi -teinte obscure, et on voyait, autour des nuages qui s'élevaient de ses flancs, les lueurs des tonnerres dont on entendait les roulements loin-

1. Comparer, dans les Feuilles d'Automne, de Victor Hugo, la pièce intitulée Soleils couchants :

J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs, Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs

Ensevelis dans les feuillages ; Soit que la brunie au loin s'allonge en bancs de feu Boit que mille rayons brisent dans un ciel bleu

A des archipels de nuages

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