Rouge vif. Ponceau adjectif est invariable
tains. On aurait juré que c'était une terre véritable, située environ à une lieue et demie de nous. Peutêtre était-ce une de ces réverbérations célestes de quelque île très éloignée, dont les nuages nous répétaient la forme par leurs reflets, et les tonnerres par leurs échos. Plus d'une fois des marins expérimentés ont été trompés par de semblables aspects. Quoi qu'il en soit, tout cet appareil fantastique de magnificence et de terreur, ces montagnes surmontées de palmiers, ces orages qui grondent sur leurs sommets, ce fleuve, ce pont, tout se fondit et disparut à l'arrivée de la nuit, comme les illusions du monde aux approches de la mort. L'astre des nuits, la triple Hécate1, qui répète par des harmonies plus douces celles de l'astre du jour, en se levant sur l'horizon , dissipa l'empire de la lumière, et fit régner celui des ombres. Bientôt des étoiles innombrables et d'un éclat éternel brillèrent au sein des ténèbres. Oh ! si le jour n'est lui-même qu'une image de la vie, si les heures rapides de l'aube du matin, du midi et du soir représentent les âges si fugitifs de l'enfance, de la jeunesse, de la virilité et de la vieillesse, la mort, comme la nuit, doit nous découvrir aussi de nouveaux cieux et de nouveaux mondes2.
. Harmonies de la Nature, Air, liv. III.
1. Hécate est la lune dans le ciel, Diane sur la terre, et Proserpine aux enfers.
2. Dans un tableau plus resserré, Chateaubriand atteint aux mêmes effets que Bernardin de Saint-Pierre, par exemple quand il dit : « Dans les cieux, c'étaient des nuages de toutes les couleurs : les uns fixes, imitant de gros promontoires, ou de -vieilles tours prés d'un torrent ; les autres flottant en fumée de rose ou en flocons de soie blanche. Un moment suffisait pour changer la scène aérienne : on voyait alors des gueules de fours enflammées, de grands tas de braise, des rivières de lave, des paysages ardents. Les mêmes teintes se répétaient sans se confondre; le feu se détachait du feu, le jaune pâle du jaune pâle, le violet du violet : tout était éclatant, tout était enveloppé, pénétré, saturé de lumière. Mais la nature se joue du pinceau des hommes : lorsqu'on croit
Une invitation à dîner.
A M. HENNIN i.
J'irai vous voir à la première violette ; j'aurai bien près de cinq lieues à aller; j'irai gaiement, et je compte vous faire une telle description de mon séjour que je vous ferai naître l'envie de m'y venir voir et d'y prendre une collation. Horace invitait Mécène à venir manger dans sa petite maison de Tivoli un quartier d'agneau et boire du vin de Falerne.— Comme il s'en faut bien que ma fortune approche de sa médiocrité d'or, je ne vous donnerai que des fraises et du lait dans des terrines ; mais vous aurez le plaisir d'entendre les rossignols chanter dans les bosquets des Dames Anglaises , et de voir leurs pensionnaires folâtrer dans le jardin2.
qu'elle a atteint sa plus grande beauté, elle sourit et s'embellit encore. »
1. Hennin, avec lequel Bernardin était en correspondance, futpremier commis aux affaires étrangères sous le ministre de Louis XVI, M. de Vergennes.
2. Bernardin demeurait alors dans le faubourg Saint-Marceau, rue Neuve-Saint-Étienne, au haut d'une maison d'où l'on avait vue sur le jardin des Dames Anglaises.
Annc-Louise-Germaine Necker , fille du ministre de Louis XVI, naquit à Paris en 1766. A quinze ans elle lisait Montesquieu et étonnait par les brillantes saillies de sa conversation les hommes distingués qui se pressaient dans le salon de son père. En 1786 elle épousait le baron de Staël- Holstein, ambassadeur de Suède à la cour de France. Quand la révolution française éclata, elle s'associa avec enthousiasme au mouvement des idées nouvelles; mais elle flétrit les crimes de 1793 et honora sa plume par une éloquente défense de la reine Marie-Antoinette. Le premier ouvrage important de Mme de Staël parut en 1801 sous ce titre : La Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Le but de Mme de Staël était de montrer que tout ce qui profite à la liberté d'un peuple profite au talent. On comprend qu'une telle idée n'était pas faite pour plaire au pouvoir nouveau. Exilée en 1802. Mme de Staël se retira à Coppet, sur les bords du lac de Genève, et son salon, où se rencontraient les hommes illustres de tous les pays, devint un centre de vive opposition contre l'Empire. Un voyage qu'elle fit en Italie (1804) lui inspira le roman de Corinne, où l'on retrouve le caractère de son talent, qui est d'exceller dans la peinture du cœur humain et de la vie sociale. La première édition du livre De r 'Allemagne , l'œuvre la plus célèbre deMmo de Staël, parut en 1810. Quoiqu'on ait pu, non sans raison, reprocher à Mme de Staël d'avoir idéalisé les Allemands, en leur prêtant une candeur de génie qu'ils ont bien démentie, ce qui assure au livre De l'Allemagne un succès durable, c'est qu'il marque l'avènement de la critique nouvelle agrandie par l'étude comparée des sociétés et des littératures étrangères, et qu'il est lui-même rempli de vues ingénieuses, profondes, qui invitent à la réflexion. Rentrée à Paris en 1815, Mme de Staël occupa ses dernières années à écrire ses Considérations sur la Révolution française. Elle mourut en 1817.
lue petite ville anglaise.
Corinne était née en Italie de la première femme de lord Edgermond ; elle y avait été élevée jusqu'à l'âge de quinze ans chez une tante de sa mère. A la mort de cette tante, son père la rappela en Angleterre. Il s'était remarié, et vivait dans une ville du Northumberland. Habituée à l'éclat joyeux de la vie italienne, Corinne éprouva toutes les tristesses de l'exil quand il lui fallut vivre sous le ciel froid et sombre de l'Angleterre, et dans la société monotone et guindée d'une petite ville. Elle retrace ellemême ses impressions.
— Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville toutefois qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifices, ni musique, ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.
La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Représentezvous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour, après dîner, avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, les plus graves de la province: deux d'entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre : Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé? — Ma chère, répondait l'autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir. — Resteront-ils longtemps à table1 aujourd'hui? disait la troisième; qu'en croyez-vous, ma chère ? — Je ne sais pas, répondait la quatrième : il me semble que l'élection du Parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils res-
1. On sait qu'en Angleterre les femmes quittent la table avant les hommes. Ceux-ci restent à boire et parlent affaires ou politique.
tassent pour s'en entretenir. — Non, reprenait la cinquième , je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain; je crois cependant que le diner sera bientôt fini. — Ah ! je ne l'espère guère, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie: ils me paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y devenir.
Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait la question la plus insipide, pour obtenir la réponse la plus froide ; et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter. Enfin les messieurs revenaient, et ce moment si attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des femmes : les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée ; les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses de thé; et quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêtes à recommencer le lendemain une vie qui ne différait de celle de la veille que par la date de l'almanach et par la trace des années, qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si elles eussent vécu pendant ce temps '.
Telle était ma situation dans cet étroit séjour. Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui ré-
1. On reconnaît ici la prédilection passionnée de Mme de Staël pour la conversation. Dans ses Mémoires, elle ne cache pas le motif qui lui rendait l'exil particulièrement amer : « La conversation française n'existe qu'à Paris, et la conversation a été, depuis mou enfance, mon plus grand plaisir. J'éprouvais une telle douleur à la crainte d'être privée de ce séjour, que ma raison ne pouvait rien contre elle. » Aussi, à Coppet, en face du lac de Genève, avouaitelle qu'elle regrettait « son ruisseau de la rue du Bac ».
pondît à une idée ou à un sentiment ; Ton ne se permettait pas môme des gestes en parlant; on voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives et la plus parfaite immobilité : singulier contraste entre la nature et la société! Tous les âges avaient des plaisirs semblables : l'on prenait le thé, l'on jouait au whist, et les femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la même place ; le temps était bien sûr de ne pas les manquer: il savait où les prendre.
Corinne ou l'Italie, livre XIV, ch. i.
Les ruines de Pompéi1.
Pompéi est la ruine la plus curieuse de l'antiquité. A Rome, l'on ne trouve guère que les débria des monuments publics, et ces monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés ; mais à Pompéi c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a préservée des outrages du temps. Jamais des édifices exposés à l'air ne se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout entier. Les peintures, les bronzes étaient encore dans leur beauté première, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le festin du jour suivant; la farine qui allait être
1. Un tremblement de terre, l'an 63 après Jésus-Christ, avait fortement endommagé Pompéi. Les habitants s'occupèrent de la rebâtir, et ce travail était très avancé, lorsque, seize ans après, la ville fut recouverte par le Vésuve. Selon un savant italien, Al. Ruggiero, la superficie complète de Pompéi devait contenir à peu près &22 000 mètres carrés; on eu a déblayé 261 124.
pétrie est encore là ; les restes d'une femme sont encore ornés des parures qu'elle portait dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un corps de garde les caractères mal formés, les figures gossièreinent esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que le temps avançait pour les engloutir '.
Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où l'on voit de tous les côtés la ville qui subsiste encore presque en entier, il semble qu'on attende quelqu'un, que le maître soit prêt h venir; et l'apparence même de vie qu'offre ce séjour fait sentir plus tristement son éternel silence. C'est avec des morceaux de lave pétrifiée que sont bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux. Cette histoire du monde, où les époques se comptent de débris en débris , cette vie humaine , dont la trace se suit à la lueur des volcans qui l'ont consumée, remplit le cœur d'une profonde mélancolie. Qu'il y a longtemps que l'homme existe ! qu'il y a longtemps qu'il vit, qu'il souffre et qu'il périt! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses pensées ? Quelques feuilles brù-
]. « A tout moment, quand on parcourt Pompéi, les yeux sont attirés par des affiches électorales: il n'y a presque pas de rue où l'on n'en rencontre quelqu'une. Elles ne contiennent pas comme les nôtres, des professions de foi où le candidat expose ses opinions : ce sont "ses voisins, ses amis, ses protégés, qui le recommandent aux électeurs, qui affirment que c'est un très honnête homme et qu'il est digne des fonctions qu'il souhaite. » Ce détail et d'autres non moins curieux se trouvent dans une intéressante étude de M. Boissier, qui mettra le lecteur au fait de l'état présent des fouilles de Pompèi. Voyez Promenades archéologiques, chap. VI.
lées des manuscrits qui ont été trouvés à Herculanum et à Pompéi l, et que l'on essaye de dérouler à Portici, sont tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le volcan a dévorées. Mais, en passant près de ces cendres, que l'art parvient à ranimer, on tremble de respirer, de peur qu'un souffle n'enlève cette poussière, où de nobles idées sont peut-être encore empreintes.
Les édifices publics , dans cette ville même de Pompéi, qui était une des moins grandes de l'Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens avait presque toujours pour but un objet d'intérêt public. Leurs maisons particulières sont très petites,, et l'on n'y voit point la recherche de la magnificence; mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait remarquer. Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus agréables et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il y a beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit : Salut (salve). Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce n'était pas sûrement une'simple politesse que ce salut, mais une invocation à l'hospitalité. Les chambres sont singulièrement étroites, peu éclairées, n'ayant jamais de fenêtres sur là rue et donnant presque toutes sur un portique qui est dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu'il entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement décorée. Il est évident, par ce genre d'habitation, que les anciens vivaient presque toujours en plein air, et que c'était ainsi qu'ils recevaient leurs amis2. Rien ne donne une idée plus douce de l'exi-
1. A Herculanum, en effet, on découvrit, presque au début des fouilles, une bibliothèque. Au contraire, on ne trouva à Pompéi, pendant plus d'un siècle, ni tablettes de cire, ni rouleaux de papyrus, ni livres de parchemin. On a expliqué ce fait, en disant que la cendre chaude qui recouvrit Pompéi dévora les papyrus, tandis que ceux-ci furent conservés par le torrent de boue qui coula sur Herculanum. Voir sur ce point curieux le chapitre, cité plus haut, du livre de M. Boissier.
2. De cette distribution des maisons à Pompéi, M. Boissier tire
stence, que ce climat qui unit intimement l'homme avec la nature. Il semble que le caractère des entretiens et de la société doit être tout autre, avec de telles habitudes, que clans les pays où la rigueur du froid force à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les Dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se promenaient la moitié du jour. Ils étaient sans cesse animés par le spectacle d'un beau ciel: l'ordre social, tel qu'ils le concevaient, n'était point l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un heureux ensemble d'institutions qui excitaient les facultés, développaient l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement de lui-même et de ses semblables1.
L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui s'occupent seulement à recueillir une collection de noms qu'ils appellent l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. Mais pénétrer dans le passé, interroger le cœur humain à travers les siècles, saisir un fait par un mot, et le caractère et les mœurs d'une nation par un fait, enfin remonter jusqu'aux temps les plus reculés, pour tâcher de se figurer comment la terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce don de la vie, que la civilisation a tant compliquée maintenant: c'est un
une conséquence différente : « Toute la maison, dit-il, au lieu de regarder vers la rue, est tournée vers l'intérieur. Elle ne communique avec le dehors que par la porte d'entrée, rigoureusement fermée et gardée ; peu de fenêtres, et seulement dans les étages supérieurs : on veut vivre chez soi, loin des indifférents et des étrangers. Chez les anciens la vie privée est plus retirée, plus véritablement solitaire que chez nous. Le maître du logis ne tient pas à voir dans les rues ; surtout il ne veut pas que de la rue on regarde chez lui. »
1. Cette pensée, présentée ainsi sans réserves, devient très contestable. C'est le christianisme qui a enseigné le prix.de la personne humaine et par suite le respect de sa liberté morale. Dans l'antiquité, l'individu est partout et toujours sacrifié à l'Etat.
effort continuel de l'imagination, qui devine et découvre les plus beaux secrets que la réflexion et l'étude
puissent nous révéler.
Ibid. , livre XI, ch. iv.
la lave du Vésuve.
Le feu du torrent est d'une couleur funèbre; néanmoins, quand il brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et brillante; mais la lave1 même est sombre, tel qu'on se représente un fleuve de l'enfer : elle roule lentement comme un sable noir de jour et rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit d'étincelles qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la force : le tigre royal arrive ainsi secrètetement à pas comptés. Cette lave avance sans jamais se hâter et sans perdre un instant ; si elle rencontre un mur élevé, un édifice quelconque qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin sous ses vagues brûlantes. Sa marche n"est point assez rapide pour que les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieillards, qui, la voyant venir lourdement et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent, que pour la première fois la terre se réfléchit dans ce ciel, et lui donne l'apparence d'un éclair continuel; le ciel, a son tour, se répète dans la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.
Ibid., livre XIII, ch. i.
1. « Le mot napolitain lava veut dire averse, et vient du verbe lavare, laver, l'averse d'eau ayant été transportée à l'averse de matière enllammée. » Littké. Dictionnaire, au mot lave.
De l'aspect de l'Allemagne.
La multitude et retendue des forêts indiquent une civilisation encore nouvelle : le vieux sol du midi ne conserve presque plus d'arbres, et le soleil tombe à plomb sur la terre dépouillée par les hommes. L'Allemagne offre encore quelques traces d'une nature non habitée. Depuis les Alpes jusqu'à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un pays couvert de chênes et de sapins, traversé par des fleuves d'une imposante beauté, et coupé par des montagnes dont l'aspect est très pittoresque; mais de vastes bruyères, des sables, des routes souvent négligées, un climat sévère, remplissent d'abord l'âme de tristesse; et ce n'est qu'à la longue qu'on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.
Le midi de l'Allemagne est très bien cultivé ; cependant il y a toujours dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux qui fait plutôt penser au travail qu'aux plaisirs.
Les débris des châteaux forts, qu'on aperçoit sur le haut des montagnes, les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, les neiges, qui, pendant l'hiver, couvrent les plaines à perte de vue, causent une impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et dans les hommes, resserre d'abord le cœur. Il semble que le temps marche là plus lentement qu'ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que les sillons réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante.
Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Allemagne ; ces monuments rappellent les siècles de la chevalerie : dans presque toutes les villes, les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On dirait que les habitante du Nord,
M™ DE STAËL. Uô
vainqueurs du monde, en partant de la Germanie, y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, et que le pays tout entier ressemble au séjour d'un grand peuple, qui depuis longtemps l'a quitté. Il y a, dans la plupart des arsenaux des villes allemandes, des figures de chevaliers en bois peint, revêtus de leur armure ; le casque, le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est selon l'ancien usage, et l'on se promène au milieu de ces morts debout, dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires , qui tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. Cette image immobile d'actions jadis si vives cause une impression pénible. C'est ainsi qu'après les tremblements de terre, on a retrouvé des hommes engloutis qui avaient gardé pendant longtemps encore le dernier geste de leur dernière pensée.
L'architecture moderne, en Allemagne, n'offre rien qui mérite d'être cité ; mais les villes sont, en général, bien bâties, et les propriétaires les embellissent avec une sorte de soin plein de bonhomie. Les maisons, dans plusieurs villes, sont peintes en dehors de diverses couleurs : on y voit des figures de saints, des ornements de tous genres, dont le goût n'est assurément pas parfait, mais qui varient l'aspect des habitations et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire à ses concitoyens et aux étrangers. L'éclat et la splendeur d'un palais servent à l'amour-propre de celui qui les possède; mais la décoration soignée, la parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque chose d'hospitalier1.
Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de l'Allemagne qu'en Angleterre ; le luxe des jardins suppose toujours qu'on aime la nature2. En
1. On voit bien ici le caractère des descriptions de Mme de Staël. Elles parlent plus à l'esprit qu'aux yeux. Ce que l'écrivain se plait surtout à développer, c'est ce qu'elle a senti ou pensé devant tel ou tel spectacle. L'élément moral domine toujours l'élément descriptif.
2. Cependant au dix-septième siècle, en France, le luxe des jar-
Feugère. Quatrième. Extraits. 10
Angleterre, des maisons très simples sont bâties au milieu des parcs les plus magnifiques. Le propriétaire néglige sa demeure, et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette simplicité réunies n'existent sûrement pas au même degré en Allemagne; cependant, à travers le manque de fortune et l'orgueil féodal, on aperçoit en tout un certain amour du beau, qui, tôt ou tard, doit donner du goût et de la grâce, puisqu'il en est la véritable source. Souvent, au milieu des superbes jardins des princes allemands, l'on place des harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. L'imagination des habitants du Nord tâche ainsi de se composer une nature d'Italie; et pendant les jours brillants d'un été rapide, l'on parvient quelquefois à s'y tromper.
De l'Allemagne, Ire Partie, ch. i.
dins ne prouvait pas l'amour de la nature. Mmc de Rambouillet disait : a Les esprits doux et amateurs des belles-lettres ne trouvent jamais leur compte à la campagne. »
François-Auguste de Chateaubriand naquit en Bretagne, à Saint-Malo, le 4 décembre 1768. Les images qui d'abord frappèrent ses yeux, l'horizon sévère des landes bretonnes, l'aspect d'un ciel brumeux, contribuèrent, avec l'austérité de l'éducation paternelle, à lui donner ce caractère de mélancolie rêveuse et désenchantée qui fut l'une des séductions comme l'un des dangers de son génie. Sa jeunesse agitée, errante, les troubles d'une âme assaillie par le doute, le spectacle enfin de la Révolution française, ne pouvaient que développer ces premières dispositions. En 1 79 1 , il partait pour l'Amérique, revenait en France l'année suivante, allait presque aussitôt rejoindre l'armée des émigrés, et, après une campagne stérile, se retirait en Angleterre. Son premier ouvrage fut publié à Londres. Cependant les croyances longtemps indécises de Chateaubriand s'étaient affermies par l'étude de la religion, et, revenu à la foi chrétienne, il concevait aussitôt la pensée de la défendre par des écrits. Telle fut l'origine du Génie du Christianisme, paru en 4802, l'année même où le Concordat était promulgué, les églises rouvertes, le culte rétabli. Ce livre, qui est resté l'un des plus beaux monuments de la littérature contemporaine, eut une influence considérable au point de vue religieux, littéraire et même poétique. Non seulement il fit connaître la religion autrement que par les railleries qu'on avait lancées contre elle, mais il réveilla le goût des études historiques et ouvrit des voies nouvelles à l'imagination des poètes.
Chateaubriand était entré dans la carrière diplomatique ; mais à la nouvelle que le duc d'Enghien avait été fusillé, il donna sa démission et rompit avec le pouvoir impérial. Il partit pour l'Orient en 1806. Lui-même a raconté tous les détails qui se rattachent à ce voyage dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, rempli d'admirables tableaux. De retour en France, il publiait en 1809 le poème des Martyrs, où il réunissait, dans le cadre d'une fiction intéressante, la peinture des trois sociétés, romaine, barbare et chrétienne, qui se mêlèrent et se combattirent pendant plusieurs siècles.
A partir de 1815, la politique active entra pour une grande part dans la vie de Chateaubriand. Elle fut souvent pour lui une source de mécomptes et d'irritations dont ses Mémoires
d'Outre-Tombe portent la trace trop sensible. Après la révolution de 1830, il s'occupa, dans la retraite, à terminer plusieurs ouvrages, ei, entre autres, ses Études histori</ues, qui nous offrent moins une œuvre parfaite que des pages brillantes, dignes d'être détachées. Chateaubriand mourut à Paris le 4 juillet
Annibal1.
Annibal me paraît avoir été le plus grand capitaine de l'antiquité : si ce n'est pas celui qu'on aime le mieux, c'est celui qui étonne davantage. Il n'eut ni l'héroïsme d'Alexandre ni les talents universels de César ; mais il les surpassa l'un et l'autre comme homme de guerre2. Ordinairement l'amour de la patrie ou de la gloire conduit les héros aux prodiges; Annibal seul est guidé par la haine. Livré à ce génie d'une nouvelle espèce, il part des extrémités de l'Espagne avec une armée composée de vingt peuples divers. Il franchit les Pyrénées et les Gaules, dompte les nations ennemies sur son passage, traverse les fleuves, arrive au pied des Alpes. Ces montagnes sans chemins, défendues par des barbares, opposent en vain leur barrière à Annibal. Il tombe de leurs sommets glacés sur l'Italie, écrase la première armée consulaire sur les bords du Tésin, frappe un second coup sur la Trébia, un troisième à Trasimène, et du quatrième coup de son épée il semble immoler Rome dans la plaine de Cannes. Pendant seize années il fait la guerre sans secours au sein de l'Italie; pen-
1. Comparer le morceau de Montesquieu sur la Deuxième Guerre punique donné à la page 83 de ce volume. Voir aussi le jugement de Thiers sur Annibal, dans les Morceaux choisis à l'usage de la Classe de Troisième, page 373.
2. Thiers dit avec plus de réserve : « Ce sont les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels hommes, et tout ce qu'on peut faire, c'est de saisir quelques-uns des traits les plus saillants «le leurs imposantes physionomies. »
dant seize années, il ne lui échappe qu'une de ces fautes qui décident du sort des empires, et qui paraissent si étrangères à la nature d'un grand homme, qu'on peut les attribuer raisonnablement à un dessein de la Providence.
Infatigable dans les périls, inépuisable dans les ressources, Tîtt, ingénieux, éloquent, savant même, et auteur de plusieurs ouvrages, Annibal eut toutes les distinctions qui appartiennent à la supériorité de l'esprit et à la force du caractère1 ; mais il manqua des hautes qualités du cœur : froid, cruel, sans entrailles, né pour renverser et non pour fonder des empires, il fut en magnanimité fort inférieur à son rival.
Jamais homme, en quittant son pays pour aller en exil, n'éprouva plus de douleur qu'Annibal en s'arrachant d'une terre étrangère pour rentrer dans sa patrie2.
Il débarqua sur la côte d'Afrique avec les vieux soldats qui avaient traversé, comme lui, les Espagnes, les Gaules, l'Italie ; qui montraient plus de faisceaux ravis à des préteurs, à des généraux, à des consuls, que tous les magistrats de Rome n'en faisaient porter devant eux. Annibal avait été trente-six ans absent de sa patrie3: il en était sorti enfant; il y revenait dans un âge avancé, ainsi qu'il le dit lui-même à Scipion. Quelles durent être les pensées de ce grand
1. Voir le portrait d'Annibal chez Tite-Live, au livre XXI, chapitre IV.
2. Chateaubriand traduit ici la célèbre phrase de Tite-Live {livre XXX, chap. xx) : « Raro quemquam alium, patriam exsilii causa relinquentem, mœsturu magis abiisse ferunt quani Hannibalem hostiuni terra excedentein. »
3. Annibal avait été emmené en Espagne par sou père Amilcar Barca, à l'âge de neuf ans; il y était resté de 238 à 229. Après le meurtre d' Amilcar, Annibal était retourné en Afrique. Il reparut au milieu des soldats quatre ans plus tard (225). Rappelé d'Italie l'an 202, Annibal fut exactement trente-deux années absent de sa patrie.
homme quand il revit Carthage, dont les murs et les habitants lui étaient presque étrangers ! Deux de ses frères étaient morts; les compagnons de son enfance avaient disparu ; les générations s'étaient succédé : les temples chargés de la dépouille des Romains furent sans doute les seuls lieux qu'Annibal pût reconnaître dans cette Carthage nouvelle. Si ses concitoyens n'avaient pas été aveuglés par l'envie, avec quelle admiration ils auraient contemplé ce héros, qui depuis trente ans versait son sang pour eux dans une région lointaine et les couvrait d'une gloire ineffaçable! Mais quand les services sont si éminents qu'ils excèdent les bornes de la reconnaissance, ils ne sont payés que par l'ingratitude. Annibal eut le malheur d'être plus grand que le peuple chez lequel il était né, et son destin fut de vivre et de mourir en terre étrangère.
Itinéraire de Paris à Jérusalem, VIIe Partie.
Le Colisée.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier, j'étais allé m'asseoir au Colisée, sur la marche d'un des autels consacrés aux douleurs de la Passion1. Le soleil, qui se couchait, versait des fleuves d'or par toutes ces galeries, où roulait jadis le torrent des peuples ; de fortes ombres sortaient en même temps
1. Le Colisée. qui est le plus grand amphithéâtre de l'ancienne Rome, fut commencé par Vespasien et terminé par Titus. Son vrai nom était Amphithéâtre Flavien, du nom de la famille Flavienne, à laquelle appartenait Vespasien. Les uns disent qu'il fut appelé Colisée à cause de sa grandeur (du bas latin colossus), les autres, à cause de la statue colossale de Néron qui en occupait autrefois l'emplacement. Au dix-septième siècle, le pape Benoît XIV fit élever au centre une croix et quatorze autels autour de l'arène, formant un chemin de croix.
de l'enfoncement des loges et des corridors, ou tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs1 de l'architecture, j'apercevais, entre les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du palais des Césars, avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes. Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre en voyant déchirer des chrétiens par des lions, on n'entendait que les aboiements des chiens de l'ermite qui garde ces ruines. Mais aussitôt que le soleil disparut à l'horizon, la cloche du dôme de Saint-Pierre retentit sous les portiques du Colisée. Cette correspondance établie par des sons religieux entre les deux plus grands monuments de Rome païenne et de Rome chrétienne me causa une vive émotion : je songeai que l'édifice moderne tomberait comme l'édifice antique; je songeai que les monuments se succèdent comme les hommes qui les ont élevés; je rappelai dans ma mémoire que ces mêmes Juifs, qui, dans leur première captivité, travaillèrent aux pyramides de l'Egypte et aux murailles de Babylone avaient, dans leur dernière dispersion, bâti cet énorme amphithéâtre*. Les voûtes qui répétaient les sons de la cloche chrétienne étaient l'ouvrage d'un empereur païen, marqué dans les prophéties pour la destruction finale de Jérusalem*. Sont-ce là d'assez hauts sujets de méditation, et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se reproduisent à chaque pas soit digne d'être vue ?
Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colisée, pour le voir dans une autre saison et sous un autre aspect :
1. En terme d'architecture, un massif se dit d'un ouvrage de maçonnerie destiné à porter un piédestal, un perron, ou à recevoir un revêtement.
2. Douze mille Juifs, captifs de Jérusalem, travaillèrent, en effet, au Colisée.
3. Allusion à la prise et à la ruine de Jérusalem par Titus, l'an 70 de l'ère chrétienne.
j'ai été étonné, en arrivant, de ne point entendre l'aboiement des chiens qui se montraient ordinairement dans les corridors supérieurs de l'amphithéâtre, parmi les herbes séchées. J'ai frappé à la porte de l'ermitage pratiqué dans le cintre d'une loge; on ne m'a point répondu : l'ermite est mort. L'inclémence de la saison, l'absence du bon solitaire, des chagrins récents, ont redoublé pour moi la tristesse de ce lieu: j'ai cru voir les décombres d'un édifice que j'avais admiré quelques jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C'est ainsi, mon très cher ami, que nous sommes avertis à chaque pas de notre néant : l'homme cherche au dehors des raisons pour s'en convaincre ; il va méditer sur les ruines des empires, il oublie qu'il est lui-même une ruine encore plus chancelante, et qu'il sera tombé avant ces débris. Ce qui achève de rendre notre vie le songe d'une ombre, c'est que nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur, où s'est gravée notre image, est. comme l'objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre.
Voyage en Italie, lettre à M. de Fontanes.
Le dernier repas des martyrs.
Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l'exécution des criminels condamnés aux bêtes, on leur donnait à la porte de la prison un repas public, appelé le repas libre1. Dans ce repas, on leur prodiguait toutes les délicatesses d'un somptueux festin : raffinement barbare de la loi, ou brutale clémence de la religion : l'une, qui voulait faire regretter la vie à
1. Ces mots de Chateaubriand sont l'épigraphe même de l'ode v (livre II) de Victor Hugo, intitulée : Le Repas libre.
ceux qui Pallaient perdre; l'autre, qui, ne considérant l'homme que dans les plaisirs, voulait du moins en combler l'homme expirant1.
Ce dernier repas était servi sur une table immense, dans le vestibule de la prison. Le peuple, curieux et cruel, était répandu alentour, et des soldats maintenaient Tordre. Bientôt les martyrs sortent de leurs cachots et viennent prendre leurs places autour du banquet funèbre : ils étaient tous enchaînés, mais de manière à pouvoir se servir de leurs mains. Ceux qui ne pouvaient marcher à cause de leurs blessures étaient portés par leurs frères. Eudore2 se traînait appuyé sur les épaules de deux évèques, et les autres confesseurs*, par pitié et par respect, étendaient leurs manteaux sous ses pas. Quand il parut hors de la porte, la foule ne put s'empêcher de pousser un cri d'attendrissement, et les soldats donnèrent à leur ancien capitaine le salut des armes. Les prisonniers se rangèrent sur les lits en face de la foule: Eudore et Cyrille4 occupaient le centre de la table; les deux chefs des martyrs unissaient sur leurs fronts ce que la jeunesse et la vieillesse ont de plus beau : on eût cru voir Joseph et Jacob assis au banquet de Pharaon. Cyrille invita ses frères à distribuer au peuple ce
1. Cette même idée est ainsi rendue par Victor Hugo dans la pièce citée plus haut :
Borne offrait un festin à leur élite sainte : Comme si, sur les bords du calice d' absinthe,
Versant un peu de miel.
Sa pitié des martyre ignorait l'énergie, Et voulait consoler par une folle orgie,
Ceux qu'appelait le Ciel.
2. Eudore, descendant de Philopœmen, le Dernier des Grecs, avait été envoyé à Rome comme otage, à l'âge de seize ans. L'empereur Galère, successeur de Dioctétien, l'avait condamné comme chrétien à être livré aux bêtes.
3. C'est-à-dire ceux qui s'apprêtent à confesser leur foi en versant leur sang.
4. Cyrille était un évêque de Lacèdémone. Voir les Martyrs, livre II.
repas fastueux, afin de le remplacer par une simple agape, composée d'un peu de pain et de vin pur : la multitude étonnée faisait silence ; elle écoutait avidement les paroles des confesseurs.
« Ce repas, disait Cyrille, est justement appelé le repas libre, puisqu'il nous délivre des chaînes du monde et des maux de l'humanité. Dieu n'a pas fait la mort, c'est l'homme qui l'a faite. L'homme nous donnera demain son ouvrage, et Dieu, qui est auteur de la vie, nous donnera la vie. Prions, mes frères, pour ce peuple : il semble aujourd'hui touché de notre destinée; demain il battra des mains à notre mort: il est bien à plaindre ! Prions pour lui et pour Galérius notre empereur. »
Et les martyrs priaient pour le peuple et pour Galérius leur empereur.
Les païens, accoutumés à voir les criminels se réjouir follement dans l'orgie funèbre ou se lamenter sur la perte de la vie, ne revenaient pas de leur étonnement. Les plus instruits disaient : « Quelle est donc cette assemblée de Gâtons qui s'entretiennent paisiblement de la mort la veille de leur sacrifice? Ne sont-ce point des philosophes, ces hommes qu'on nous représente comme les ennemis des dieux? Quelle majesté sur leur front ! quelle simplicité dans leurs actions et dans leur langage ! »
La foule disait : « Quel est ce vieillard qui parle avec tant d'autorité, et qui enseigne des choses si innocentes et si douces? Les chrétiens prient pour nous et pour l'empereur : ils nous plaignent, ils nous donnent leur repas; ils sont couverts de plaies, et ils ne disent rien contre nous ni contre les juges. Leur Dieu serait-il le véritable Dieu? »
Tels étaient les discours de la multitude. Parmi tant de malheureux idolâtres, quelques-uns se retirèrent saisis de frayeur, quelques autres se mirent à pleurer, et criaient: « Il est grand le Dieu des chrétiens ! Il est grand le Dieu des martyrs ! »
Ils restèrent pour se faire instruire, et ils crurent en Jésus-Christ.
Quel spectacle pour Rome païenne ! Quelle leçon ne lui donnait point cette communion des martyrs! Ces hommes qui devaient bientôt abandonner la vie continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de charité : lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire ou sur la tour d'une église champêtre : tout retentit des doux chants du départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol vers le ciel et vont chercher un autre printemps et une terre plus heureuse.
Les Martijrs, livre XXII.
Migration des écureuils.
Une flotte paisible, sur un lac solitaire, vogue en silence à la faveur des zéphyrs et à la clarté des étoiles. De petits écureuils noirs, après avoir dépouillé les noyers du voisinage, se sont résolus à chercher fortune et à s'embarquer pour une autre forêt. Aussitôt, élevant leurs queues et déployant au vent cette voile de soie, la race hardie tente fièrement l'inconstance des ondes, pirates imprudents, que l'amour des richesses transporte. La tempête se lève, la flotte va périr. Elle essaye de gagner le havre prochain ; mais quelquefois une armée de castors s'oppose à la descente, dans la crainte que ces étrangers ne viennent piller les moissons. En vain les légers escadrons débarqués sur la rive se sauvent en montant sur les arbres et insultent du haut de ces remparts à la marche pesante des ennemis. Le génie l'emporte sur la ruse : des sapeurs s'avancent, minent le chêne, et le font tomber avec tous ses écureuils, comme une tour chargée de soldats, abattue par le bélier antique.
Il arrive bien d'autres malheurs à nos aventuriers, qui s'en consolent avec quelques fruits et quelques jeux : Athènes, prise par les Lacédémoniens, n'en fut ni moins aimable ni moins frivole. En remontant la rivière du nord, sur le paquebot de New- York à Albany1, nous vîmes un de ces infortunés qui essayait inutilement de traverser le fleuve. On le retira de l'eau demi-noyé; il était charmant, d'un noir d'ébène, et sa queue avait deux fois la longueur de son corps ; il fut rendu à la vie, mais il perdit la liberté : une jeune passagère en fit son esclave.
Génie du Christianisme, Ire Partie, livre V, ch. ix.
Les ruines.
Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. Il s'y joint, en outre, une idée qui console notre petitesse, en voyant que des peuples entiers, des hommes quelquefois si fameux, n'ont pu vivre cependant au delà du peu de jours assignés à notre obscurité. Ainsi, les ruines jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature ; quand elles sont placées dans un tableau, en vain on cherche à porter les yeux autre part : ils reviennent toujours s'attacher sur elles. Et pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient-ils pas, quand le soleil qui les éclaire doit lui-même tomber de sa voûte ? Celui qui le plaça dans les cieux est le seul souverain dont l'empire ne connaisse point de ruines.
ï. Capitale de l'État de New-York. Le premier bateau à vapeur, construit par Fulton en 1807, servit à la navigation entre Albany et New-York.
Il y a deux sortes de ruines : Tune, ouvrage du temps; l'autre, ouvrage des hommes. Les premières n'ont rien de désagréable, parce que la nature travaille auprès des ans. Font-ils des décombres, elle y sème des fleurs; entr'ouvrent-ils un tombeau, elle y place le nid d'une colombe : sans cesse occupée à reproduire, elle environne la mort des plus douces illusions de la vie.
Les secondes ruines sont plutôt des dévastations que des ruines ; elles n'offrent que l'image du néant, sans une puissance réparatrice. Ouvrage du malheur, et non des années, elles ressemblent aux cheveux blancs sur la tête de la jeunesse. Les destructious des hommes sont, d'ailleurs, plus violentes et plus complètes que celles des âges : les seconds minent, les premiers renversent. Quand Dieu, pour des raisons qui nous sont inconnues, veut hâter les ruines du monde , il ordonne au Temps de prêter sa faux à l'homme ; et le Temps nous voit avec épouvante ravager dans un clin d'oeil ce qu'il eût mis des siècles à détruire1.
lbid., Ire Partie, livre V, ch. m.
1. Cette même idée a été développée par Mmo de Staël dans son livre De l'Allemagne, IVe partie, chap. ix.
PROSATEURS DIVERS DU XIXe SIÈCLE.
La sœur du lépreux.
En l'année 1797, un étranger, passant par la petite ville d'Aoste (Piémont), visita un lépreux qu'on avait relégué aux environs, dans la Tour de la Frayeur, pour préserver les citoyens de sa cruelle maladie. Celui-ci raconte au voyageur, avec une douceur résignée, l'emploi de son temps, les consolations qu'il reçoit de la religion et du spectacle de la nature. Dieu cependant lui a envoyé une grande épreuve. Une sœur, attaquée du même mal, et qui l'aidait à supporter ses souffrances, est morte. L'isolement est devenu pour lui complet. C'est cet épisode que raconte le lépreux.
L'étranger. Vous m'avez dit qu'une sœur vivait jadis avec vous et vous aidait à supporter vos souffrances. — Le lépreux. C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains ! Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son àme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous regarder, de peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos méditations; et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel. Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement dans sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque toujours séparés. — L'étranger. Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte?—Le lépreux. Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne nous étions jamais vus : son effroi fut extrême
en m'apercevant pour la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste de treillage que j'ai négligé : c'était alors une haie de houblons, que j'entretenais avec soin, et qui partageait le jardin en deux parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher. — L'étranger. On dirait que le Ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances qu'il vous laissait.— Le lépreux. Mais, du moins, je n'étais pas seul alors ; la présence de ma sœur rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma solitude. Quand je revenais, à l'aube du jour, prier Dieu sous ces arbres, la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma sœur se mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur mon chemin une fleur effeuillée, ou quelques branches d'arbrisseaux qu'elle y laissait tomber en passant : je suis seul; il n'y a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouver des vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle avait soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre ; mais qui peut mettre des bornes à l'affection d'une
sœur? Un seul trait pourra vous donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille : jugez de mon étonnement ! c'était ma sœur qui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de me troubler ; mais elle venait pour être à portée de me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix basse le Miserere. Je me mis à genoux près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles ; mes yeux étaient pleins de larmes. Qui n'eût été touché d'une telle affection? Lorsque je crus que sa prière était terminée : « Adieu, ma sœur, lui « dis-je à voix basse, adieu, retire-toi, je me sens un « peu mieux : que Dieu te bénisse et te récompense de « ta pitié ! » Elle se retira en silence, et sans doute sa prière fut exaucée : car je dormis enfin quelques
heures d'un sommeil tranquille Mais hélas! depuis
quelque temps je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désirer. Un soir je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches, qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile afin de la préserver de l'humidité delà nuit, je me plaçai auprès d'elle; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation : je m'éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps et ses mains blanches se diriger vers le Ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda de l'eau : j'en apportai dans sa coupe; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. « Je sens ma fin, me dit-elle « en détournant la tête, ma soif sera bientôt étanchée « pour toujours. Soutiens-moi, mon frère, aide ta « sœur à franchir ce passage désiré, mais terrible.
« Soutiens-moi, récite la prière des agonisants. » Ce furent les dernières paroles qu'elle m'adressa. J'appuyai sa tête contre mon sein ; je récitai la prière des agonisants : « Passe à l'éternité, lui disais-je, ma « chère sœur, délivre-toi de la vie ; laisse cette dé- « pouille dans mes bras! » Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature ; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre. — L'étranger. Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent la mort de cette sœur chérie ! — Le lépreux. Je fus longtemps dans une espèce de stupeur qui mutait la faculté de sentir toute l'étendue de mon infortune ; lorsque enfin je revins à moi, et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à m'abandonner.
Xavier de Maistre.
Né à Chambéry en 1764, Xavier de Maistre entra d'abord au service militaire. Il avait vingt-six ans et était en garnison à Alexandrie (royaume d'Italie), lorsqu'il écrivit son premier ouvrage, le Voyage autour de ma Chambre, d'une fine observation morale, relevée d'une pointe d'humour et de malice aimable, qui n'exclut pas le sérieux et l'émotion. Quand la Savoie fut réunie à la France, le comte Xavier passa au service de la Russie et parvint au grade de général. En Russie il avait retrouvé son illustre frère, Josepli de Maistre, ambassadeur du roi de Piémont. Ce fut à Saint-Pétersbourg qu'il composa les trois récits qui sont restés dans toutes les mémoires : le Lépreux de la Cité d'Aoste, où l'intérêt est dans le spectacle d'une infirmité physique adoucie par la résignation; les Prisonniers du Caucase et la Jeune Sibérienne, d'un pathétique si vrai, si simple et si sobre dans l'expression. Xavier de Maistre a laissé aussi quelques jolies pièces de vers, qui, pour la grâce et l'émotion, sont dignes de ses autres écrits. Nous en citerons une dans la partie de ce volume consacrée aux poètes. Le comte Xavier de Maistre est mort en 1852 à Saint- Pétersbourg, à l'âge de près de 89 ans.
Fougère. Quatrième. Ext rails. 11
Naufrage de la « Blanche Xef ».
La flotte fut rassemblée au mois de décembre dans le port de Barfleur2. Au moment du départ, un certain Thomas, fils d'Etienne, vint trouver le roi, et, lui offrant un marc d'or3, lui parla ainsi : « Etienne, fils d'Erard, mon père, a servi toute sa vie le tien sur mer, et c'est lui qui conduisait le vaisseau sur lequel ton père monta pour aller à la conquête ; seigneur roi, je te supplie de me bailler1 en fief le même office: j'ai un navire appelé la Blanche Nef, et disposé comme il convient. » Le roi répondit qu'il avait choisi le navire sur lequel il voulait passer, mais que, pour faire droit à la requête du fils d'Etienne, il confierait à sa conduite ses deux fils, sa fille et tout leur cortège. Le vaisseau qui devait porter le roi mit le premier à la voile par un vent du sud, au moment où le jour baissait, et le lendemain matin il aborda heureusement en Angleterre; un peu plus tard, sur le soir, partit l'autre navire ; les matelots qui le conduisaient avaient demandé du vin au départ, et les jeunes passagers leur en avaient fait distribuer avec profusion. Le vaisseau était manoeuvré par cinquante rameurs habiles ; Thomas, fils d'Etienne, tenait le gouvernail, et ils naviguaient rapidement par un beau clair de lune, lon-
1. Henri Ier, roi d'Angleterre, fils de Guillaume le Conquérant, était passé en France pour combattre Louis VI, qui voulait assurer la Normandie à Guillaume Cliton, neveu du roi anglais. L'intention de Louis VI était d'empêcher que le duché normand demeurât réuni à l'Angleterre. Louis VI fut battu. Au mois de décembre 1120, Henri Ier se prépara à repasser le détroit pour rentrer dans son royaume.
2. Petit port sur la Manche, à 26 kilomètres est de Cherbourg.
3. L'usage étant de payer un droit, quand on prenait possession d'un office, Thomas offrait au roi un marc d'or pour succéder à son père. La valeur numéraire du marc d'or a varié suivant les époques.
4. Bailler en fief est le terme féodal pour dire que la charge est concédée sous condition de certaines redevances.
géant la côte voisine deBarfleur. Les matelots, animés par le vin, faisaient force de rames pour atteindre le vaisseau du roi. Trop occupés de ce désir, ils s'engagèrent imprudemment parmi des rochers à fleur d'eau dans un lieu alors appelé le Ras de Catte, aujourd'hui Ras de Catteville1. La Blanche Nef donna contre un écueil, de toute la vitesse de sa course, et s'entr'ouvrit par le flanc gauche : l'équipage 'poussa un cri de détresse qui fut entendu sur les vaisseaux du roi, déjà en pleine mer; mais personne n'en soupçonna la cause. L'eau entrait en abondance : le navire fut bientôt englouti avec tous les passagers, au nombre de trois cents personnes, parmi lesquelles il y avait dix-huit femmes. Deux hommes seulement se retinrent à la grande vergue2, qui resta flottante sur l'eau : c'était un boucher de Rouen, nommé Bérauld, et un jeune homme de naissance plus relevée, appelé Godefroi, fils de Gilbert de l'Aigle.
Thomas, le patron de la Blanche Nef, après avoir plongé une fois, revint à la surface de l'eau; apercecevant les têtes des deux hommes qui tenaient la vergue : « Et le fils du roi, leur dit-il, qu'est-il arrivé « de lui ? — Il n'a point reparu, ni lui, ni son frère, ni « sa sœur, ni personne de leur compagnie. — Mal- « heur à moi ! » s'écria le fils d'Etienne, et il replongea volontairement. Cette nuit de décembre fut extrêmement froide, et le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces, lâcha le bois qui le soutenait, et descendit au fond de la mer en recommandant à Dieu son compagnon. Bérauld, le plus pauvre de tous les naufragés, dans son justaucorps de peau de mouton, se soutint à la surface de l'eau : il fut le seul qui vit revenir le jour; des pêcheurs le
1. Le Raz de Catteville ou Gatteville est Je promontoire qui termine la presqu'île du Cotentin à l'est. On y a élevé en 1834 un phare haut de 80 mètres.