C'est-à-dire dans le récit des événements
hommes et des temps ; on n'exagère rien, on ne fait rien trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire ; on peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses; on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies : diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible à tous; et quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, Tordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans l'enchaînement même des événements : car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scènes de la vie des nations , il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité ; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance , sa grâce même , en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours ; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille entraînements de lame humaine , et on n'adore pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son cœur au niveau du beau, du bon et du grand ' .
Thiers.
1. Cette pajje de Thiers est remplie d'idées justes exprimées avec
Thiers naquit à Marseille en 1797. Esprit souple et délié, net et pratique, propre à tout comprendre, il était, par la diversité même de ses tendances, prédestiné aux études historiques comme à l'activité de la vie politique. C'est par l'Histoire de la Révolution française et surtout par l'Histoire du Consulat et de l'Empire que Thiers s'est placé au premier rang des historiens contemporains. Sa qualité essentielle est bien, en effet, l'intelligence, c'est-à-dire la faculté de comprendre et d'exprimer tout avec netteté. Il excelle à porter tour à tour sur chaque point du tableau une lumière égale, qui ne dissimule ni n'exagère rien; il sait intéresser aux questions les plus ingrates et les plus complexes. Le style de Thiers a les caractères de son esprit: clair, naturel, transparent. Thiers est mort en 1877.
Une veuve vendéenne ' .
Au lever du jour, on entendit de toutes parts résonner les clairons et battre les tambours. Bientôt on put voir les bataillons défiler au loin dans la plaine. Des messagers qu'on avait envoyés aux informations rapportèrent que les troupes se dirigeaient vers le château de la Pénissière, qui se préparait, assurait-on, à faire bonne résistance.
Mme de Grand-Lieu avait pris place à sa fenêtre, observant, écoutant avec une horrible anxiété, l'œil fixe, l'oreille avide, le cœur haletant. M. de Kérouare se tenait debout près de sa fille. Tous les serviteurs étaient rassemblés dans la chambre de leur jeune
une vivacité nette et charmante. On a cependant, et non sans raison, contesté quelques-unes des propositions de l'écrivain. Par exemple, ou a trouvé que Thiers, d'une qualité essentielle à l'historien, l'intelligence, faisait à tort la qualité unique et universelle. Quelques points de cette théorie ont été débattus par Sainte-Beuve dans une de ses causeries. Voir Causeries du Lundi, tome XII, page 168 et suiv.
1. Les guerres de Vendée commencèrent après la mort de Louis XVI, au mois de mars 1793, et durèrent jusqu'en 1796. C'est un épisode de ces guerres qui est présenté dans ces pages.
maîtresse. La Pénissière est si près de Kérouare que Mme de Grand-Lieu aurait pu en apercevoir la toiture, sans les massifs de verdure qui la lui cachaient.
Tout à coup un roulement de tambours se fit entendre, et presque au même instant la fusillade s'engagea.
On pouvait distinguer l'attaque et la riposte, et, pour ainsi dire, les demandes et les réponses. De loin en loin, de sourdes explosions, puis des coups isolés, puis de longs silences plus lugubres, plus effrayants que le bruit même.
Vers le milieu du jour, on aperçut une épaisse fumée s'élevant au-dessus du bois : c'était la Pénissière qui brûlait. La fusillade s'était ralentie, mais les chants avaient redoublé parmi les assiégés, qui, triomphant de leur désastre, remplissaient l'air des joyeux éclats de leurs voix et de leurs instruments.
Marie1 n'avait pas bougé de la fenêtre où elle avait pris place; seulement, la pâleur de son front s'était illuminée, et ses yeux brillaient d'une fiévreuse ardeur.
Tout à coup une troupe de cavaliers au galop déboucha du bois dans la vallée. L'un d'eux s'en détacha brusquement et se dirigea vers le château de Kérouare avec la rapidité d'un caillou lancé par une fronde.
C'était un jeune gentilhomme des environs de Mor? tagne, le vicomte de W***, ami d'enfance de M. de Grand-Lieu, bien connu au château de Kérouare. Il avait ses vêtements en désordre, les mains et le visage noircis par la poudre; son front saignait d'une blessure profonde.
— Qu'avez-vous fait de M. de Grand-Lieu? s'écria la jeune femme; qu'avez-vous fait de mon mari ?
— Il est resté seul vivant au milieu des flammes.
— Alors, ces coups de feu ?...