‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 55 sur 156 · Marie est le prénom de Mmc de Grand-Lieu · texte numérisé non relu

Marie est le prénom de Mmc de Grand-Lieu

Feugt-re. Quatrième. Extraits. 12

— C'est lui qui vit et se défend encore.

— Partez, monsieur ! s'écria-t-elle ; on doit être à votre poursuite. Et nous, mon père, allons, allons sauver M. de Grand-Lieu ou mourir avec lui !

Sa voix était éclatante, et son visage illuminé. Au même instant, une détonation retentit.

— Mort ! s'écria Marie en tombant à genoux.

On écouta : plus rien ! Cette explosion fut la dernière ; aucune autre n'y répondit.

Le soir de cette mémorable journée, on vit un spectacle digne d'une éternelle pitié. Mrae de Grand-Lieu et son père sortirent du château de Kérouare et se dirigèrent vers la Pénissière, suivis de tous leurs serviteurs. Le vieux comte marchait tête nue, appuyé sur le bras de sa fille : Andromaque et le vieux Priam allant redemander les dépouilles d'Hector! Le cortège s'écoula lentement le long des sentiers. Tous étaient silencieux : comme leur maître, les serviteurs avaient le front découvert. Marie ne chancela pas une fois, durant ce trajet funèbre. Son pas était ferme ; ses yeux ne pleuraient pas. Elle soutenait la démarche tremblante de son père. Au bout de deux heures, ils s'arrêtèrent devant la cour de la Pénissière. M. de Kérouare et M"1" de Grand-Lieu s'étant présentés à la porte, deux factionnaires les repoussèrent durement; mais un jeune officier parut, et, s'inclinant avec respect devant cette muette douleur, qu'il comprit sans l'interroger, il donna des ordres pour qu'on laissât entrer le vieillard et sa fille.

Ils entrèrent. Les ruines fumaient encore. La cour était jonchée de cadavres, les uns appartenant à la troupe, les autres qu'on avait arrachés à l'incendie, tous frappés par devant, défigurés et à peine inconnaissables.

Les vivants bivouaquaient au milieu des morts.

Marie s'avança, sans faiblir, au milieu.de toutes ces horreurs. Elle se pencha sur chaque cadavre, les examina tous, froidement, un à un, et s'assura que

celui de M. de Grand-lieu manquait. Un éclair d'espérance traversa son âme désolée.

— Est-ce là, monsieur, tous les morts trouvés dans la place ? demauda-t-elle d'une voix émue au jeune officier.

— Tous, oui, madame.

— Et pensez-vous, monsieur, les avoir tous arrachés des flammes? ajouta M. de Kérouare. L'incendie n'en a-t-il pu consumer quelques-uns ?

— Quelques-uns ont été peut-être ensevelis sous les décombres, répliqua l'officier ; mais je ne le pense pas.

— Il est sauvé ! s'écria Marie dans son cœur.

En tournant la tête, elle aperçut un soldat qui, par un geste silencieux, lui indiquait un coin de la cour ombragé par un mûrier. Marie frissonna, marcha droit au lieu indiqué, poussa un cri, et tomba sur le corps sans vie de M. de Grand-Lieu.

M. de Grand-Lieu avait reçu trois coups de feu dans la poitrine, mais son visage était calme et serein ; ses belles mains avaient la mate blancheur de l'albâtre.

La douleur de Marie fut grave, sans larmes, sans éclat. Au bout d'une heure, elle se releva, et, s'approchant de M. de Kérouare, qui s'était assis à quelques pas de distance, courbé sur ses genoux tremblants :

— Du courage, mon père! dit-elle en lui tendant la main.

Ils s'avancèrent vers l'officier pour lui demander la permission d'enlever le corps de M. de Grand- Lieu.

— C'est mon mari, dit la jeune femme.

— C'est mon fils, ajouta le* vieillard.

Le jeune homme donna aussitôt des ordres pour qu'on préparât un brancard de feuillage sur lequel on étendit les dépouilles mortelles du guerrier vendéen Quatre serviteurs du château de Kérouare le soûle-

vèrent sur leurs épaules. Lorsque le convoi sortit de la cour, le tambour battit ; rangés de front sur une ligne, les soldats présentèrent les armes, et l'officier salua avec la lame de son sabre.

Le brancard marchait en tète; M. de Kérouare et sa fille venaient ensuite, escortés du reste de leurs serviteurs.

A partir de ce jour, on vit tous les soirs, à la même heure, Mme de Grand-Lieu, en habits de deuil, venir s'agenouiller ou s'asseoir sur la tombe de son mari. Elle y restait de longues heures, et plus d'une fois M. de Kérouare fut obligé de l'en arracher.

Souvent aussi on la voyait errer, comme une ombre plaintive, autour du château de la Pénissière.

En moins de quelques mois, ses yeux se creusèrent, son front se flétrit, ses lèvres se décolorèrent. Elle ne souffrait plus : elle s'éteignait.

Elle mourut juste un an après la mort de son mari, le jour anniversaire du combat de la Pénissière.

Jules Sandeau.

Né à Aubusson en 4 81 1 , Jules Sandeau est un des écrivains de noire temps qui ont fait le plus honneur aux lettres par le respect qu'il leur a porté. Ses principaux romans sont Marianna, Fernand, le Docteur Herbeau, Mademoiselle de la Seiglière, la Maison de Penarvan, etc. Ce qui distingue les œuvres de Jules Sandeau, c'est une même inspiration d'honnêteté morale qui donne à la vertu et au devoir l'avantage sur la passion. Conteur aimable, naturel, quia de l'émotion et de la gaieté, Jules Sandeau a ce rare privilège d'avoir laissé des types pleins de vérité qui ne s'effacent pas de la mémoire, les vieux marins bretons de la Maison de Penarvan, les aristocrates qui gardent, avec leurs préjugés, le culte de leur foi, de leurs traditions, de leurs vertus de race. On comprend qu'il soit sorti des romans de Jules Sandeau de très agréables comédies de caractère. C'est avec M. Emile Augier qu'il a écrit une des plus piquantes comédies conservées au répertoire du théâtre français : le Gendre de M. Poirier, satire sans amertume des vanités bourgeoises. Jules Sandeau est mort en 1883

Il y a une éducation pour chaque âge de la vie.

Quand les enfants sont élevés, que reste-t-il à l'homme ? A-t-il encore quelque chose à faire ? L'âge s'avance, les forces diminuent, l'avenir se raccourcit; on commence à lire le De Senectute avec un grave et mélancolique plaisir. L'homme alors semble avoir rempli sa tâche, et il se découragerait de vivre, s'il n'avait, à ce moment encore, deux avenirs qui s'ouvrent plus clairement à lui, et qui lui font une espérance dans la saison de la vie qui semble n'en plus comporter : l'avenir de ses enfants et l'avenir de son âme.

Non pas qu'à ce moment de notre vie nous ayons à diriger l'avenir de nos enfants comme nous avons dirigé leur éducation. Le père, avec ses fils devenus hommes, n'a plus un pouvoir souverain; mais il a et il doit avoir l'autorité d'un conseiller. La puissance cesse, la dignité continue. Les fils n'obéissent plus; ils respectent, ce qui est une autre sorte d'obéissance, et qui s'honore par sa liberté même. Les bonnes familles, les familles heureuses, sont celles où, quand le père cesse de commander, les enfants ne cessent pas d'obéir.

Après l'avenir des enfants, il y a, avons-nous dit, l'avenir de notre âme. Le soin de cet avenir est la dernière éducation qui nous reste, afin que nous comprenions bien qu'aucun âge de l'homme n'est dispensé d'éducation. Si nous appelons cette éducation la dernière, ce n'est pas qu'elle doive ne commencer qu'après toutes les autres : il n'y a aucune saison de la vie où nous puissions oublier le soin de notre âme immortelle. Je veux dire seulement que, lorsque toutes les autres éducations semblent avoir atteint leur but, parce que leur but est dans le monde, l'éducation qui doit nous préparer au Ciel continue, parce que, son but étant hors de la vie, elle ne doit point s'arrêter dans le tempo, allant, comme elle le fait, vers l'éternité.

Et voyez comme tout s'enchaîne heureusement dans

le monde moral ! comme toutes nos obligations se soutiennent et s'aident mutuellement! La vie domestique, tout humble qu'elle est, nous prépare à la vie céleste. Ces devoirs de fils, d'époux et de père, si affectueux et si doux, élèvent l'âme et la mûrissent pour le Ciel. Enfant, le devoir vous prend par la voix persuasive de votre mère, et il vous dit d'aimer et de respecter : l'amour et le respect, ces deux bons sentiments de l'humanité qui se proportionnent à chacun de nos âges, qui sont doux et naïfs dans l'enfant, ardents et graves dans le jeune homme, fermes dans l'homme mûr, pieux dans le vieillard et disposés à se tourner de plus en plus vers Dieu, sans renoncer à ce qui est sur la terre l'objet de nos affections. Ainsi, pendant toute la vie, le devoir est notre compagnon Adèle, compagnon un peu grave, mais qui soutient l'âme, et qui jamais ne nous laisse en chemin. Ainsi notre vie est pleine d'obligations, qui s'échelonnent en s'élevant chaque jour davantage. Non, ce n'est pas seulement dans la vision de Jacob qu'il y a une mystérieuse échelle qui va de la terre au ciel, et dont les anges descendent et montent les degrés. Cette mystérieuse échelle est dans la vie de chacun de nous, et chacun de nos âges a son ange gardien qui nous soutient sur l'échelon que nous montons : l'ange de l'enfance, le plus près de la terre, et qui joue avec les fleurs du gazon, doux et pur comme les caresses d'une mère ou les baisers d'une sœur ; l'ange de la jeunesse, si gracieux et si beau tant que le chagrin des fautes qu'il nous voit faire n'a pas voilé son front; celui de l'âge mûr, sévère et ferme, qui nous fait quitter l'espérance pour nous mener à la vérité; celui de la vieillesse, enfin, qui dans ses regards a la douceur des longues années et la vigueur de l'éternité, calme et serein, assis au dernier échelon de l'échelle et le plus près du ciel, pour nous accueillir et nous encourager à franchir avec joie le dernier degré.

Saint-Marc Girardin.

Saint-Marc Girardin est né à Paris en 1801, et il est mort en 1873. De son long et brillant enseignement à la faculté des lettres sont sortis les meilleurs de ses ouvrages : le Cours de Littérature dramatique, ou De V Usage des Passions dans le Drame (1843-1863); La Fontaine et les Fabulistes (1867), et les études, par malheur inachevées, sur la Vie et les Ouvrages de Jean-Jacques Rousseau (1875). Dans le Cours de Littérature dramatique, Saint-Marc Girardin éludie tour à tourlesdiverses passions qui peuvent servir de ressorts au drame, et il montre quelle variété d'expressions chacune d'elles reçoit du génie du temps et des auteurs. Ces cadres, par leur souplesse, convenaient aux qualités de Saint-Marc Girardin, à sa vive parole, familière et éloquente, à sa fine raison, à ce genre enfin de critique que M. Nisard définit heureusement « de la littérature eomparée qui conclut par delà morale ».

Mer agitée.

(8 décembre.) Hier le vent d'ouest soufflait avec furie. J'ai vu l'Océan agité ; mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon gré, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi dire que l'un ne vaut pas l'autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : La seconde dépasse la première ! Il faut dire seulement : Mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage. Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme défendue par une chaîne d'îlots de granit : il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec des clameurs effroyables ; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies et les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres,

plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une éblouissante blancheur, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.

Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut d'une falaise où nous avions peine à tenir contre les furies du vent. Nous étions là, le corps incliné et les jambes écartées pour élargir notre base et résister avec plus d'avantage, et les deux mains cramponnées à nos chapeaux pour les assurer sur nos têtes. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide, mais silencieuse, des nuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel et balançaient leur corps grêle entre deux ailes arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes qui venaient toutes converger à l'âme de deux êtres de cinq pieds de hauteur1, plantés sur la crête d'une falaise, secoués comme des feuilles par l'énergie du vent, et qui n'étaient guère plus apparents dans cette immensité que deux oiseaux perchés sur une motte de terre2 : oh! c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre3.

A quelques pas de nous, il y avait un groupe d'enfants abrités contre un rocher, et paissant un troupeau répandu sur l'escarpement de la côte.

1. L'auteur fait ainsi entendre combien l'homme, par son corps, est petit en face de ces grandes scènes de la nature, et combien, par son esprit, il les dépasse, puisqu'il en comprend la beauté terrible.

2. L'art de Maurice de Guérin est d'éveiller par un trait seules ment, mais par un trait précis, un tableau qu'il laisse à l'imagination du lecteur le soin d'achever.

3. Maurice de Guérin, on le voit, mêle toujours l'élément moral à la description de la nature.

Jetez un vaisseau en péril sur cette scène de la mer, tout change : on ne voit plus que le vaisseau. Heureux qui peut contempler la nature déserte et solitaire ! Heureux qui peut la voir se livrant à ses jeux terribles sans danger pour aucun être vivant ! Heureux qui regarde, du haut de la montagne, le lion bondir et rugir dans la plaine, sans qu'il vienne à passer un voyageur ou une gazelle ! Nous eûmes ce bonheur hier, nous devons en remercier le Ciel.

De la hauteur nous descendîmes dans une gorge qui ouvre une retraite marine (comme savaient en décrire les anciens) à quelques flots de la mer qui viennent s'y reposer, tandis que leurs frères insensés battent les écueils et luttent entre eux. Des masses énormes de granit gris, bariolées de mousses blanches, sont répandues en désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert cette anse en se creusant. On dirait, tant elles sont étrangement posées et inclinées vers la chute1, qu'un géant s'est amusé un jour à les faire rouler du haut de la côte, et qu'elles se sont arrêtées là où elles ont rencontré un obstacle, les unes à quelques pas du point de départ, les autres à mi-côte ; mais ces obstacles semblent les avoir plutôt suspendues qu'arrêtées dans leur course, car elles paraissent toujours prêtes à rouler. Le bruit des vents et des flots, qui s'engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fimes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés.

En regagnant le Val, nous admirâmes la position d'une maisonnette habitée par un vieillard. Elle est appuyée contre un mamelon et tourne le dos à la mer, en vrai solitaire qui ne veut qu'entendre le bruit des choses d'en bas. Un petit jardin bien planté, et où il vient un peu de tout, s'étend sur le devant jusqu'à un

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