Vieux mot, pour même
3. On conviendra que Bossuet et Montesquieu n'ont guère mieux parlé des Romains.
Voilà, à peu près, le fond de l'âme de notre consul, et la racine des choses merveilleuses que vous lirez dans les histoires de Polybe et de Tite-Live. Regardons-le maintenant un peu au dehors, et par un endroit qui soit plus exposé à la vue des hommes.
Considérez comme il conduit toute l'armée avec les yeux ; comme un signe de sa tête tient tout le monde en devoir; comme sa seule présence établit l'ordre et chasse la confusion : certes il y a du plaisir pour les philosophes mêmes, et pour ceux qui ne prennent point d'intérêt aux affaires humaines, de l'observer en ces occasions.
La mine de ce général de l'armée romaine donne de l'effroi à ceux qui n'en ont pas des épées nues et de la mort assurée. D'une œillade1 il perce les coupables jusqu'au cœur, et en les regardant il les punit.
N'est-ce pas là un effet de cette autorité qui vient du Ciel ; de cette autorité, inhérente à la personne de celui qui l'a, distincte et séparée de l'autre autorité qui naît du pouvoir donné par la république? Cette seconde autorité est une certaine lumière de gloire et un certain caractère de grandeur que la vertu héroïque imprime sur le visage des hommes.
Dissertations politiques, I.
La religion chrétienne ; sa propagation par les supplices des martyrs.
Il ne paraît rien ici de l'homme, rien qui porte sa marque et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel, dans la naissance et dans le progrès de cette doctrine. Les ignorants l'ont per-
1. Cette expression ne serait plus reçue aujourd'hui dans le style relevé.
suadée aux philosophes. De pauvres pêcheurs ont été érigés en docteurs des rois et des nations. Ils ont pris dans leurs filets les orateurs et les poètes1, les jurisconsultes et les mathématiciens.
Ce peuple choisi s'est accru par les pertes et par les défaites : il a combattu, il a vaincu étant désarmé. Le monde, en apparence, avait ruiné l'Église ; mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés. La patience de nos pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la cruauté.
Je ne m'étonne point que les Césars aient régné, et que le parti qui a été le victorieux ait été le maître. Mais si c'eût été le vaincu à qui l'avantage fût demeuré ; si les déroutes eussent fortifié Pompée et rétabli sa fortune ; si les proscriptions eussent grossi le parti d'un mort et lui eussent fait naître des partisans, véritablement il y aurait de quoi s'étonner d'un succès si éloigné du cours ordinaire des choses humaines. Nous voyons pourtant ici cet événement irrégulier et directement opposé à la coutume des choses du monde. Le sang des martyrs a été fertile, et la persécution a peuplé le monde de chrétiens. Les premiers persécuteurs, voulant éteindre la lumière qui naissait et étouffer l'Église au berceau, ont été contraints d'avouer leur faiblesse, après avoir épuisé leurs forces. Les autres qui l'attaquèrent depuis ne réussirent pas mieux dans leurs entreprises. L'ouvrage de Dieu n'a pu être défait par la main des hommes.
Socrate chrétien, Discours III.
1, C'est la métaphore de l'Évangile : voyez particulièrement saint Luc, chap. v, verset 10.
SAINT-ËYREMOm
Peu d'auteurs ont joui, auprès de leurs contemporains, d'une faveur aussi prononcée que Saint-Évremond : on recherchait d'autant plus ses ouvrages qu'il ne les publiait pas; il n'en circulait que des copies, reproduites, il est vrai, par des impressions furtives. C'était un seigneur plein d'esprit et fort goûté en société, mais trop enclin à la raillerie : ce penchant ruina sa fortune. Né près de Coutances en 1613, après avoir servi avec distinction sous le grand Condé et pris part à plusieurs de ses victoires, il se brouilla, pour quelques plaisanteries déplacées, avec ce prince, et, ce qui était plus grave, avec le premier ministre, le cardinal Mazarin. Contraint de sortir de France en 1661. il se réfugia en Angleterre, où il demeura jusqu'à sa mort, qui arriva en 1703. La permission de rentrer en France ne lui avait été accordée qu'après vingthuit ans d'exil. On estime surtout ses Réflexions sur le Génie du Peuple romain, remarquables par la justesse de la pensée, quelquefois par la profondeur. Cette œuvre, la plus considérable que l'on ait de lui, est, d'ailleurs, de peu d'étendue ; et, quant à ses autres écrits, ce ne sont guère que de petits traités ou des fragments ; mais ils renferment presque tous des vues originales, que relève le mérite d'un style pur, ingénieux et délicat. Il a laissé, outre le travail que nous venons de citer, des morceaux d'histoire, de critique littéraire et de philosophie morale, des lettres enjouées et spirituelles, enfin des poésies, la plupart assez médiocres.
Situation et caractère des Romains et des Carthaginois au temps des guerres puniques.
D'où est venue la première guerre de Rome contre Carthage ? le secours donné aux Tarentins en fut le prétexte, la conquête de la Sicile le" véritable sujet. Les qualités^ principales des Romains étaient, à mon avis, le courage et la fermeté : entreprendre les choses
les plus difficiles, ne s'étonner d'aucun péril, ne se rebuter d'aucune perte. En tout le reste, les Carthaginois avaient sur eux une supériorité extraordinaire, soit pour l'industrie, soit pour l'expérience de la mer, soit pour les richesses que leur donnait le trafic de tout le monde, quand les Romains, naturellement assez pauvres, venaient de s'épuiser dans la guerre de Pyrrhus. A dire vrai, la vertu de ceux-ci leur tenait lieu de toutes choses. Un bon succès les animait à la poursuite d'un plus grand, et un événement fâcheux ne faisait que les irriter davantage. Il en arrivait tout autrement dans les affaires des Carthaginois, qui devenaient nonchalants dans la bonne fortune et s'abattaient aisément dans la mauvaise. Outre le différent naturel de ces deux peuples, la diverse constitution des républiques y contribuait beaucoup : Carthage étant établie sur le commerce et Rome fondée* sur les armes, la première employait des étrangers pour ses guerres et les citoyens pour son trafic ; l'autre se faisait des citoyens de tout le monde, et de ces citoyens des soldats. Les Romains ne respiraient que la guerre, même ceux qui n'y allaient pas, pour y avoir été autrefois ou pour y devoir aller un jour.
A Carthage, on demandait toujours la paix au moindre mal dont on était menacé, tant pour se défaire des étrangers que pour retourner au commerce. On peut ajouter encore cette différence, que les Carthaginois n'ont rien fait de grand que par la vertu des particuliers, au lieu que le peuple romain a souvent rétabli par sa fermeté ce qu'avait perdu l'imprudence ou la lâcheté de ses généraux.
Toutes ces choses considérées, il ne faut pas s'étonner que les Romains soient demeurés victorieux : car ils avaient les qualités principales qui rendent un peuple maître de l'autre*.
Réflexions sur les divers génies du peuple romain. 1. Sur l'état politique et moral de Carthage, à l'époque de la
Annibal.
Avec toute sa fermeté et tout son bon sens, il n'y avait plus de république romaine1, si Carthage eût fait pour la ruiner la moindre des choses que fit Rome pour son salut; mais, tandis qu'on remerciait un consul qui avait fui2 de n'avoir pas désespéré de la république, on accusait à Carthage Annibal victorieux.
Ce général était presque toujours sans vivres et sans argent, réduit à la nécessité d'être éternellement heureux dans la guerre : nulle ressource au premier mauvais succès, et beaucoup d'embarras dans les bons, où il ne trouvait pas de quoi entretenir diverses nations qui suivaient plutôt sa personne qu'elles ne dépendaient de sa république.
Pour contenir tant de peuples différents, il ajoutait à sa naturelle sévérité une dureté concertée3 qui le faisait redouter des uns, tandis que sa vertu le faisait révérer des autres. Il faisait la guerre aux Romains avec toute sorte de rigueur, et traitait leurs alliés avec beaucoup de douceur et de courtoisie, cherchant à ruiner ceux-là tout à fait et à détacher ceux-ci de leur alliance. Procédé bien différent de celui de Pyrrhus, qui gardait toutes ses civilités pour les Romains et les mauvais traitements pour leurs alliés.
Quand je songe qu'Annibal est parti d'Espagne où il n'avait rien de fort assuré, qu'il a traversé les Gaules, qu'on devait compter pour ennemies, qu'il a passé les Alpes pour faire la guerre aux Romains, qui
première guerre punique, lire le chap. xn, § 1, de YHistoire des Romains, de M. V. Duruy.
1. Tour -vif, mais inversion un peu dure, pour : il n'y avait plus de république romaine, quels que fussent la fermeté et le bon sens dont elle avait fait preuve...