‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 75 sur 156 · DORANTE, CLITON. CLITON · texte numérisé non relu

DORANTE, CLITON. CLITON

Mais, monsieur, votre nom

Lui déviez-vous l'apprendre1 et sitôt?

douante. Pourquoi non?

J'ai cru le devoir faire, et l'ai fait avec joie.

CLITON

Il est plus décrie que la fausse monnoie2.

DORANTE

Mon nom?

cliton. Oui : dans Paris, en langage commun, Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un ; Et vous y possédez ce haut degré de gloire Qu'en une comédie on a mis votre histoire.

DORANTE

En une comédie?

cliton. Et si naïvement, Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement3. On y voit un Dorante avec votre visage,

1. A Mélisse, ou plutôt à Lyse, sa servante, qui est venue, de la part de sa maîtresse, apporter à Dorante une bourse pleine de pis tôles.

2. Au dix-septième siècle, on prononçait encore monnoie, ce qui justifiait la rime avec joie.

3. Enchantement a ici tout son sens d'origine (du latin incantare, qui se dit encore en italien), ce qui est produit par des chants magiques.

On le prendrait pour vous; il a votre air, votre âge,

Vos yeux, voire action, votre maigre embonpoint,

Et parait, comme vous, adroit au dernier point.

Comme à l'événement1 j'ai part à la peinture;

Après votre portrait on produit ma figure.

Le héros de la farce, un certain Jodelel2,

Fait marcher après vous votre digne valet ;

Il a jusqu'à mon nez, et jusqu'à ma parole,

Et nous avons tous deux appris en même école :

C'est l'original même, il vaut ce que je vaux;

Si quelque autre s'en mêle, on peut s'inscrire en faux3 ;

Et tout autre que lui dans cette cojnédie

N'en fera jamais voir qu'une fausse copie.

Pour Clarice et Lucrèce*, elles en ont quelque air ;

Philiste avec Alcippe y vient vous accorder.

Votre feu père même est joué sous le masque5.

DORANTE

Cette pièce doit être et plaisante et fantasque. Mais son nom ?

cliton. Votre nom de guerre6, le Menteur.

1. Comme j'ai eu part à tout ce qui est arrivé, j'ai aussi un rôle dans la comédie.

2. Jodelet était un acteur comique très populaire : pour divertir il n'avait qu'à paraître :

Le ton de voix est rare aussi bien que le nez.

C'était Jodelet qui tenait le rôle de Cliton. — Fait marcher après vous votre digne valet signifie : représente votre valet marchant après vous. L'expression est d'une emphase comique.

3. S'inscrire en faux, c'est attaquer en justice une pièce comme fausse. Donc si quelqu'un, autre que Jodelet. se mêle de jouer le rôle de Cliton. on peut le poursuivre comme faussaire.

4. Corneille énumère ici les principaux personnages du Menteur. Voir les principales scènes que nous avons données dans les Morceaux choisis pour la Classe de Sixième, page 135 et suivantes.

5. Sous le masque, c'est-à-dire avec sa physionomie. On dit en effet d'un acteur : il a le masque comique, pour la figure, les traits naturellement comiques.

6. Le nom de guerre est celui que les soldats prenaient autrefois en s'enrôlant. Cliton cependant ne veut pas dire que Dorante ait pris lui-même le nom du Menteur ; mais c'est celui qu'on lui a donné, qui le fait reconnaître partout.

DORANTE

Les vers en sont-ils bons? fait-on cas de l'auteur?

CLITON

La pièce a réussi, quoique faible de style1 ;

Et d'un nouveau proverbe elle enricbit la ville ;

De sorte qu'aujourd'hui, presque en tous les quartiers,

On dit, quand quelqu'un ment, qu'il revient de Poitiers2.

Et pour moi, c'est bien pis, je n'ose plus paraître.

Ce maraud de farceur3 m'a fait si bien connaître,

Que les petits enfants, sitôt qu'on m'aperçoit,

Me courent1 dans la rue, et me montrent au doigt ;

Et chacun rit de voir les courtauds de boutique6,

Grossissant à l'envi leur chienne de musique,

Se rompre le gosier, dans cette belle humeur,

A crier, après moi, le Valet du Menteur !

Vous en riez vous-même!

dorante. Il faut bien que j'en rie.

CLITON

Je n'y trouve que rire6, et cela vous décrie. Mais si bien, qu'à présent, voulant vous marier, Vous ne trouveriez pas la fille d'un huissier.

La Suite du Menteur, acte Ier, scène m.

J. Il ne faut pas ici prendre au mot Corneille.

2. Allusion à la scène célèbre du Menteur (acte II, scène v), dans laquelle Dorante raconte à son père le prétendu mariage qu'il a contracté à Poitiers.

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