‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 9 sur 156 · C'est-â-dire préméditée, étudiée, calculée · texte numérisé non relu

C'est-â-dire préméditée, étudiée, calculée

venaient de chasser les Carthaginois de la Sicile; quand je songe qu'il n'avait en Italie ni places, ni magasins, ni secours assurés, ni la moindre espérance de retraite, je me trouve étonné de la hardiesse de son dessein. Mais lorsque je considère sa valeur et sa conduite, je n'admire plus qu'Annibal, et le tiens encore au-dessus de l'entreprise1.

Ibid.

PI u ta r que.

Montaigne2 a trouvé beaucoup de rapport entre Plutarque et Sénèque : tous deux grands philosophes, grands prêcheurs de sagesse et de vertu. Les opinions de Plutarque, comme dit le même Montaigne, sont plus douces et plus accommodées à la société ; celles de Sénèque plus fermes selon lui, plus austères et plus dures selon moi. Plutarque insinue doucement la sagesse, et veut rendre la vertu familière dans les plaisirs même. Sénèque ramène tous les plaisirs à la sagesse, et tient le seul philosophe heureux. Plutarque naturel, et persuadé le premier, persuade aisément les autres. L'esprit de Sénèque s'anime à la vertu ; et comme si ce lui était chose étrangère, il a besoin de se surmonter lui-même.

A dire vrai, les Vies des Hommes illustres sont le chef-d'œuvre de Plutarque, et, à mon jugement, un des plus beaux ouvrages du monde. Vous y trouvez ces grands hommes exposés en vue, et retirés chez

1. On peut rapprocher de ce morceau le portrait d'Annibal, tracé par Tite-Live, Hist., livre XXI, ch. iv. — Il sera curieux également de lire le jugement de Thiers sur Annibal. Nous l'avons donné à la page 373 des Morceaux choisis pour la Classe de Troisième.

2» Notre plus grand prosateur du seizième siècle ; voyez les jEssais, livre II, ch. x.

eux-mêmes : vous les voyez dans la pureté du naturel, et dans toute l'étendue de l'action*. Il y a une force naturelle, dans le discours de Plutarque, qui égale les plus grandes actions; mais il n'oublie ni les médiocres ni les communes : il examine avec soin le train ordinaire de la vie. Pour ses comparaisons8, que Montaigne a trouvées admirables, elles me paraissent

aussi fort belles3.

Ibid.

1. C'est-à-dire dans leur vie privée et dans leur vie publique.

2. Ou parallèles que Plutarque établit entre les hommes dont il a raconté la vie et jugé les actions.

3. Il n'est pas inutile de rappeler, à l'honneur de Plutarque, si admiré ou plutôt si aimé de Montaigne et de Rousseau, une belle lettre de Henri IV à sa femme. Marie de Médicis. a Vous ne m'auriez rien 6u mander, lui écrivait-il le 3 septembre 1601, qui me fut plus agréable que la nouvelle du plaisir de lecture qui vous a prise. Plutarque me sourit toujours d'une fraîche nouveauté : l'aimer, c'est m'aimer : car il a été l'instituteur de mon bas âge. Ma bonne mère, à qui je dois tout, qui avait une affection si grande de veiller à mes bons dèportements (mouvements), et ne voulait pas, ce disait-elle, voir en son fils un illustre ignorant, me mit ce livre entre les mains, encore que je fusse à peine plus qu'un enfant â la mamelle. Il m'a été comme ma conscience, et m'a dicté à l'oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour ma conduite et pour le gouvernement de mes affaires. »

Biaise Pascal, qui réunit au don de l'invention dans les sciences le mérite de l'écrivain supérieur, naquit àClermont- Ferrand en 4623, dans une famille également distinguée par le rang et par les vertus. Dès son enfance, il devina plutôt qu'il n'apprit les règles de la géométrie: et plusieurs découvertes scientifiques signalèrent sa première jeunesse, quoiqu'on se fût efforcé, pour ménager sa santé toujours délicate, de lui dérober les moyens de se livrer à l'étude ; mais, par la force et la profondeur de sa réflexion personnelle, il suppléait aux livres qui lui étaient refusés. Des discussions religieuses, auxquelles il prit part, le firent auteur en 1656. laies, qui parurent cette année-là, marquèrent par la perfection du style l'époque de maturité de la langue et de la littérature française'. Il en préparait un autre, qui lui eût été sans doute encore supérieur, lorsqu'il mourut en 166*, avant d'avoir atteint sa quarantième année, et après avoir langui fort longtemps. On a recueilli pieusement les fragments de ce livre, qu'il destinait à la défense du christianisme, et on les a publiés très fréquemment sous le nom de Pensées*.

lA h rH : son abnégation.

Quel homme eut jamais plus d'éclat ï Le peuple juif tout entier le prédit, avant sa venue. Le peuple gentil*

1. Comment Pascal s'est-il élevé à la perfection dans l'art d'è-

par le travail et la persévérance : en se corrigeant sans cesse. Voici ce que nous apprend Nicole dans un éloge qu'il lui a consacré : « La sévérité qui! déployait rarement à l'égard des ouvrages des autres, il ne manquait jamais de l'exercer sur les siens: de manière que la même rédaction que tout le monde avait jugée e au premier coup d'œil, Pascal, plus difficile pour lui-même, lit pas à la retravailler et à la recommencer entièrement jusqu'à six ou dix reprises. »

2. Le VL-ritab.é texte de cet ouvrage a été publié pour la première | v M. Pr osper Faugcre.

3. C'est-à-dire le peuple étranger à la foi. Chez les Romains, on

l'adore, après sa venue. Les deux peuples gentil et juif le regardent comme leur centre. Et cependant quel homme jouit jamais moins de cet éclat? De trente-trois ans, il en vit trente sans paraître. Dans trois ans, il passe pour un imposteur; les prêtres et les principaux le rejettent ; ses amis et ses plus proches le méprisent. Enfin il meurt trahi par un des siens, renié par l'autre et abandonné par tous.

Quelle part a-t-il donc à cet éclat? Jamais homme n'a eu tant d'éclat ; jamais homme n'a eu plus d;ignoininie. Tout cet éclat n'a servi qu'à nous, pour nous le rendre reconnaissable, et il n'a rien eu pour lui1.

Pensées.

Où réside la dignité de l'homme.

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant2. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt;

donnait le nom de gentiles aux parents collatéraux. Les Juifs appelèrent ainsi tous ceux qui n'étaient pas de leur nation.

1. On peut comparer ce passade à un morceau de Balzac sur YHomme-Dieu, qui se trouve dans le Socrate chrétien. Il faut lire aussi le beau chapitre du Génie du Christianisme (4e partie, liv. III), intitulé : De Jésus-Christ et de sa Vie, et dans lequel Chateaubriand nous montre « le Christ ne respirant que l'amour de Dieu et des hommes, infiniment supérieur à la gloire du monde et poursuivant, à travers les douleurs, la grande affaire de noire salut ».

2. Quelle image saisissante ! quelle forte antithèse ! Le génie de Pascal excelle à marquer en des traits ineffaçables ces contrastes de faiblesse et de grandeur qui se mêlent et se heurtent dans la nature humaine. Le but des Pensées était de montrer que la religion chrétienne peut seule par ses dogmes concilier ces oppositions, expliquer le mystère de la vie, et consoler nos misères sans exalter notre orgueil.

et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

L'homme est visiblement fait pour penser : c'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut.

Ibid.

L'homme ne peut trouver son bonheur qu'en Dieu.

Tous les hommes recherchent4 d'être heureux: cela est sans exception. Quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Et cependant, depuis un si grand nombre d'années, jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bien par nos efforts ; mais l'exemple ne nous instruit point.

Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois* dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-àdire que par Dieu même. Lui seul est son véritable bien, et c'est en vain, ô hommes, que vous cherchez dans vous-mêmes le remède à vos misères.

Ibid.

1. Tour tombé en désuétude : maintenant, on dirait plutôt s'efforcent, souhaitent.

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