‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 146 sur 254 · Acte I, Scène II · texte numérisé non relu

Acte I, Scène II

Agrippine (mère de l'empereur Néron), Biirrhiis (gouverneur de Héron) f Albine (conGdente d'Agrippine).

BURRuus. Madame, Au nom de Tempereur j'allais vous informer D'un ordre qui d'abord a pu vous alarmer,

1. lioileau a dit, en traduisant quelques vers d'Euripide {OroslP, 255 et suiv. ), imités par I\acine :

Ils viennent (ces spectres) , je les vois; mon supplice s'apprête 1 Quels horribles ser[)enfs leur sifflent sur la tète!

Voyez le Traité du sublime , de l. engin , c. xv. — J'emprunte ce rapprochement el quelques autres à M. Gcruzez , qui a donné une édition classique annotée nu Théâtre choisi de Hacine.

2. 1609. Ce fui la quatrième tragrédie de Racine et sa cinquième pi^c6 ,

Suisqu'elle fui précédée de l'excellente farce des Vlaideurs. Depuis le début ramalique de ce poêle en 166'» , quelle carrière u'avait-il point franchie? Ces années si fécondes no devaient pas cependant Pètre plus que les suU

m J. RACINK.

Mais gui ii\;.-t(|iio l'eiïct d'une* sage coiMluite, Dont Ccisar a voulu qu.j vous soyez instruite.

AGUIPPINE.

Puisqu'il lo veut, entrons : il m'en instruira mieux.

Bintuiius.

César pour quelque t(,*mps s'est soustrait à nos yeux. D'ià, par une poi le au public moins eonnu'î, L'un et Tautre consul vous avaient prévenue. Madame. Mais souiirez que je retourne exprès.

AGRirPINE.

Non, je ne trouble point ses au<,nistes secrets. Cependant voulez-vous qu'avec moins de contrainte L'un et l'autre une fois nous nous parlions sans feinte ?

Bm\RHUS.

Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d'horreur.

AGRIPPINE

Protendez-vous longtemps me cacher l'empereur? Ne le verrai-je plus qu'à litie d'importune? Âi-je donc élevé si haut votre fortune Pour mettre une bairière entre mon fils et moi ? Ne l'o^ez-voiis laisser un moment sur sa foi ? Entre Sénèque et vious disputez-vous la gloire

vantes, marqm'os par Bôrémce , Bnjazel , Milin'ichte, Iphigénie , Phèdre, que roiilienl un espace de sept ans , el après lesquelles ce génie, dans toute sa loice, se condamna pour si longtemps au repos.

Racine, dans u\\(i préface d'un ton un peu iirilé, qui fut suivie d'une autre l)ius calme, a témoigné lui-uièine que, « de loiis les ouvrag'-s qu'il avait donnés au publi*', il n'en était ;iucuii qui lui eût attiré piu.s d'applaudi-Nsemenls ni plus de censeurs que cdui-là. » En réalité, quoique ce fùi la tra- };é(lie. ajoutait l'écrivain, « qu'il eût le plus iravaillén, * elie cul d abord au| rèsdes spcelaleurs un très-faible succès. Son fils nous en donne la rait-.on : I O'.jr af»préeier la pureté énergique el i^évère de celle oeuvre, il laliait la méditer comme on médite Tacite. Au'^si Voltaire a-l-il dit (pu* c'était /« pièce desconiiaifiseiirs. Boileau n'en avait pas moins comr>ris l'excellence ; e! , soulena?il dès lors son ami contre les rigueurs de ses juges, ii lui avait dit dans des vers pleins de verve , et, ce qui est plus rare chez lui , de sensibilité (épîlre Vil) :

. . . Peut-êlre ta plume aux cenfrurs de Pyrrhus

Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrbus. . . .

Ce qui fait rinlérct moral de celle tragédie, c'est l'élude profonde de la Julie d'une nature perverse contre les soins et les espérances d'une éduca- Uon prudente; ce sonl les débuts d'une scélératesse qui presque aussitôt devient extrême. I. 'éveil de Tàme de Néron aux passions q li ia rendront atroce , tel est le véritable sujet «pie Racine, en s'appuyanl sur Tacite , a retracé avec tanl <le coloris el de profondeur. A l'égard des nombreux endroi^ls où l'auieur français a lutté contre les beautés de l'historien rumain , qu'il s'esl souvent appropriées, on recourra aux notes placées dans les meilleures éditions, et que nous avons cru , parce moiifméme.snpeitlu de reproduire. C'est dans les Annales » du plus grarjd peiiitre de l'auliquité, • liv. X1I-X)V, que so trouvent la plupart des passages imités.

j. aAiiiNi:. -21')

A qui* m'ellucera pi (îlot de sa niiimohii ?

Vous r.ii-jc confié pour on fairo un inf^Tat; ,

l*our L'trc^, sous son nom, les maîtres de rKl.il ?

Certes, plus je médite, et moins je me ligure

Que vous m'osiez compter pour votre cri'aturc,

Vous dont j\ai pu' laisser vieillir l'ambition

Dans les honneurs o!)^('urs de quelque légion;

Et moi, qui ^ur le troin; ai suivi mes ancêtres,

Moi, lille, femme, sœur et mère de vos maîtres*,

Que piétendez-vous donc? Pensez-vous que ma voix

Ait fait un empereur pour m'en imposer trois?

N(Mon n'est plus enfant: n'est-il pas temps qu'il rè^nc?

Jusfju'à(|uaiid voulez- vous (|U(; l'emiiereur vunscraÎL^no?

Ne saurail-il rieu voir qu'il irenii»runte vos yeu\?

Pour se conduire, enlin, n'at-il pas ses aunix?

Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère;

Qu'il imite, s'il peut, riornianicus mon père.

Parmi tant de héros je n'o^e me placer;

Mais il est des vertus que j(î lui jiuis tracer :

•le puis l'instruire au moins combitm^ sa confidence

Entre un sujet et lui doit laisser de distance.

DURRUUS.

Je ne m'étais chargé, dans celte occasion, Que d'excuser César d'une seule action ; Mais puisque, sans vouloir que je le justifie, Vous me rendez garant du reste de sa vie, }() répondrai , madame^, avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité*.

1. Quoique? prnminnirions trop scrupuleux ont, bien à lort, critiqué co lour, qui esl d'iiue hardiesse d'aulnnl plus lieurciisi* que i'orl fie Hacine la dérobe , el que la ricliesse <le la peni^ée se Irouvc jointe à la parfaite tiarlé de Texpres^ion.

'2. La sèvérilé delà prammaire exigerait pour qiœ vous anyez: mais on admt'Ura sans peine ceUe ccii'triiciiou , dont la brièveté rapide n'exclut nullenjcnt la nethié au |>()iutd!^ \iw dusm!'.

3. C'est-à-dire dont jVt»ni/,s mi. De même, en latin, nous trouvons polui , iiebui , etc., pour pntuissim , deuiiissem.

4. On se rappelle ici un passajre rélèltre de Virgile (É;»., T, 50) : ce poi-te sera encore nnilê vn peu plus loin A^rippiiie. veuve de Claude, était sœur de Calipula : el quant au pî're d.^ celle princesse , Giruianieus , il avait élé déclare iiup yiiiar [)ar le sénat; niiis ceiiire, pris dans l ancienne acception, était purement linnoriliipie h .-on égard.

5. D'i'livel rejMoclie à It.icintî celle c instrurlion , qui sérail peul-Mre condamnable dans la prose; mais coinnie au niénie de la nouvcauié rlle joint i'avaiiln;:e de neihoipir ni l'oreille ni le goût, on ne devra faire aucune iliflieulie de l'aninislier en poésie.

(). Tne des «îrandes beautés de relie scène, d'après OeofTrny. ri'side dans le conirane de la ron<:ih' in>olente il des einporleni nls iCA-îrippine avec la pravilé, la sage releinie et la lernielé nt)l)le de lUjrrlius , qui se rrsperlo i<Mii(»urs Ini-niéiiie en respeeianl Agrippine, Son discours est un mo^lcle du raison et de convenance.

21G J. liACLVK.

Vous m'avoî de Ciîsar conliô la jeunesse : Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait semicnl d(! le trahir, D'en faire un empereur qui ne sût (ju'obéir? Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde; Ce n'est plus votre fils, c'est le maîlie du rnondt;. J'en dois compte, madame, à l'empire romain, Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah! si dans l'ignorance il le fallait instruire*, N'avail-on que Sénèque et moi pour le séduire? Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs? Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs? La cour de Claudius, en esclaves fertile,' Pour deux que l'on cherchait en eiJt présenté mille, Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir : l)ans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir. De quoi vous plaignez-vous, madame? on vous révère: Ainsi que par César, on jure par sa mère ^. L'empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour Mettre à vos pieds l'empire et grossir votre cour; Mais le doit-il , madame ? et sa reconnaissance Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance? Toujours humble, toujours le timide Néron N'ose-t-il être Auguste et César que de nom? Vous le dirai-je enfin? Rome le justifie. Rome, à trois affranchis* si longtemps asservie, A peine respirant du joug qu'elle a jiorté, Du règne de Néron compte sa liberté.

Que dis-je? la vertu semble même renaître : tout l'empire n'est plus la dépouille d'un maître*; Le peuple au champ de xMars nomme ses magistrats; César nomme les chefs sur la foi des soldats; Thraséas au sénat, Corbulon dans l'armée, Sont encore innocents malgré leur renommée^;

i. On noiera ces alliances de mois, secret des grands écrivains, qui font ressortir les idées par l'opposition même des termes : déjà on a vu plus haut obscurs hoiweurs , plus bas on rencontrera i'iV?7/jj- rfaws [enfance , Vhouneur de l'avilir. Au reste, pour s'exprimer ainsi, observe La Harpe, il faut saisir les pensées dans tous leurs rapports et dans toute leur étendue : c'est la force des conceptions qui fait alors celle du slylc.

2. Cela ne veut pas dire, comme le prétendent quelques-uns, que Ton prêtait serment à la mère de l'empereur, mais simplement qu'on jurait per yenium Agrippinœ de la même manière que pcr genium Cœsaris.

3. Pallas, Callisle et Narcisse, qui avaient régné sous Claude.

A. C'est-à-dire la ilépouille possédée par un maUve : tour qui manque au moins de netlclé.

5. Suivant la remarque de Geoffroy, ce vers, qui réunit l'énergie de Tacite à l'élégance cl à Iharmonie de Racine, est ici d'un effet d'autant plus

J. lUClNb:. 217

Les déserts, autrefois peuphis de sénateurs. Ne sont plus habités quo par leurs délateurs*. Qu'importe que César continue à nous croire, Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire ; Pourvu (jue, dans le cours d'un règne lloiissant, Rome soit toujours libre et César tout-puissant ! Mais, madame, Ntiron suffît pour se conduire. J'obéis, sans prétendre à Thonneur de l'instruire : Sur ses aïeux, sans doute, il n'a qu'à se régler ; Pour bien faire, Néron n'a qu à se ressembler. Heureux si ses vertus, l'une à l'autre enchaînées, Uamènent tous les ans ses premières années !

AGIUPPINE.

Ainsi, sur l'avenir n'osant vous assurer. Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer. Mais vous qui, jusqu'ici content di; votre ouvrage, Venez do ses vertus nous rendre témoignage. Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur!

Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junic? De quoi l'accusc-t-il? et par quel attentat Deviont-elle en un jour criminelle d'Klat? Kl le qui , sans orgueil jusqu'alors élevée, N'aurait point vu Néron, s'il ne l'eût enlevée, Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits L'heureuse liberté de ne le voir jamais!

BURRFIUS.

Je sais que d'aucun crime elle n'est soupçonnée; Mais jusqu'ici César ne l'a point condamnée, Madame. Aucun objet no blesse ici ses yeux : Elle est dans un palais lout plein de ses aïeux. Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle ; Que le sang' de César ne se doit allier Qu'à ceux à qui César le veut bien confier; Et vous-même avouerez qu'il ne serait pns juste Qu'on disposât sans lui de la nièce* d'Auguste.

AGRIPPINE

Je vous entends : Néron m'apprend par votre voix

beau, que rimaginalion se représente Pavenir peu oloigré où ces illoslres Romains devaient expier par la proscription leur gloire ei leurs vertus.

1. Nourri de la lecture des anciens. Racine s'est rappelé ce trait de Piino le jeune, dans son /'ftiicfifi/Mi/Hc (fe Trajun . c. XXXV : i Quum insulas oiunes, qu-is modo senatorum, jam delalorum turba conipleret... »

2. Forme poriiiiue, ou pli.ltil imitée des l.ntins, pour signiHer yclUc-fitle, et môme , ce qui est plus exact ici , (imèrepclile-fille.

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