Acte IV, Scène IV
Néron, Narcisse K NARCISSE.
Soigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste :
Le poison est tout prOt. La fameuse Locuste^
A redoublé pour moi ses soins offirieux:
Elle a fait expirer un esclave à mes yi'ux*;
Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie,
Que le nouveau poison que sa main me confie.
NÉnON.
Narcisse, c'est assez : je reconnais ce soin , Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.
NARCISSE
Quoi ! pour Britannicus votre haine affaiblie Me défend....
NÉRON. Oui, Narcisse : on nous réconcilie.
NARCISSE
Je me garderai bien de vous en détourner, Seij^neur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner: Celle oHenseen son cœur sera longtemps nouvelle. 11 n'est point de secrets que le temps ne révèle : Il saura que ma main lui devait présenter Un poison que votre ordre avait fait apprêter. l^es dieux de ce dessein puissent-ils le distraire! Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.
NÉRON
On répond de son cœur, et je vaincrai le mien.
1. Il n'apparlicnl qu'à un génie du premier ordre, a dil Fonlenelle, de prOsenlor sur la scî'iie des caractères vils et méprisables : car ils «ont loulours irès-dirfiriles à manier. Pour celui de Narcisse , Voltaire l'a cilé comme le modèle qu'il fallait suivre, quand on avait besoin de personnages de celle espèce; el la scène où il s'enlrelienl avec Nrron lui a semblé surtout digne d'admiration, i\ cause du contraste qu'elle ollre avec la précédente ot de la connais.'ance du cœur liumaiu qui s'y révèle. On peut voir la comp.iraison que M. Villemain a faite du personnage de .Narcisse avec l'iago de Sliakspearc dans Olhello : Tabbau de la LitléniUtrc an XV lU' siècle.
2. Kmpoisonneuse qu'Agrippine avait arrachée au sup[)lice pour se servir de ses talents, et ijuc Néron avait de|)uis logée dans son palais : « Diu inler inslruiiîenla regni habita , • dit Tacite.
3. Suétone raconte seulement que l'on fil l'épreuve du poison sur des animaux; mais si Racine n'a pas été tout à fait vrai dans ce détail , il a du moins l)ien observé la vraisemblance tragique, en peignant la cour de Néron. De même quand Rodogune empêche Anliochus de prendre la coupe empoisonnée que lui présente Cléopâtre(i{odoyNiic, acl. v, se. iv) :
Donne/, doue celle preuve; et, pour toute n'plifiue, Faites faire un essai par quelipie domestique.
J. RAClNi:.
NAnCISSE.
VA riiynicrj do Junie en est-il le lien? Seigneur, lui faites-vous ciioor ce sacrifice?
NÉllOX.
C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.
NARCISSE
Agrrippine, seigneur, se Pelait bien promis: Elle a repris sur vous son souvcnJn empire.
NÉRON
Quoi donc? Qu'a-t-elle dit? et que voulez-vous dire?
NARCISSE
Elle s'en est vantée assez publiquement.
NÉRON
De quoi?
NARCISSE. Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment;
Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,
On verrait succéder un silence modeste;
Que vous-même à la paix souscririez le premier :
Heureux que sa bonté daignât tout oublier.
NÉRON
Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse*? Je n'ai que trop de pente à punir son audace : Et, si je m'en croyais, ce triomphe indiscret Serait bientôt suivi d'un éternel regret. Mais de tout l'univers quel sera ie langage ? Sur les pas des tyrans veux-tu que je m engage, Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur? Ils mettront m.a vengeance au rang des parricides.
NARCISSE
Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? De vos propres désirs perdrez-vous la nn-moire? El serez-vûus le seul que vous n'oserez croire ? Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus : Non, non"^ dans leurs discours ils sont plus retenus. Tant de précaution affaiblit votre règne : Ils croiront, en effet, mériter qu'on (es craigne. Au joug depuis longtemps ils se sont façonnés; Us adorent la main qui les tient enchaînés. Vous les verrez toujours ardents à vous complaire :
1. Ce (n, qui remplace votis , annonce, à lui seul, que >'éron commence à céder et à se rapprocher des inlenlions de Narcisse.
J. BACINE. 227
Leur prompte servitude a fatigué Tibère*. Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté, Que je regus de Claude avec la liberté , J'ai cent fois, dans le cours de ma jjjloire passée, Tenté leur patience, et ne Tai point lassée. D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le fière, abandonnez la sœur; Kome, sur les autels prodiguant les victimes, Fussent-ils innocents, hîur trouvera des crimes : Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux ou jadis la sœur et le frère sont n('S.
NÉRON
Narcisse, encore uncoup% je ne puis Tentreprendrc;
J'ai promis à Burrliiis, il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi.
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J'oppos(! à ses raisons un courage inutile :
Je ne Téroute point avec un cœur tranquille.
NARCISSE
Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit';
Son adroite vertu ménage son crédit ;
Ou plutôt ils n'oiit tous qu'une même pensée ,
Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée;
Vous seriez libre alors, seigneur; et, devant vous,
Ces m.iitres orgueil. eux fléchiraient comme nous.
'^uoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?
« Néron, s'ils en sont crus, n'est point ni; pour l'empire;
« Il ne dit. il ne fait que ce qu'on lui prescrit :
« Burrhus conduit son cœur, St'nêque son esprit.
« Pour toute ambition, pour vertu singulière,
*< 11 excelle à conduire un char dans la carrière,
« A disputer des prix indignes de ses mains,
« A se donner lui-même en spectacle aux Komains*,
îi A venir prodiguer sa voix ur un théâtre ,
\. Pour exprimer la bassesse des r.jinains, celui-ci s't'criail souvent, au raijporl de 'l'aciie : t () hoinines ad si-rvilulem paralosl » L'historien ajoute : • l^iiani ilUiin qui libertatcni publicam nollet lam projccl* servieniiura palicnliœ laedebat. • Annal., U\ , 05.
2. Celle locution, reçue aans le style tragique au dix>sepliëme siècle, paraîtrait aujourd'lidi manquer de noblesse.
3. Tel est l'ascendant de la vertu , a remarqué La Harpe, que Narcisse ne croit pouvoir en triompher qu'en lu niant.
/i. On a prétendu que ces btMiix vers, où la criliiiue a sigrnalé loiitcfois un léger annehronisnu- (ces tcoùis de Néron n'éclatèrent en elTet qu'un peu plus lird), avaient détourne Louis XIV de lipiireren personne, comnie il l'avait lait jusqualois. dans les ballets et 1 .s fêtes qu'il donn.iii à la cour. Mais que d'autres le»;ons pour un roi n'y a-l-il pas encore à puiser danscctl»admirable soén- !
« A nu'ilor des cliaiils qu'il veut qu'on idolâtre; « Tandis que des soldats, de moments en moments, « Vont arracher pour lui des applaudissements. » Ah! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?
NÉRON
Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire'.
Mitliridate^.
(Extrait.)