idole des Phéniciens et des ihaldéens
3. Voilà un modèle d'exposition. Onns ce petit nombre de vers, en efTet, comme l'ont fait observer les meilleurs criii(pies, Racine a mis le spectateur à même de savoir tout ce qu'il faut po'.ir s'intéresser aux incidents de la pièce elles saisir avec facilité. Il lui a fait connallrc Ailialie et Joad , le jour de l'action <'t le lieu de la scène , qui est le vestibule du lemple. Ce qui suit n'est pas moins propre à éclairer le caractère des antres personnages et à préparer la marche des événements qui vont «e produire.
\. C'était la sœur d'Ochozias , la tille de Joram et la bclle-lHIed'Athalic
2iG J. IIAGIN1<:.
Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté. [vento.
Pour vous perdre il rj>st i;oiiil de ressort*? qu'il n'in-
Qneiquefois il vous plaint, souvent même il vous vanlo* :
Il allectc pour vous une fausse douceur,
Kt par là, de son fiel colorant la noirceur,
Tantôt à celte reine il vous peint redoutable :
Tantôt, voyant pour Tor sa soif insatiable,
Il lui feint^ qu'en un lieu que vous seul connaissez,
Vous cachez des trésors par David amassés.
Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.
Je Tobservais hier, et je voyais ses yeux
Lancer sur le lieu saiiit des regards furieux :
Comme si , dans le foud de ce vaste édifice.
Dieu cachait un vengeur armé i)Our son supplice.
Croyez-moi, plus j'y pense, et moiis je puis douter
Que sur vous son courroux ne soit près d'éclater,
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
JOAD
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect cà sa volonté sainte ,
Je crains Dieu,cherAbner, et n'ai point d'autre crainte*.
Cependant je rends grâce au zèle ofiûcieux
Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux :
je vois que Tinjustice en secrei vous irrite,
Que vous avez encor le cœur israélite.
Le ciel en soit béni! Mais ce secret courroux,
Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?
La foi qui n'agit point, esl-ce une foi sincère?
\. Tacite a bien dit : « Pessimum inimicoruna genus laudantes. » On admirera , d'ailleurs, ce portrait d'iiypocrite et d'imposteur, tracé de main de maître. Une légère imfHrfeclion à relever seulement, c'est dans le vers suivant le mol fanase, qui, précédé â\ifficler, peut paraître inutile, puisqu'une douceur a/feclée ressemble beaucoup à une fausse douceur.
2. // Ini (Ut faussement : ce latinisme précis ei rapide, dont l'emploi était jadis fréquent parmi nous, est aujourd'liui presque hors d'usage. Cf. Cinna V,3.
3. « Tout ce qu'il peut y avoir de sublime , comme l'a remarqué Bolleau, Réflex. criiiq., paraît rassemblé dans ces quatre vers : la majesté de la pensée, la noblesse du sentiment, la magniîicence des paroles et l'harmonie de l'expression. » — On a signalé dans ce passage une imitation très -perfectionnée de quelques vers attribués à un poële-hislorien du svi' siècle, Pierre Matthieu, auteur d'une tragédie iniiUilée la Guisiade. En réalité ces vers appartiennent à une autre pièce, le Trioniph' de la Ligue, qui est d'un certain Nérée. Par d'anires citations, il serait aisé de montrer qi:e Racine, qui connaissait si bien les Grecs et les Romains , n'avait jjuUetnent dédaigné rélude de notre ancienne littérature, et qu'il a su puiser, dans pins d'titi emprunt qu'il lui a fait, le germe de très-grandes beautés
Huit ans déjà passds*, une impie étrangère
Du sceptre de David usurpe tous les droits,
Se baigne impunément dans le sang de nos rois,
Des enfants de son lils détestable bomicide,
Et môme contre Dieu lève son bras perfide;
Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant Etal^,
Vous, nourri dans les camps du saint roi Josapliat,
Qui sous son (ils Joram commandiez nos armées,
Qui rassurâtes seul nos villes alarmées,
l.orsque d'Ocliozias le trépas imprévu
Dispersa tout son camp à Taspecl de Jéhu;
« Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche! »
Voici comme ce Dieu s'exprime par ma bouche :
« Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
« Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer ?
« Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
« Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses'?
« Le sang de vos rois crie, et n'est point écoulé.
« Rompez, rompez tout pacte avec Timpiété ;
a Du milieu de mon peuple exterminez les crimes :
« Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes*. »
ABNER
Hé! que puis-je au milieu de ce peuple abattu! Denjamin est sans force, et Juda sans vertu : l.e jour qui de leurs rois vit éteindre la race Eteignit tout le feu de leur antique audace. Dieu même, disent-ils, s'est retiré de nous :
1. Le modèle do ce tour si vif cl si concis a 6lé donné par Malherbe h Racine, il se Irouvo dans la Iriuluclion de quelques vers de Grolius , connus sous le nom de i'roso/o/Kf d'Osiende, sur lesquels s'exercèrenl à l'envi nos beaux esprits du xvi* siècle :
Trois ans dcjà passés , thCâlre de la j;uerrc, etc.
2. A la difTéieiice des autres personnages de cette pièce, celui d'Abner, dont ces vers donnent une si honorable idôe, est une création du pocte : ni l'KcriUire, ni l'ant^^iir des Antiiiiiité'<jml(n(jues, Josèphe, n'en font mention. Déplus, comme l'observe lieoffroy. Aimer convient i merveille, d'apiès son caractère pénéreux . mais peu enlreprenanl , au plan d'une action conduite par la puissance divine, dont Joad n'est (pie l'instrument.
3. J. R. Rousseau a dit , en puisant aux sources sacrées dont s'est ins|)iré Racine, 0(L, I, Il :
Que m'importent vos sacrifices , Vos ofTiandei cl vos lroii|ieaux?
Dieu boil-il le san<,' des gf'nisses, Mange-t-il la cbair des taureaux?
Il semble avoir reculé devant le mol bow, qui se trouve dans l'Écriture, el dont Racine a Tait un emploi si original el si hardi.
4. « Quelle \ivacité. dii Geoffroy, cpiel mouvement dans ce discours de Joad, qui juiul ainsi la réponse à l'objection! •
De l'honneur des Hébreux autrefois si jaloux,
Il voit sans intérêt l(3ur grandeur terrassée;
Et sa miséricorde à la fin .s'est lassée :
On ne voit plus pour nous ses redoutables mains
De merveilles sans nombre effrayer les humains :
L'arche sainte est muette, et ne rend plus d'oracles.
JOAD
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ' ? Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir*'? Auras-tu donc toujours dos yeux pour ne point voir, Peuple ingrat? Quoi! toujours les plus grandes mer- Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles? [veilles Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours Des prodiges fameux accomplis en nos jours, Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces, Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces : L'impie Achab détruit, et de son sang trempé Le champ que par le meurtre il avait usurpé; Près de ce champ fatal Jésabel immolée, Sous les pieds des chevaux cette reine foulée. Dans son sang inhumain les chiens désaltérés. Et de son corps hideux les membres déchirés; Des prophètes menteurs la troupe confondue, Et la flamme du ciel sur l'autel descendue; Elle aux éléments parlant en souverain.
Les cieux par lui fermés et devenus d'airain, Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ; Les morts se ranimant à la voix d'Elisée' ? Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants,
1. Ce mouvement se retrouve dans les Odes de Rousseau , IV, 8 :
Et quel siècle jamais mérite mieux sa haine?
'2. Cicéron a dit (en imitant lui-même Eschine, Discours sur la couronne,
où tiçaù'kt.vov, où irfO£(r«î;jiaivov ^;Atv ol ^eoi...): « Tum vero ila praesentes his lemporijjus opem et auxilium nobis tulerunl (dii immoriales), ut eos [)aenc oculis videra possemus... » In CatiL, 111, 8. — Massillon paraît s'èlre rapjelé les vers de Racine dans son Sermon pour le qualricme dimanche de V Aient ; voy. le morceau terminé par ces mois : • D'où parlent ces Oéaux si longs el si terribles, grand Dieu? »
3. « Celte énuméralion est , suivant Geoffroy, la plus belle et la plus éloquente qui ait jamais signalé la verve dun pôëte français. « Dans ces quatorze vers, dont chacun retrace un miracle fameux et un mémorable fait d'histoire , on ne sait qu'admirer le plus, de la justesse et de la vivacité des images , de l'énergique précision du style , de la hardiesse des expressions , ou de cet art merveilleux d'association qui rend poétiques les termes de rusage le plus vulgaire. Les consonnanccs redoublées de plusieurs vers, loin d'èlre ici un défaut, produisent un trcs-lieureux elfel. en ajoutant un dernier trait à l'effrayant tableau qu'ils présentent. Ces cliutes uniformes peignent en quelque sorte ce que la volonté divine a d'immuable cl d'irrésistible.
Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps : Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa f^loire; Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.
ABNER
Mais où sont ces honneurs à David tant promis, Et prédits même encore à Salonion son lils? Hélas! nous espérions que de leur race heureuse Devait sortir de rois une suite nombreuse ; Que sur toute tribu, sur toute nation, L'un d'eux établirait sa domination, Ferait cesser partout la discorde et la guerre, Et verrait à. ses pieds tous les rois de la terre.
JOAD
Aux promesses du ciel pourquoi renoncez- vous?
ABNER
Ce roi lils de David, où le chercherons-nous?
Le ciel môme peut-il réparer les ruines
De cet nrbre séché jusque dans ses racines*?
Athalie étoulîa l'enfant même au berceau.
Les morts, après huit ans, sortent- ils du tombeau?
Ah ! si dans sa fureur elle s'était trompée ;
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée....
JOAD
Eh bien! que feriez-vous?
ABNER. 0 jour heureux pour moi !
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi! Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées... Mais pourquoi me flatter de ces vaines [lensées? Déploiable héritier de ces rois triomphants, Oi'hozias restait seul avec ses enfants; Par les traits de Jéhu je vis percer le p.''re : Vous avez vu les ills massacrés par la mère.
JOAD
Je ne m'explique point*; mais quand l'astre du jour
1. C'est une imitation d'une belle métapiioro d'Kschvlo, les Cliocuhores, V.258: . > i ,
Out' àpx'^ô; (TOI uâ; ôô' aùavOei; iiu9{i.iPiv
Observons-le, en outre, à coUe occasion : les figures, plus nombreuses et souvenl plus hardies dans Racine (pie dans aucun autre do nos p ('tes , no se renianpient pas chez lui : telle est leur con>lanle juste-se et la place'nalurelle qui leur est toujours assign('e. De cotte adre.^se et di* cette rOservo qui préside à leur emploi ii.iit un stylo qui n'aiipariienl qu'à Racine: de li sortent en fouUî tics alliancos de mots jusipi'à lui iuusitt'ONol dont ou n'iiperçoil nullement l'audace : ce qu'il invente, dit M. Yilleuiain, semblant plutôt manquer à la langue que la violer,
2. LUscrélion habile qui a pour cfTcl de piquer vivement la curiosité du
Aura sur l'horizon fait lo tiers de son tour, Lor^^que la troisième heure aux prières rappelle*, lictrouvez-vous au toniple avec ce iiifTiie zèle. Dieu pourra vous montrer par (l'Jmpjrt'inls hienfaits Que sa i)arole est stable et ne tiompe jamais. Allez : pour ce i^rand jour il faut (jue je mapprêtc, Et du temple déjà l'aube blanchit* le fait".
AliNER.
Quel sera ce bienfait que je ne comprends pas V LMiiuslre Josabeth porte vers vous ses pas : Je sors, et vais me joindre à la troupe fidèle Qu'attire de ce jour la pompe solennelle.