Mouvement emprunté à Virgile, En., lll
.... Quid non mortalia pectora cogis, Au ri sacra famés?
J. RAChNE. 2Si
Dans lo temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu j'ai coiieu la pensée ; J'ai cru que des pn'sents cahneraient son courroux, Que ce Dieu quel qu'il soit en deviendrait plus doux : Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
J'entre : le peuple fuit, le sacrilice cesse. Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur : Pendant qu'il me parlait, ô surprise, ô terreur ! J'ai vu ce même enfant dont je suis menac(;e, Tel qu'un songe eiïrayantra peint à ma pensée. Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin. Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enlin ; C'est lui-même*. Il marchait à côtii du grand prêtre; Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître. Voilcà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter. Que présage, Mathan, ce prodige incroyable?
MAT n AN.
Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable...
ATHALIE
Mais cet enfant fatal, Abiier, vous l'avez vu : Quel est-il? de quel sang et de quelle tribu?
ABNER
Deux enfants à l'autel prêtaient leur ministère : L'un est lils de Joad, Josabeth est sa mère; L'autre m'est inconnu*.
MATUAN. Pourquoi délibérer ?
De tous les deux, madame, il se faut assurer. Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures^; Que je ne cherche pointa venger mes injures; Que la seule équité règne en tous mes avis : Mais lui-même, après tout, fût-ce son propre fils. Voudrait-il un moment laisser vivre un coupable?
ABNER
Do quel crime un enfant peut-il être capable?
MATUAN.
Le ciel nous le fait voir un poignard à la main :
1. Celle ressemblance si forle enlrc Joas el l'enfant qu'AUialic a vu en sonpc est, comme le coiislate I.a Harpe, un des ressorts les micuï conçus qu'on ait jamais employés dans une action dramalicjue.
•2. Aimer parle ici «ans reinlo; car le secret de la nais^sance de Joas m; lui a pas été n''vt'lt''. On eiii rt^îîrollé de voir ce caracli-rc loyal forci' en tjuelquo sorte de s'abaisser au mensonge : c'est lî», remarque sur ce point un crilique , une de ces convenatices délicates dont les ouvrages de Racine offrent ime mullilude d'exemples.
3. Kn d'autres lermes. mes attentions , ma conduite pleine de' mesure. Le l'iuricl employé par Racine ne serait pas reçu aujourd'hui,
S. Poésie, Super. lo
iVA .1. HACINK
Le ciel est juslo el s.'r^^o al no fait rion en vain. Que chercliez-vous do plus?
aijm:ii. Mais sur la foi d'un son^^'î, Dans le sang d'un enfant voul.!Z-vous qu on se plonge ? Vous ne savez encor de quel père il est né, Quel il est.
MATUAN. On le craint : tout est examiné. A d'illustres parents s'il doit son origine, La splendeur de son sort doit hâter sa ruine : Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé, Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé 1 Est-ce aux rois à garder cette lente justice ! Leur sûreté souvent dépend d'un prompt supplice. N'allons point les gêner d'un soin embarrassant : Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent*.
ABNER
Hé quoi, Mathan ! d'un prêtre est-ce là le langage ? Moi, nourri dans la guerre, aux horreurs du carnage, Des vengeances des rois ministre rigoureux. C'est moi qui prête ici ma voix au malheureux! Et vous qui lui devez des entrailles de père. Vous, ministre de paix dans les temps de colère, Couvrant d'un zèle faux votre ressentiment, Le sang à votre gré coule trop lentement! Vous m'avez commandé de vous parler sans feinte, Madame : quel est donc ce grand sujet de crainte? Un songe, un faible enfant que votre œil prévenu Peut-être sans raison croit avoir reconnu.
ATHALIE
Je le veux croire, Abner; je puis m'être trompée : Peut-être un songe vain m'a trop préoccupée. Eh bien ! il faut revoir cet enfant de plus près; 11 en faut à loisir examiner les traits. Qu'on les fasse tous deux paraître en ma présence.
ABNER
Je crains....
ATHALIE. Manquerait-on pour moi de complaisance? De ce refus bizarre où seraient les raisons? Il pourrait me jeter en d'étranges soupçons. Que Josabeth, vous dis-je, ou Joad les amène :
1. Ces odieuses maximes ont été aussi place-espar Corneille dans la bouche de Pholin, empoisonnant- de ses conseils la jeunesse de Ptolémée; voy. l'ompér, I, 1 :
La timide équité détruit l'art de régner.
Quand ou craiut d'être injuste on a toujours à craindre,
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre , etc.
J. UACINI-:. 2f{5
Je puis, quand je voudrai, parler en souveraine. Vos prêtres, je ven\ bien, Abner, vous Tavouer, Des bontés d'Athalie ont lieu de se louer, .le sais sur ma conduite et contre ma puissance .Jusqu'où de leurs discours ils portent la licence : lis vivent cependant, et leur temple est debout. Mais je s<'ns que bientôt ma douceur est à bout. Que Joad mette unlrein à son zèle sauvage. Et ne m'irrite point par un second outrage.
AcTB H, Scène VII.
Joas, Athalie, Josabelh , Zacharie , Salomit/i {sœur de Zacharie), Abner, deux lévites, le chœur, suite d'Athalie.
Par Toidre d'Athalie, les deux enfants dont vient de parler Abner sont amenés en sa présence ; elle a voulu les interroger.
ATHALiE, à la vue de Joas.
0 ciel! plus j'examine, et plus je le regarde.... C'est lui ! dhorreur encor tous mes sens sont saisis.
[Montrant Joas.) Épouse d(; Joad, est-ce là votre fils?
JOSABETH
Qui ? lui, madame?
ATHALIE. Lui.
JOSABETH. Je ne suis point sa mère.
( Montrant Zacharie. ) Voilcà mon fils.
ATHALIE, à Joas. Et VOUS, quel est donc votre père? Jeune enfant, répondez*.
JOSABETH. Le ciel jusque aujourd'hui...
ATHALIE
Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui? C'est à lui de parler.
JOSABETH. Dans un âge si tendre Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?
1 Voici le passage louchant où l'on peut retrouver quelques traces de VIon d'Kuripide, l'une des pièces d« cet auteur qui allestcni le mieux la fécondilé de son invention, la souplesse de son génie et 1»^ charme de son style : voy. vers 319 et suiv., .">88 et suiv. : étiilion Tauclinilz. Quant à la scène de Racine , elle a é\ù si souvent louée, dil l.a Harpe, elle esl toujours si univcrselicmenl sentie, que touldéuiil pour en faire apprécier le mérite serait superllu. Qu'il nous suffise d'ajouter à celle remarque (|u'en 1710, uno circonstance qui intéressa l'iniaginaiion des spectateurs au succès nouveau d'Athalie , ce fut la ressemblance d'ûge et la situation d'orphelin qui parai.ssaient rapprocher de Joas le jeune roi Louis XV.
256 J. RACINK.
ATÏIALIE.
Cet âge est innocent ; son ingénuité N'allère point (uicor la simple vérité.
Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.
JOSABETH, à part.
Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche* !
ATIIALIE. t
Comment vous nommez-vous?
JOAS. J'ai nom Éliacin^.
ATHALIE
Votre père?
joAs. Je suis, dit-on, un orphelin Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance , Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
ATHALIE
Vous êtes sans parents?
joAs. Ils m'ont abandonné.
ATHALIE
Comment? et depuis quand?
JOAS. Depuis que je suis né.
ATHALIE
Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
JOAS
Ce temple est mon pays : je n'en connais point d'autre.
ATHALIE
Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
JOAS
Parmi dès loups cruels prêts à me dévorer.
ATHALIE
Qui vous mit dans ce temple?
JOAS. Une femme inconnue, Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point re^^ue.
ATHALIE
Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?
1, Ce vœu bien naturel semble justifier d'avance tout ce que nous trouverons d'étonnant dans les paroles d'un enfant tel que Joas : la sagesse divine pouvait seule en effet lui inspirer le bonheur merveilleux avec lequel il va confondre , par la simplicité de ses réponses, l'artifice des questions pressantes qui lui seront adressées. D'ailleurs une sagesse précoce avait élé pour lui le fruit des malheurs et d'une excellente éducation. Ainsi, parmi nous, dans la triste fin du règne de Louis XIV, cl grâce aux leçons du meilleur des mailrcs , onavait vu l'enfance d'un prince faire éclater prématurément des qualités d'esprit et de cœur qui promettaient un règne heureux au pays. Pour se proléger contre le reproche d'invraisemblance, Racin'e pouvait ajuste titre alléguer l'exemple du jeune duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon.
2. Tournure naïve, qui plait à l'endroit où l'a mise le poëtc; c'est d'ailleurs un latinisme.
J. RAGINli). 257
JOAS
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, VA sa bonté s'étend sur toute la iinlure. Tous les jours je Finvoque; et d'un soin paternel 11 me nourrit des dons oiïerts sur son autel.
ATMALIE.
Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse! La douceur do sa voix, son enfance, sa grâce, Font insensiblement à mon inimitié Succéder.... Je serais sensible à la pitié*?
ABNER
Madame, voilà donc cet ennemi terrible?
De vos songes menteurs l'imposture est visible, A moins que la pitié qui semble vous troubler Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.
ATMALIE, à Joas et à Josabeth.
Vous sortez'-^?
JOSABETH. Vous avcz cntcndu sa fortune : Sa présence à la fin pourrait être importune.
ATHALIE
Non : revenez.
(// Joas.) Quel est tous les jours votre emploi?
JOAS
J'adore le Seigm^ir; on m'exj)lique sa loi; Dans son livre divin on m'apprend à la lire, Et déjà do ma main je commence à récrire.
ATHALIE
Que vous dit cette loi?
JOAS. Que Dieu veut rtrc aimé; Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé; Qu'il est le défenseur de roiphelin timide, Qu'il résiste au superbe et punit rhomicide.
1. « Rien n'csl plus adroit ni mieux placé que ce mouvement depilié que r.iulcur donuo à .Mlialie. Il csl si uaUirol, si iiivolonlairo ol si rapide, qu'elle peul l'éprouver sans soilir de soti earaclère: el , d'ailleurs. le reliroelie qu'elle s'en fait la rend aussilùl à elle-même. Mais ce qu'il y a de plus heureux, c'esl que l'émolion qu'cile manifeste confirme celle du spectateur en la juslitiaui. » ( La Harpe. )
'J. « Avec qiu'Ue adresse Racine coupe ici une scène extrêmement lonpue, et par Ih renouvelle l'intérêt! V.n voyant sorlir Josabeth a\ec l'enfant, le spcelaleur resi)ire et croit le danger passé, lorsque tout à coup Alhalie les faisant revenir excile de nouvelles alarmes. » ( GcofTroy.) — On remaniuera, de plus, l'habile gradation d'après laquelle sendtleront s'accroître, dans ce secDHil interrogatoire, la sagesse et l.i force des réponses de Joas, sans qu'aucune d'elles pourtant excède la portée de son jeune l'ige , miVi , counno on le suppose, par la lecture des livres sacrés. Le rapport sensible de ses paroles avec sa propre situation ou avec celle de la reine, aisément saisi par le spcelaleur, ajoute encore à leur ellel.
258 J. UAClNb:.
ATIIALIE.
J'entends. Mais tout co peuple enfermé dans ce lieu, A quoi s'occupe-t-il?
JOAS. Il loue, il bénit Dieu.
ATIIALIE.
Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple!
JOAS
Tout profane exercice est banni de son temple.
ATHALIE
Quels sont donc vos plaisirs?
JOAS. Quelquefois à l'autel Je présente au grand prêtre ou l'encens ou le sel ; J'entends chauler de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.
ATHALIE
Hé quoi ! vous n'avez point de passe-temps plus doux? Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous. Venez dans mon palais , vous y verrez ma gloire.
JOAS
Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?
ATHALIE
Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.
JOAS
Vous ne le priez point.
ATHALIE. Vous pourroz le prier.
JOAS
Je verrais cependant en invoquer un autre.
ATHALIE
J'ai mon Dieu que je sers; vous servirez le vôtre : Ce sont deux puissants dieux.
JOAS. Il faut craindre le mien :
Lui seul est Dieu, madame; et le vôtre n'est rien.
ATHALIE
Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.
JOAS
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
ATHALIE
Ces méchants , qui sont-ils ?
josABETH. Hé ! madame, excusez.
Un enfant. ..
ATHALIE , à Josabeth.
J'aime à voir comme vous l'instruisez.
Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire : Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire. Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier : Laissez là cet habit, quittez ce vil métier; Je veux vous faire part de toutes mes richesses;
J. llAClNi:. 189
Essayez dès ce jour relï'otdo mes promesses.
A ma table, partout, à mes côli's assis.
Je prétends vous traiter comme mon propre fils.
JOAS
Comme votre lils !
ATHALiE. Oui.... Vous voustaiscz?
JOAS. Quel père Je quitterais! Et pour...
ATHALiK. Eh bien ?
JOAS. Pour quelle mère!...
ATHALIE, à Josaheth.
Sa mémoire est fidèle, et dans tout ce qu'il dit, De vous et de Joad je reconnais l'esprit. Voilà comme, infectant cette simple jeunesse, Vous employez tous deux le calme où je vous laisse. Vous cultivez déjà leur haine et leur fureur; Vous ne leur prononcez mon nom qu'avec horreur.
JOSABKTH.
Peut-on de nos malheurs leur dérober l'histoire ? Tout l'univers les sait: vous-même en faites gloire.
ATHALIE
Oui, inajuste fureur, et j'en fais vanité\
A vengé mes parents sur ma postérité.
J'aurais vu massacrer et mon pèro et mon frère,
Du haut de son palais précipiter ma mère,
Et dans un même jour épjor^er à ia fois
(Quel spectacle d'horreur! ) quatre-vingts fils de rois* ;
Et pourquoi? pour venger je ne sais quels prophètes
Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes :
Et moi, reine sans cœur, fille sans amitié,
Esclave d'une lâche et frivole pitié,
Je n'aurais pas du moins à cette aveugle rac^e
Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage.
Et de votre David traité tous les neveux
Comme on traitait d'Achab les restes malheureux!
Où serais-je aujourd'hui, si , domptant ma faiblesse,
Je n'eusse d'une mère étoufié la tendresr.e ;
Si de mon propre sang ma main versant des flots
N'eût par ce coup hardi réprimé vos complots?
Enfin de votre Dieu l'implacable vengeance
1 . Revoir celle expression dans nos extraits do Molière, p. 132 do co volume.
2. Ces massacres avaienl été ordonnés, ainsi qu'on le voit dans la pn'/ince de Racine, par Jihu, • que Pieu avait fait sacrer pour rt-pner sur Israël .et pour être le ministre de ses vengeancfs. • — De sou cùiO , Alhalie . dans l'aveuglement de sou impiété et pour lutler contre Dieu , avait condamné à mourir tous ses petits-fils , comme descendants de David.
Entre nos deux maisons rompit toulc alliance : David m'est en horreur; et les (ils de ce roi , Quoique nés de mon sang, sont étrangers pour moi
JOSABETH
Tout vous a réussi. Que Dieu voie, et nous juge.
ATHALIE
Ce Dieu, depuis longtemps voire unique refuge, Que deviendra l'efTet de ses prédictions? Qu'il vous donne ce roi promis aux nations, Cet enfant de David, votre espoir, votre attente.... Mais nous nous reverrons. Adieu, je sors contente : J'ai voulu voir, j'ai vu.
Cn devine facilement le résultat de celte entrevue, Quelque temps indécise et troublée, Allialic veut bionlôt qu'on lui livr<i Eliacin. Malhan se présente à Josubclh et réclame cet otage. H est repoussé avec opprobre. Pendant qu'il court échauffer les ressentiments de la reine, le grand prêtre, pour conjurer Je péril, a résolu de proclamer roi Joas et de renverser la domination d'Athalie, en lui inlligeant le châtiment de tous ses crimes.