J. B. ROUSSEAU
Au comte du Luc*.
Tel que le vieux pastour des troupeaux de Neptune , Prêtée, à qui le ciel , père de la Fortune,
Ne cache aucuns secrets, Sous diverse ligure, arbre, flamme, fontaine ^ S'efforce d'échapper à la vue incertaine
Des mortels indiscrets;
Ou tel que d'Apollon le ministre terrible , Impatient du dieu dont le souille invincible
Aj^'ite tous ses sens, Le regard furienx, la tête échevelee.
Du temple fait mugir la demeure ébranlée,
Par ses cris impuissants' :
Tel aux premiers accès d'une sainte manie, Mon esprit alarmé redoute du génie
L'assaut victorieux :
Il s'étonne, il combat Tardeur qui le possède, Et voudrait secouer du démon qui l'obsède
Le joug impérieux.
Mais sitôt gue, cédant à la fureur divine. Il reconnaît enfin du dieu qui le domine Les souveraines lois;
dans une de ses leUrcs, a déclaré celle ode excellente. « Il y a , ajonlc-l-!l, des endroits merveilleiixl Quoi! Rome..., Quel est dmic.... Héron cruels...; et surtoul on ne saurait trop estimer cet autre endroit : Le uutsiiue tombe.... L'auleur choisit et met eu œuvre les traits d'histoire avec beaucoup d'art. »
1. Rousseau s'élanl retiré on Suisse, après son baiiiiissenienl (17l'2), fut accueilli avec distinction par l'ambassadeur do France en ce pays , le comte du l.uc, qui s'honora d'éire son protecteur, et qu'il a rôcoinponsé en rendant son nntn immortel. Ce si'igneur fut un peu plus lard |)I('ni|)olonliaire .'» la paix de Bade. Rousseau raccom|)afîna dans la suite i"» Vienne, où il s'attacha au prince Kus:éne. l/otle (jui est adressée au comte du Luc est la plus célèbre des compositions de Rousseau, et La Harpe allait jusqu'à dire t|u'il ne connaissait rien qui lui fiU supérieur, dans notre langue , pour l'ensemble cl pour le style. Elle a plus d'un poifil de ressemblance avec la troisième l'ythique de IMndare , et l'on peut voir dans la II* leçon citée de .M. Villemain une comparaison piquante établie entre ces deux pièces.
2. Voy. Virpile, représentant, d'après lO^/î/sswd'IIomèro, cli.IV.Ies métamorphoses de Protée , Géory., iV, /lOG et suiv.
3. llelle imilaiion de Virgile, Eu.. VI, -47 et suiv. Cf. Ovide, Me!., XIV. 3. Tout ce brusque début, si favorable au genrede l'ode et au sujet ici traité, est, on le voit, emprunté aux anciens. — Cet appareil myllioiogi<pic (iiiils aimaient, et qui pour eux ne mantpiait pas de naturel, semble chez nous, par malheur, pluiùl un jeu brillant d'esprit que l'expression d'un sentiment profond.
202 j. h. I{''k;ssf<:au.
Alors, tout pénétré de «a vertu supr^-me, Ce n'est plus nn mortel, c'est Apollon Ini-mi^nrie Qui parle par ma voix*.
Je n'ai point l'honrcux don de ces esprits faciles Pour qui les doctos .sœurs, caressantes, dociles,
Ouvrent tous leurs trésors, VA qui, dans la douceur d'un tranquille délire, iN'éprouvèrent jamais, on maniant la lyre,
Ni fureurs ni transports*.
Des veilles, des travaux, un faible cœur s'étonne; Apprenons toutefois que le fils de Latone ,
Dont nous suivons la cour.
Ne nous vend qu'à ce prix ces traits de vive flamme Et ces ailes de feu qui ravissent une âme
Au céleste séjour.
(i'est par là qu'autrefois d'un prophète fidèle* L'esprit, s'aliranchissaiU de sa ciiaîne mortelle
Par un puissant effort.
S'élançait dans les airs comme un aigle intrépide, Et jusque chez les dieux allait d'un vol rapide
Interroger le sort.
C'est par là qu'un mortel , forçant les rives sombres, Au superbe tyran qui règne sur les ombres
Fit respecter sa voix :
Heureux si, trop épris d'une beauté rendue. Par un excès d'amour il ne l'eiit point perdue
Une seconde fois*.'
i. Un grand écrivain de nos jours a peint aussi celle luUe du poëte contre l'inspiraUon qu'il repousse vainement et qui fait couler de ses lèvres , en le domptant, des torrents d'hannonin. On peut lire , dans les Premières Mcditaliuns iwétiques , rEnlhousiasnie, et dans les Nouvelles MeiUtations , l'Esprit de Dieu.