‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 206 sur 254 · Acte V, Scène V · texte numérisé non relu

Acte V, Scène V

Pharasmane, Arsame , Milrane (capitaine des gardes), Hydaspe (confident de Pharasmane), gardes.

PHARASMANE.

.... Qui peut lui rendre encor celte perte si chère ? Des larmes de mon fils quel est donc le mystère? Mais, moi-même, d'où vient qu'après tant de fureur Je me sens malgré m.oi partager sa douleur* ?

mords de Rhadamiste, en nous faisant éprouver pour le crime de cet hommo bouillant et emporté plus de compassion que d'horreur : c'est son amour effréné, c'est l'égarcmenl de la jalousie, qui l'ont rendu coupable,

1. Quoi de plus beau que de voir les sentiments de la nature pénétrer en quelque sorte dans ci lie âme qui leur avait été jusque-là fermée , et en amollir la dureté sauvage?

GRÉBILLON. 307

Par quel charme, malgré le courroux qui m^nilanimo,

La pitié s'ouvre-l-elle un chemiu dans îiiun âme ?

Quelle plaintive voix trouble en secMTt mes sens,

Et peut former en moi dci si tristes acccMits?

D'où vientqiie je frissonne? et quel est donc mon crime?

Me serais-je mépris au choix de la victime?

Ou le sang des Romains est-il si priîcieux

Qu'on n'en puisse verser sans oITenser les dieux*?

Par mon ambition, d'illusties destinées,

Sans pitié, sans regrets, ont été terminées;

Et lorsque je punis qui m'avait outragé,

Mon faible cœur craint-il de s'être trop vengé?

D'où peut naître le trouble où son trépas me jette?

Je ne sais, mais sa mort m'alarme et m'inquiète.

Quand j'ai versé le sang de ce fier ennemi.

Tout le mien s'est ému ; j'ai tremblé, j'ai frémi :

11 m'a même paru que ce Romain terrible,

Devenu tout à coup à sa perte insensible,

Avare de n)on sang quand je versais !e sien,

Aux di'pensde ses jours s'est abstenu du mien 2.

Je rappelle en tremblant ce que m'a dit Ai same ;

Eclaireissez le trouble où vous jetez mon âme;

Ecoutez-moi, mon lils, et reprenez vos sens.

ARSAME.

Que vous servent, h('Ias! ces regrets impuissants? Puissiez-vous à jamais, ignorant ce mystère, Oublier avec lui de qui vous fûtes père!

PHARASMANE.

Ah! c'est trop m'alarmer : expliquez-vous, mon fils. De quel effroi nouveau frappez-vous mes esprits?

{Âporcevan t R hadam i.ste. ) Mais, pour le redoubler dans mon âme éperdue. Dieux puissants, quel objet offrez-vous à ma vue?

AcTK V, Scène VI,

Pharasmane, Bhadaviiste (porté par des soldats), Zcnobic, Arsamc , Hiéron, Mitrane, Hydaspe, Phénice, gardes.

PHARASMANE , à Rhaclomiste.

Malheureux, quel dessein le ramène en ces lieux? Que cherches-tu?

1. C'est là lin de ces traits sublimes, si mulliplk^s dans Khndamxsle , qui ont plact* Crétdllon parmi les mnlires.

2. Le respect de l\hadanusie pour les jours de son père semble une expialion de ses Taules, et actiève de les lui faire pardonner.

niiADAMiSTE. Jo viens expirer â vos yeux*.

PIIARASMANE.

Quel trouble me saisit!

RiiADAMiSTE. Quoiquc ma mort approche, Ne craignez pas, seigneur, un injuste reproche. J'ai reçu par vos mains le prix de mes forfaits : Puisseiiit les justes dieux en être satisfaits ! Je ne méritais pas de jouir de la vie.

( A Zénobie. ) Sèche tes pleurs; adieu, ma chère Zénobie ! Mithridate est vengé.

PHARASMANE. Grands dieux! qu'ai-je entendu? Mithridate ! Ah ! quel sang ai-je donc répandu? Malheureux que je suis! puis-je le méconnaître? Au trouble que je sens, quel autre puurrait-ce être! Mais, hélas ! si c'est lui, quel crime ai-je commis ! Nature, ah ! venge-toi, c'est le sang de mon fils.

RHADAMTSTE.

La soif que votre cœur avait de le répandre N'a-t-elle pas suffi, seigneur, pour vous l'apprendre? Je vous l'ai vu poursuivre avec tant de courroux, Que j'ai cru qu'en effet j'étais connu do vous.

PHARASMANE.

Pourquoi me le cacher? Ah, père déplorable!

RHADAMISTE

Vous vous êtes toujours rendu si redoutable, Que jamais vos enfants, proscrits et malheureux. N'ont pu vous regarder comme un père pour eux. Heureux, quand votre main vous immolait un traître. De n'avoir point versé le sang qui m'a fait naître^, Que la nature ail pu, trahissant ma fureur. Dans ce moment affreux s'emparer de mon cœur ! Enfin, lorsque je perds une épouse si chère. Heureux, quoiqu'on mourant, de retrouver mon père*! Votre cœur s'attendrit; je vois couler vos pleurs.

{A Arsame.) Mon frère, approchez-vous; embrassez-moi ; je meurs*.

1. Ici le style, le spectacle, la situation des personnages, enfin tout le dénoùment, ne sont pas moins tragiques que le reste de la pièce, — De là ce jugement si favorable de iMontesquieu : « Nous n'avons pas d'auteur qui donne à l'âme de plus grands mouvements que Crébillon et qui nous arrache plus à nous-mêmes. »

2. Ce tour manque de netteté : heureux semblerait en effet se rapporter à Pharasmane, et il s'applique à Rhadamiste. Il faudrait en prose; Heureux, pour moi, que je n'aie point versé, elc.

3. Paroles touchantes dont la simplicité nous tire des larmes, et fait à propos succéder des émotions douces , qui détendent et charment les âmes, aux mouvements terribles qui les ont agitées.

4. Un sentiment qui nous intéresse encore à Rhadamiste est ce témoignage

CRKBILLr).V. 309

ZKNODTE.

S'il faut par des forfaits que ta justice éclate,

Ciel , pourquoi vengeais-tu la mort de Mithridate*?

PHARASMANR.

0 mon fils, ô Romains? êtes-vous satisfaits?

[A Jrsame.) Vous, que pour m'en venger j'implore désormais, Courez vous emparer du trône d'Arménie; Avecî mon amili(5 je vous rends Zénobie : Je dois ce sacrilice à mon lils malheureux. De ces lieux cependant éloignez-vous tous deux : De mes transports jaloux mon sang doit se défendre; l'uyez, n'exposez plus un père à le répandre*.

de Icndrosse qu'il donne à son frère Arsame: il surfirail pour montrer qu'il n'est nullcmonl inaccessible aux afTeclions naturelles. La vertu douce cl l'Ame pure (rArsame, toujours fidèle à ses devoirs de sujet et de fils, produisent d'ailleurs elles-mùmcs , dans cette tragédie, un beau contraste avec le caractère sans frein et sans mesure de Rliadamiste.

1. On a dit en ciïetque Milhridate, père de Zénobie, avait été la victime de Uhadamiste : c'était parce qu'il avait voulu lui enlever sa fille et la donner à un autre. Mais, comme le remarque La Harpe, t la première cause de tous ces malheurs était la perfide ambition de Pharasmane , qui avait pris les armes contre son frère , contre ce même Mithridate , qui avait élevé son fils et lui avait promis Zénobie. »

2. Voilà un caractère qui se soutient jusqu'au bout et une conclusion do naiurc à plaire au spectateur, en mémo temps qu'elle est conforme aux lois d(î la vraisemblance. — Il est bien dommage, faut-il dire en terminant . que Créhiilon, avec un pénie si éminemment dramatique, ail trop peu étudié la langue et travaillé trop imparluilcmcnt ses vers.

Le troisième rang dans la comédie a été, du moins jusqu'à notre siècle, mérilé i)ar Deslouchcs. Bien loin de Molière sans doute, et à quelque distance de Regnard, il a su, par un coin d'origin:ilili!, se faire sur la scène une place honorable'. On est peu d'accord sur les débuts de cet ingénieux écrivain. Ne à Tours en 1080, il so serait, s'il faut en croire quelques-uns. dérobé à la direction de ses parents pour embrasser la vie de théâtre, et l'acteur improvisé n'eût pns tar(!é à céder la place à l'auteur. Suivant d'autres, qui paraissent mieux instruits, à lasuite d'étudessoignées et complètes, il aurait porté qu-.lque temps les armes; puis un ambassadeur, le marquis de Puysieux, lui eût ouvert, en l'attachant à sa personne, la carrière de la diplomatie, qu'il parcourut en efïet plusieurs années, et qu'il abandonna pour so livrer entièrement aux lettres. Quoi qu'il en soit, il a eu le rare mérite de respecter son talent, et de n'en faire jamais qu'un usage avoué par là morale. Ses pièces se recommandent, en général, non pas tant par la force comique et l'enjouement du dialogue que par leur sage régularité et les situations touchantes qu'elles présentent : cet art avec lequel, tout en charmant l'esprit, il réussit b émouvoir doucement et assainir le cœur, rappelle l'auteur de VAndricnne. C'est ce qu'on remarque en particulier dans le Glorieux, qui est, avec le Philosophe marié, le chef-d'œuvre de Destouches'. Au reste, à l'âge de soixante ans, il cessa d'écrire pour le théâtre et sur le théâtre, et jusqu'à sa mort (175'0 ne s'occupa plus que d'études théologiques. Sa vie avait été assez régulière et assez pure pour que ce changement ne fût pas de nature à beaucoup surprendre. Il appartenait à l'Académie française.

i. Il s'est appliqué surtout à poursuivre les défauts ou les vices qui sont le fléau de la société, comme rindiquenl assez les titres do ses ouvrages: Vlrrésolu, Vx\mbilienx , VArcJti-Menteur, VEnvienx , Vlndiscrète, etc.

2. Un précieux travail de ce [xiële, qui malheureusement paroîl perdu, était un commentaire sur les ouvrages drainaliques anciens et modernes, auquel il avait consacré de nombreuses années. On trouvera un éloge de Desiouches dans le recueil des liloçies des Âcadéiniciens , faits par d'Alembert. Il faut, en outre, coasuller sur lui le Cours de liltéralnre de La Harpe (111' part., liv. 1, ch. 5, secl. 2) et le Tableau de la Littérature au dix-liuitième siècle, par î\l. Villemain (12° leçon). Une belle édition des Œuvres de Destouches a été donnée par son fils à l'imprimerie royale, en 1757. On signalera de î^lus celle qui a paru chez Lefévre, 181 1, précédée d'une notice sur la vie et les ouvrages de l'aiileur (par iM. de Senone); enfin celle de Crapelel, 1822, considérée même comme la meilleure, et un choix de ses pièces publiées par Auger en iSiO.

DKSTOUGHKS. 311

Le Glorieui*.

(Extraits.)

Le comte de Tufière cl Philinlo recherchent la m:iin crisabelle, fille de Lisimon, riche bourgeois, fort commun quoique anobli. Philinle est timide au point d»; ne pis user des ressources de son esprit, et l'exct^s d'une bonne qualité remisa société fort ennuyeuse. Le comte joint, au conlrairt', à dos dehors distingués une sufiisance ridicule : c'est le personnage du glorieux. Isabelle a auprès d'elle une jeune personne dont on ne connaît pas la famille, et ijue sa mauvaise fortune a |)rcsque réduite à Tétit de domeslicilé . mais qui a de l'éducalion, et qu'cdie Iraile eu amie : elles ont été, en effet, camarades de pension. Par un penchant inslinclil dont clhi ne se rend pas compte, Lisette, c'est le nom du cette jeune personne, est favorable au comte de Tufière, malgré son odieux défaut, et le protège auprès de sa mnitresse. Le caractère du comte de Tufière est, à ({uehpies exagérations près, fort habileujenl traité, et c(^u\ qui l'entourent le foni très-bien ressortir : nous allons le voir en scène.

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