‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 213 sur 254 · Acte V, Scène VI · texte numérisé non relu

Acte V, Scène VI

Lycandre , Lislmon, le comtes Volère (îilsde Lisimon), Isabelle, Lisette, M. Josse (notaire).

LE COMTE, à part.

Ah! le voici lui-même. 0 ciel! quel incident!

LYSiMON, à Ly candie.

Que voulez-vous?... Parbleu! c'est monsieur l'intendant.

LYCANDRE, au comte.

Je viens savoir, mon fils....

VALÈRE et ISABELLE. SOU fllS !

LE COMTE, à part. Je meurs de honte.

LISIMON.

Vous m'aviez donc trompé* ? Répondez, mon cher comte.

LE COMTE, à Lycandre.

Eh quoi ! dans cet état osez-vous vous montrer ?

lui avoir donné un père dont la pauvreté désole son faste : de là celte scène excellente où il est obligé de faire passer ce vieillard pour son intendant : de là le coup de théâtre vraiment comique produit ensuite par un seul mot (dans la scène de la reconnaissance) : Sa sœur, femme de chambre.^' 1. Quelle humiliation et quel châtiment pour l'orgueil, que de se voir pris en flagrant délit de meucongel

DKSTOUCULIS. 321

LYCANDRE.

Superbe, mon aspect ne peut que t'iionorcr.

Mon arrivée ici t\alarme et t'importune;

Mais apprends que mes droits vont devant* la fortune.

Rends-leur liommage, ingrat, par un plus tendre accueil.

Eh! le puis-je au moment....

LisiMON. Baron de .Montorgueil, C'est donc là ce superbe et brillant équipage Dont tu faisais tantôt un si bel étalage?

LYCANDUE, à Lmmou .

I/etat où je parais, et sa confusion, D'un excessif orgueil sont la punition.

Je la lui réservais.

^Au comte.) Je bénis ma misère, Puisqu'elle t'humilie et qu'elle venge un pore. Ah! bien loin de rougir, adoucis mes malheurs. Parle ; reconnais-moi.

ISABELLE, à lAsette. Vous voilcà tout en pleurs, Lisette ?

LISETTE, à Isabelle. Vous allez en apprendre la cause.

LYCANDRE, au CODlte.

Je vois qu'à ton penchant ta vanité s'oppose; Mais je veux la dompter. Redoute mon courroux, Ma malédiction, ou tombe à mes genoux.

LE COMTE

Je ne puis résister à ce ton respectable.

Eh bien! vous le voulez? rendez-moi méprisable;

Jouissez du plaisir de me voir si confus :

Mon cœur, tout lier qu'il est, ne vous méconnaît plus.

Oui, je suis votre fils et vous êtes mon père.

Rendez votre tendresse à ce retour sincère*.

(// ne met aux genoux de Li/candre.) 11 me coûte assez cher, pour avoir mt''rité D'éprouver désormais toute votre bonté.

LisiMON, à Lijcandre. Il a, ma foi, raison. Par ce qu'il vient do faire Je jugerais, morbleu! que vous êtes son père.

2. Pour avant ^ comme remploient à tout momenl Tascal et Bossuel : co qui, Tort usité au dix-septième siècle, cessait néanmoins de l'ôlre au dixhuili^'Uie.

3. Sans doute nous voulions que rorfrucillpiix fiU puni, et il no laisse pas de l'élre en cfl'el : mais nous savons grr h l'auieur di; ne pas le changer en fils sacrilège, maudit par son pc^rc; aulrcmonl la comOdic finirait par une scùne de tragédie. Nous aimons à voir la nature l'emporter sur la vanité dans l'ùme du comte, cl la voix palcrnelle le ramener à de meilleurs Mniimenls.

322 DKSTOIJCUES.

LYCANDRE rclcve le comte cl l'embrasse.

En sondant votre cœur, j\'ii frônii, j'ai In^mMé; Mais , malgré votre orgueil, la nature a parlé. Qii'en ce moment pour moi ce triomphe a de charmes! Je dois donc maintenant terminer vos alarmes, Oublier vos écarts qui sont assez punis. Mon (ils, rassurez-vous : nos malheurs sont finis. Le ciel, enfin pour nous devenu plus proi'ice, A de mes ennemis confondu la malice.

Notre auguste monarque, instruit de mes malheurs Et des noirs attentats de mes persécuteurs, Vient, par un juste arrêt, de finir ma misère. 11 me rend mon honneur; à vous il rend un père Rétabli dans ses droits, dans ses biens, dans son rang, Enfin dans tout Téclat qui doit suivre mou sang. J'en reçois la nouvelle; et ma joie est extrême De pouvoir à présent vous l'annoncer moi-même*.

LE COMTE

QuV-ntends-je! Juste ciel! Fortune, ta faveur

Au mérite, aux vertus, égale le bonheur :

Oui, tu me rends mes biens, mon rang et ma naissance ;

Et j'en ai désormais la pleine jouissance.

LYCANDRE.

Devenez plus modeste, en devenant heureux.

LISIMON.

C'est bien dit. Je vous fais compliment à tous deux. Je n'ai pas attendu ce que je viens d'apprendre Pour choisir votre fils en qualité de gendre, Parce qu'à l'orgueil près, il est joli garçon*. Yoici notre contrat, signez-le sans façon.

LYCA.NDRE.

Quoique notre fortune ait bien changé de face. De vos bontés pour lui je dois vous rendre giàce; Et, pour m'en acquitter encor plus dignement. Je prétends avec vous m'allier doublement.

LISIMON.

Comment ?

LYCANDRE. Pour votrc fils jc VOUS offre ma fille.

VALÈRE , à Lisette.

Je suis perdu'.

1. Molière, à la fin du Tartuffe, fait de même intervenir le roi dans ce rôle de grand justicier, acte V, se. vu :

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude....

2. On n'entendrait aujourd'hui , par celte expression familière, qu'un garçon bien fait : ici elle veut dire un garçon aimable , digne d'affection.

3! Valère aime Lisette, et il tremble a la pensée d'un mariage étranger qui renlèverait à cette aEfeclion.

DESTOUGIir<:S. 323

LisiMON. L'honneur est grand pour ma famille : Trés-agniablemcnt vous nie voyez surpris. J'accepUi le prujet. Mais est-elle à Paris, Votre 11 Ile?

LYCANDRE. Sans doule; approcliez-vous, Constance, Et recevez Tépoux....

LTsiMON. Vous vous moquez, jc pense ; C'est Lisette.

LYCANDKK. Ce nom a causé votre erreur.

Venez, ma lille; comte, embrassez votre sœur.

LISIMON.

Sa sœur, femme de chambre!

LYCANDRE, Qu comte. Une telle aventure Des jeux de la fortune est une preuve sûre. Grâce au ciel , votre sœur est digne de son sang ; Sa vertu, plus que moi , la remet dans son rang.

LISIMON.

Bon ! nous allons donc faire un double mariage.

ISABELLE, au comte.

Mon cœur parle pour vous; mais je crains vos hauteurs.

LE COMTE

L'amour prendra le soin d'assortir nos humeurs. Comptez sur son pouvoir : que faut-il pour vous plaire? Vos goûts , vos sentiments, feront mon caractère.

LYCANDRE.

Mon fils est glorieux ; mais il a le cœur bon : Cela répare tout.

LISIMON. Oui, vous avez raison; Et, s'il reste entiché d'un peu de vaine gloire, Avec tant de mérite on peut s'en faire accroire.

LE COMTE

Non; je n'aspire plus qu'à triompher de moi ;

Du respect, de l'amour, je veux suivre la loi :

Ils m'ont ouvert les yeux; qu'ils m'aident à me vaincre.

Il faut se faire aimtîr : on vient de mon convaincre;

Et je sens que la gloire et la présoiuplion

N'attirent que la haine et l'indignation*.

!. La Harpe signale avec ôlogc l'inUTét peu commun de ce dénoûment, qui no lui ^cmbli' pa; lion roinanosqiio. On «'Sl bien aisi>, (lil-il , que le père, rOlabii iJans ses biens, l a;)pr(Miiie à son lils , qui a vaincu son orffueil, cl que sa (illc soil rfcorapensée ainsi de la conduite honnèle, sage cl courageuse donl elle ne s'est jamais écarléew

Louis Racino dtail lo dernier des sept enfants du grand poëlc Jean luicine : né à Paris en 1G92, il mourut en 176'{, après avoir su rvdcu Jui-mème à son fils unique'. Par ses vcrius el ses lalenls il ajouta encore à Phi^rilage d'honneiîr qui lui avait dté transmis. Plusieurs cxcelh.'nts morceaux de haute critique, contenus dans le recii':il de l'Académie desinsc;riplions, atlestent qu'il fut Tune des gloires de ce corps illustre^. Mais son principal titre auprès de la postérité est son poëme de la Religion, où, par la beauté des vers, il s'est rendu souvent Je digne interprète des idées sublimes qu'il a chantées. Quoique moins heureux dans son premier ouvrage sur la Grâces il s'y était déjà annoncé comme un écrivain d'autant de mérite que de piété. On a aussi de lui quelques odes remarquables, entre lesquelles il faut mentionner celle qu'il a consacrée à Phaimonie poétique.

Un autre service rendu par Louis Racine aux lettres françaises a été de les initier à un commerce plus étroit avec les littératures étrangères : par là il n'a pas peu contribué à raviver les sources épuisées du génie national. L'un des premiers, lorsque notre goût trop timide hésitait encore à placer Shakspeare auprès de Sophocle et de Corneille, il nous a donné une traduction du Paradis perdu de Mil ton 3.

1. Ce jeune Ifèéitne, qui peu auparavant « avait quitté lès muses pour le commerce», fut, comase on sait, l'une des victimes du tremblement f]f> terre arrivé à Usbonne en 1755. Le poëte Le Bnm , son ami, a déploré sa mort prématurée el fujîcste, sur laquelle on a aussi des stances touchantes de Lefranc de Pompigiian.

2. De regrettables inlrig-aes lui rermèrcnl la porte de TAcadémie française, où sa place était marquée, à double litre, par son mérite el par son nom.

3. L, Racine avait eu pour maîtres Mésenguy et Rollin , qui demeurèrent ses amis. Son père , qu'il perdit très-jeune, s'était aussi beaucoup occupé de sa première cducation.il devint avocat, se retira quoique temps à TOraloire, puis il fui cli;ir{ré d'un emploi de finances; mais les iniervalles que lui laissaient ses fonctions, il les réserva toujours pour les lettres : dans la suite, il s'y consacra tout entier. La meilleure édition de ses œuvres a été donnée chez Le Normand ( 1808, G vol. in-S") ; elle est précédée de l'éloge de l'auteur par Lebcau. On peut encore consulter sur lui le Cours de Uiieralurc de La Harpe { IIP partie, liv. I, cli. ii , § 21 ) et le Tableau de la lillérature au dix-luiHième siècle par M. Villemain (12« leçon).

U Religion*.

Chant I (fragments).

Preuves de l'existence de Dieu : nécessité delà religion.

Oui, c'est un dieu caclu;^ que le dieu qu'il faut croire. Mais tout caché qu'il est, pour révéler sa gloire, Quels témoins éclatants devant moi rassemblés! Répondez, cieux et mers, et vous, terre, parlez. ^ Quel bras peut vous suspendre, innombrables étoiles ? Nuit brillante, dis-nous , qui t'a donné tes voiles? 0 cieux, que de grandeur, et quelle majesté! J'y reconnais un maître à qui rien n'a coûté, Et qui dans vos déserts a semé la lumière Ainsi que dans nos champs il sème la poussière. Toi qu'annonce l'aurore, admirable (lambeau. Astre toujours le même, astre toujours nouveau*, Par quel ordre, ô soleil, viens-tu du sein de l'onde Nous rendre les rayons de ta clarté féconde? Tous les jours je t'attends, tu reviens tous les jours : Est-ce moi qui t'appelle et qui règle ton cours ?

Et toi dont le courroux veut enj^loulir la terre. Mer terrible, en ton lit quelle main te resserre? Pour forcer ta prison tu fais de vains efforts : La rage de tes Ilots expire sur tes bords ^...

t. I'74'2. — Le po6me de la Gnice avait paru vingt ans auparavant. Celui de la Religion, dont ifrurcôs a cléaUeslô par de nombreuses réimpressions, ofTro ça et là des morceaux dip:ncs du grand llaciiie: mais rensemble est trop peu animé par le souffle créateur de l'imagination . il n'en mérite pas moins lie grands éloges. Suivant J. \\. Rousseau , c'est un des ouvrages les plus estimables de la langue française. L'auteur a entrepris de développer celte pensre de Pascal : « A ceux (jui ont de la répugnance pour la religion, il faut comnnuccr par montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison; puis, qu'elle est vénérable: faire soidiaiter qu'elle soit vraie et montrer ensuilo qu'elle est vraie, et enfin qu'elle est aimable. » Le plan, dit La Harpe, est parfaitement tracé; les preuves sont bien choisies, fortifiées par lour enchaînement et déduites dans un ordre lumineux. 11 ajoute que t c'est la meilleure composition qui ail paru en ce genre dans le dix-huitiéme siècle. » On peut la rapprocher surtout du poë-me de la ll'ligion vengée, par le cardinal de Bornis, qui est d'ailleurs demeuré fort au-dessous (le L. Racine.

2. « Verc lues Deus absconditus, . lit-on en effet dans Isaïe, ch. XLV, V. 15.

3. Notre imagination se perd dans ces espaces immenses qui renferment la mulliiude innombrable d.s corps célestes. « C'est, a dil Pascal (d'après Empédocle ). une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »

4. Heureuse imitation d'Horace, qui a dil du soleil, A/iusçhc et idem nor sccris, V. 10 cl 1! du Chant sécnlnirc.

5. On se rappelle ee trait sublinu; de l'Lcriture : « l^sque hue vcnies, el non procèdes amplius, • liv. de Job, ch. XXXVlll. v. 11.

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