‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 214 sur 254 · Poésie. Super · texte numérisé non relu

Poésie. Super

320 L. RACINK.

La voix do l'iJuiv.Ms à ce Diou nie rappelle, La terre le publie. « Est-ce moi, me rJii-oilo, F;St-ciî moi qui produis mes riches ornements î C/est c«jliii dont la main posa mes fondements. Si je sers tes besoins, c'est lui qui me l'ordonne: Los présents qu'il me fait, c'est à toi qu'il les donne.... Mon suc, dans la racine à peine répandu , Du tronc qui le reçoit à la branche est rendu : La feuille le demande; et la branche fidèle, Prodigue de son bien, le partai^e avec elle. De l'éclat de ses fruits justement enchanté. Ne méprise jamais ces plantes sans beauté : Troupe obscure et timide, humble et faible vulgaire, Si tu sais découvrir leur vertu salutaire, Elles pourront servir à prolonger tes jours. Et ne t'afïlige pas si les leurs sont si courts : Toute plante en naissant déjà renferme en elle D'enfants qui la suivront une race immortelle*; Chacun de ces enfants , dans ma fécondité, Trouve un gage nouveau de sa postérité, t^

Ainsi parie la terre; et, charmé de l'entendre. Quand je vois par ces nœuds que je ne puis comprendre Tant d'ctrcs dilTérents l'un à l'autre enchaînés, Vers une même fin constamment entraînés, A l'ordre général conspirer tous ensemble, Je reconnais partout la main qui les rassemble. Et d'un dessein si grand j'admire l'unité Non moins que la sagesse et la simplicité. Mais pour lui , que jamais ces miracles n'étonnent, Stupide spectateur des biens qui t'environnent, 0 toi qui follement fais ton Dieu du hasard, Viens me développer ce nid qu'avec tant d'art, Au même ordre toujours architecte fidèle, A l'aide do son bec maçonne rhirondellel Comment, pour élever ce hardi bâtiment, A-t-elle en le broyant arrondi son ciment? Et pourquoi ces oiseaux, si remplis de prudence, Ont-ils de leurs enfants su prévoir la naissance?... Ceux qui de nos hivers redoutant le courroux Vont se réfugier dans des climats plus doux Ne laisseront jamais la saison rigoureuse

i. Voy. k ce sujet Pline le naiuralisle, XVIII , 21 : t Trilico nîhil est fer-

liliii* , ul pôle quura e medio, si sil apium solum, centeni quinquagoni

modil reddantur. »

2. « Jamais l'éducalion des oiseaux, dit La Harpe, n'a élé mieux Iraitf'e en poésie. « — Sur les nids des oi?eaux, on pcul lire un charmant passage dans le Génie On Chnsdanisme de Chilileaubriand , 1" pari., liv. V, ch. 6.

iO.

Siirprendro parmi nous leur troupe paresseuse. Daiis un sau(î coiisoil , par les chofs assomblc, Du départ gcinéral le jïrand jour est réglé; il arrive, tout part : le plus jeune peut-être Demande, en reg.irdanl Ips \wm\ qui l'ont vu naître. Quand viendra ce print -mps par qui tantd'cxilcs Dans les champs paternels se verront rappelés'?

A nos yeux attentifs que le spectacle change : Retournons sur la terre, où jusque dans !a fange L'insecte nous appelle, et , certain de son prix, Ose nous demander raison de nos mépris^.... De l'empire de Tair cet habitant volage, Qui porte à tant de fleurs son inconstant hommage Et leur ravit un suc qui n'était pas pour lui , Chez ses frères rampants qu'il méprise aujourd'hui, Sur la terre autrefois traînant sa vie obscure, Semblait vouloir cacher sa honteuse figure. Mais les temps sont changés , sa mort fut un sommeil : On le vit, plein de gloire à son brillant réveil, Laissant dans le tombeau sa dépouille grossière, Par un sublime l'ifort voler vers la lumière.

Le roi pour qui sont faits tant de biens précieux , L'homme élève un front noble et regarde les cieux. Ce front, vaste théâtre où l'âme se déploie, Est tantôt éclairi; des rayons de la joie, Tantôt enveloppé du chagrin ténébreux'.

L'amitié tendre et vive y fait briller ses feux Qu'en vain veut imiter, dans son zèle perlide, La trahison , que suit l'envie au teint livide. Un mot y fait rougir la timide pudeur. Le mépris y réside, ainsi que la candeur, Le modeste respect, l'imprudente colère, La crainte et la pâleur, sa compagne ordinaire. Qui dans tous les piîrils funestes à mes jours, plus prompte que ma voix , appelle du secours. A me servir aussi cette voix empressée,

1. I\ y a là plus que le nn'rilc d'ini bon vrrsificatcnr, comme Voltaire appclail le fils du grand poêle Rucinc : il y a do l'émolion, ccUe Ame de la vélilable poésie. ChAlcaubriand , au ch. 7 de l'ouvrage cl du livre indiqués, après avoir transcrit CCS vers . au lendemain de la révolution française : « Nous avons vu , dit-il, quelques inrorlunés à qui ce dernier Irait faisait venir les larm;^s aux yeux. »

2. Pline, Hisl. déjà citée, XI, 1 : « His lam parvis (corporibus) alqiie lam nullis, quîP ratio, quanta vis , quam iiu^xlricabilispcrfectio...! • Et quelques lignes plus bas : t Reruin natura nusquam magis, quam in minimis, tola est. »

8. Sur l'admirable arlitlce du corps humain, on peut revoir un beau cbapiire de Hossuet dans les morceaux choisis (prose) des classes supérieures, page 172.

Loin do moi, quand je veux, va portor ma pens(?e : Messagère de l'âme, interprète du cœur, De la société je lui dois la douceur.

Quelle foule d'objets lœil réunit ensemble! Que de rayons épars co cercle (Hroit rassemble! Tout s'y peint tour à tour. Le mobile tableau Frappe un neri' qui relève et le porte au cerveau. D'innombrables lib'ts, ciel! quel tissu fragile! Cependant ma mémoire en a fait son asile.... Là ces esprits subtils, toujours prêts à partir, Attendent le signal qui les doit avertir. Mon âme les envoie, et, ministres dociles, Je les sens répandus dans mes membres agiles.... Est-ce moi qui préside au maintien de ces lois. Et pour les établir ai-je donné ma voix? Je les connais à peine. Une attentive adresse Tous les jours m'en découvre et Tordre et la sagesse. De cet ordre secret reconnaissons Tauteur : Fut-il jamais des lois sans un législateur? Stupide impiété, quand pourras-tu comprendre Que rœil est fait pour voir, Toreille pour entendre? Ces oreilles, ces yeux, celui qui les a faits Est-il aveugle et sourd? Que d'ouvrages parfaits , Que de riches présents t'annoncent sa puissance !

Où sont-ils ces objets de ma reconnaissance*? Est-ce un coteau riant? est-ce un riche vallon? Hâlons-nous d'admirer : le cruel aquilon Va rassembler sur nous son terrible cortège. Et la foudre et la pluie, et la grêle et la neige. L'homme a perdu ses biens, la terre ses beautés^ Et plus loin qu'ofTre-t-elle à nos yeux attristés? Des antres, des volcans, et des mers inutiles, Des abîmes sans fin , des montagnes stériles, Des ronces, des rochers, des sables, des déserts. Ici de ses poisons elle infecte les airs; Là rugit le lion ou rampe la couleuvre : De ce Dieu si puissant voilà donc le chef-d'œuvre !

Et tu crois, ô mortel, qu'à ton moindre soupçon. Au pied du tribunal qu'érige ta raison , Ton maître obéissant doit venir te répondre?

\. Dira l'impie, faut-îl sous-entendre. Les vers suivants développenll'argument de l'impiélé, auquel répondra bientôt le poêle : El tu crois , ô mortel.,.

2. Un contemporain de Louis Racine, Saint-Lambert, l'auteur du poëme des Siiisons , 3l développé fort heureusement des pensées analogues, en peignant dans une brillante descripUon les désastres causés par un orage il'Elé).

Accusateur aveugle, un mot va te cou fondre : Tu iraperçois encor que le coin du tableau, Le reste t'est caché sous un épais rideau*.... Mais pourquoi ces rochers, ces vents et ces orages? Daigne apprendre de moi leurs seciets avantages, Et ne consulte plus tes yeux souvent trompeurs.

La mer, dont le soleil attire les vapeurs, Par ces eaux (jumelle peid voit une mer nouvelle Se former, s'élever, et s'étendre sur elle. De nuages légers cet amas précieux.

Que dispersent au loin les vents ofTicieux, Tantôt, féconde pluie, arrose nos campagnes. Tantôt retombe en neige et blanchit nos montagnes; Sur ces rocs sourcilleux, de frimas couronnés, Réservoir des trésors qui nous sont destinés, Les flots de TOcéan apportés goutte à goutte Réunissent leur force et s'ouvrent une route. Jusqu'au fond de leur sein lentement répandus, Dans leurs veines errants, à leurs pieds descendus, On les en voit entin sortira pas timides; D'abord faibles ruisseaux, bientôt fleuves rapides. D(*s racines des monts qu'An ni bal sut franchir, Indolent Ferrarais, le Pô va t'enrichir.^ Dnpiîtueux enfants de celte longue chaîne, Le Rhône suit vers nous le penchant qui l'entraîne; Et son frcre emporté par un contraire choix ^, Sorti du même sein, va chercher d'autres lois. Mais enfin terminant leurs courses vagabondes. Leur antique séjour redemande leurs ondes; Ils les rendent aux mers, le soleil les reprend. Sur les monts, dans les champs, l'aquilon nous les rend. Telle est de l'univers la constante harmonie : De son empire heureux la discorde est bannie; Tout conspire pour nous, les montagnes, les mers, L'astre brillant du jour, les flers tyrans des airs. Puisse le même accord régner parmi les hommes!...

1. On peut voir ces mémos points discales d.ins VEssai sur l'homme 60 Pope, cel Essai que Voilairc, dans une leUrc à madame du DefTand, appelle avec une adniira'.ion un pou exagérée • le premier des poëmes didacliques et plMlosopliiciiies modernes. »

1. Le Rhin , dont la source est on Suisse comme celle du Rhône , et qui descend de la mémo partie des Alpes.

Chant Jl (fragments).

L'homme étudiant sa propre nature: sa misère, sa f; ni n (leur; immorlaliié de son àme,

Jo ne suis que mensonge, erreur, incertitude,

VA (le la vérité je fais ma seule étude.

Tantôt le monde entier m'annonce à haute voix

Le maître que je cherche, et déjà je le vois.

Tantôt le monde entier, dans un profond silence,

A mes regards errants n'est plus qu'un vide immense.

0 nature! pourquoi viens-tu troubler ma paix?

Ou parle clairement, ou ne parle jamais.

Cessons d'interroger qui ne veut point répondre.

Si notre ambition r.e sert qu'à nous confondre,

Bornons-nous à la terre ; elle est faite pr^ur nous.

Mais non , tous ses plaisirs n'entraînent que dégoûts; Aucun d'eux n'assouvit la soif qui me dévore : Je désire, j'obtiens, et je désire encore*. Grand Dieu ! donne-moi donc des biens dignes de toi. Ou donne m'en du moins qui soient dignes de moi....

Mais comment retrouver la gloire qui m'est due? Qui peut te rendre à moi, félicité perdue^? Est-ce dans mes pareils que je dois te chercher? Ils m'échappent, la mort me les vient arracher; Et, frappés avant moi, le tombeau les dévore ; J'irai bientôt les joindre. Où vont-ils? je l'ignore.

Est-il vrai? n'est-ce point une agréable erreur Qui de la mort en moi vient adoucir l'horreur? Quoi ! même après Tinstant où tes ailes funèbres M'auront enseveli dans tes noires ténèbres, Je vivrais! Doux espoir! que j'aime à m'y îivrerl « De quelle ambition tu te vas enivrer?

t. L. Racine , qui accompagne son poëme d'excellentes notes dont nous avons profilé, place ici celte sage rédexion de Bossuet : « J'apporte en naissant cet amour du bonheur, La raison, sitôt qu'elle commence, me le fait chercher par des moyens bons ou mauvais; mais enfin elle le cherche. Cependant je désire : ce qui prouve que je ne possède jioint. Le désir et le parfait bonheur ne peuvent se trouver ensemble. >

2. Ce trait rappelle quelques vers charmants de Bertaut, fort aimés et très-souvent répétés par nos pères :

Félicité passée, Qui ne peux revenir.

Tourment de ma pense'e, Que n'ai-je, en te perdant, perdu le souveairt

Dit l'impie; est-ce à toi, vaine et faible étincelle, Vapeur vile, d'attendre une ;;loirc inunoitellc? Le hasard nous forma, le hasard nous «Jctruit; Et nous disparaissons l'omiiie Tonibro (pii fuit.... Plongeons-nous sans eiïroi dans ce muet abîme Où l;i vertu ptirit aussi bien que le crime; Et, suivant du plaisir raiinablo mouvement, Laissons-nous au tombeau coiiduire mollement. •

A ces mots insenscs, le mailre de Lucrèce, Usurpant le grand nom d'ami de la sagesse, Joint la subtilité de ses faux arguments. Lucrèce de ses vers prête les ornements* ; De la noble harmonie indigne et triste usage! Epicure avec lui m'adresse ce langage :

« Cet esprit, ô mortels! qui vous rend si jaloux'. N'est qu'un feu (\ui s'allume et s'ètuint avec nous. Quand par d'aiïreux sillons Timplacable vieillesse A sur un front hideux imprimé la tristesse; Que dans un corps courbé sous un amas de jours Le sang comme cà regret si^mble achever son cours; Lorsqu'on des yeux couverts d'un lugubre nuage Il n'entre des objets qu'une infidèle image; Qu'en débris chaque jour W corps tombe et périt, En ruines aussi je vois tomber l'esprit. L'àme mourante alors, llambeau sans nourriture. Jette par intervalle une lueur obscure.

Triste destin de l'homme! il arrive au tombeau, Plus faible, plus enfant qu'il ne l'est au berceau. La mort, du coup fatal, frappe enlin rëdilice : Dans un dernier soupir achevant son supplice. Lorsque vide de sang le cœur reste glacé, Son âme s'évapore, et tout l'homme est passé. »

Sur la foi de tes chants, ô dangereux poëte ! D'un maître trop fameux trop fidèle interprète. Démon heureux espoir désormais déliompé.

Je dois donc, du plaisir à toute heure occupé. Consacrer les moments de ma course rapide

i. « Lucrèce, a dit Fonlanes (Discours préliminaire de sa Iraduclion de VEssai sur l'homme), comme presque tous les allu'es rauiciix , na'iuil dans un siècle d'orages cl de malheurs : témoin des guerres civiles de Marins et de Sylla, et n'osant allribuer à des dieux justes et sages les désordres de sa patrie, il voulut détrôner une providence qui semblait abandonner lo monde aux passions de quelques tyrans ambitieux, il emprunta sa philosophie aux écoles d'Kpicure , etc. »

2. La Harpe cite les dix-huit vers qui suivent parmi les passages les plus beaux du poème do la ndigion : il a\ait plus d'une fois, dit il, eoteudu Voltaire les réciter avec l'accent de l'admiraliou.

A la divinité que tu choisis pour guide* : r.t la mère des jeux, des ris ol des amours Doit ainsi qu'à tes vers présidera mes jours.... Tu veux me rassurer, et tu mo désespères. Yivrai-je dans la joie, au milieu des misères, Quand môme j(î n'ai pas où repos(!r un cœur Las de tout parcourir en cherchant son bonheur? Rois, sujets, tout se plaint, et nos fleurs les plus belles Renferment dans leur sein des épines cruelles^l^'amertume secrète empoisonne toujours L'onde qui nous paraît si claire dans son cours. C'est le sincère aveu que me fait Epicure : L'orateur du plaisir m'en apprend la nature. J'abandonne ce maître. 0 raison! viens à moi : Je veux seul méditer et m'instruire avec toi.

Je pense. La pensée, éclatante lumière, Ne peut sortir du sein d'une épaisse matière*. J'entrevois ma grandeur. Ce corps lourd et grossier N'est donc pas tout mon bien , n'est pas moi tout entier. Quand je pense, chargé de cet emploi sublime, Plus noble que mon corps, un autre être m'anime. Je trouve donc qu'en moi , par d'admirables nœuds, Deux êtres opposés sont réunis entre eux : De la chair et du sang, le corps, vil assemblage; L'âme, rayon de Dieu, son souffle, son image.... Le corps, né de la poudre, à la poudre est rendu; L'esprit retourne au ciel dont il est descendu.

Peut-on lui disputer sa naissance divine? N'est-ce pas cet esprit, plein de son origine,

i. Le poëme de Lucrèce commence par ceUe invocation à Vénus :

iEneadum genitrix

Te, dea, te fugiunt venti, te nubila cœli Adveutumque luum , tibi suavis dœdala tellus Summitlit flores; tibi rident œquora ponti, Placatumque nitet diffuso lumine cœlum....

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