V . veut fuir, on revient; et la foule pressée
D'un bout du temple à l'autre est vinj^t fois repoussée.
De ces flots confondus le flux impétueux
Roule et dérobe Egisthe et la reine à mes yeux.
Venez. J'ignore encor si la reine est sauvée,
Si de son digne fils la vie est conservée.
Si le tyran n'est plus. Le trouble, la terreur,
Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur'....
AcTB V, Scène Vil.
Mirope, Isménîe, Narbaa, peuple , soldats. (On voit dans lo fond du théâtre le corps de l*olyphonle couvert d'une robe sanglanlc.)
MÉROPE
Guerriers, prêtres, amis, citoyens de Messènc,
Au nom des dieux vcnijeurs, peuples , écoutez-moi :
Je vous lo jure encore, Egisthe est votre roi.
1. Celle narration . dit La llarpt', « par le clioix des circmisUimcs, la \érilédos dOlails et de» expressions, mcl suus les yeux la cliObC elli-iiièim-. »
372 VOLTAIRK.
Il a puni lo crimu, il a vengé son pore.
(^elui que vous voyez Irnîné sur la poussière,
C'est un monstre ennemi des dieux et des humains :
Dans le sein de Cresplionte il enfonça ses mams.
Cresplionte mon époux, rnoji appui, 'votre maître;
Mes doux fils, sont tombés sous les coups de ce traître.
Il op[)i'imait Messène, il usurpait mon rang;
Il m'oflrait une main fumante de mon sang.
{En cotirant vers EgistJie, f/ui arrive la hache à la
main.) Celui que vous voyez, vainqueur de Polyphonie, C'est le fils de vos rois, cest le sang de Cresphonle, C'est le mien , c'est le seul qui reste à ma douleur. Quels témoins voulez-vous plus certains que mon cœur? Regardez ce vieillard : c'est lui dont la prudence Aux mains de Polyphonte arracha son enfance. Les dieux ont fait le reste.
NARBAs. Oui, j'atteste ces dieux Que c'est là votre roi qui combattait pour eux.
ÉGISTHE
Amis , pouvez- vous bien méconnaître une mère? Un fils qu'elle défend? un fils qui venge un père? Un roi vengeur du crime?
MÉROPE. Et si vous en doutez , Reconnaissez mon fils aux coups qu'il a portés, A votre délivrance , à son âme intrépide. Eh ! quel autre jamais qu'un descendant d'Alcide, Nourri dans la misère, à peine en son printemps, Eût pu venger Messène et punir les tyrans ? Il soutiendra son peuple, il vengera la terre. Ecoutez, le ciel parle ; entendez son tonnerre ; Sa voix qui se déclare et se joint à mes cris. Sa voix rend témoignage et dit qu'il est mon fils* ...
1. Vauvenargues a jugé Mérope dans ses Réflexions critiques sur quelques jfoèfes ; t J'admire , dit-il , les grands caractères qui y sont décrits , le vrai qui règne dans Us sentiments et les expressions, la simplicité sublime el tout à fait neuve sur noire théâtre du rôle d'Egisthe, la tendresse impétueuse de Mérope, ses discours coupés , véhéments, et tantôt remplis de violence , tantôt de hauteur. La pièce me serre le cœur dès le commencement et me mène jusqu'à la catastrophe sans me laisser la liberté de respirer. » — On a dû regretter pour Voltaire, comme pour le grand Corneille, qu'après avoir partagé avec lui l'honneur d'ouvrir à notre théâtre des voies nouvelles il n'ait pas su quitter à temps la carrière dramatique. Depuis Tancrédc, qu'il composait à soùxanle-qualre ans, et où l'originalité et l'émoiion du speclacle ne sauraient fermer les yeux à la faiblesse du style, se succédèrent encore beaucoup de pièces dont le nom seul et quelques vers ont survécu. Il est triste de voir l'auteur de Zaïre, de Mérope el d'Alzire aboutir aux Guébvcs, aux Lois de Minos el à Irène.
Épître h Horace*.
... Tout passe, tout péril, hors ta gloire et ton nom*. C'est là le sort heureux des vrais (ils d'Apollon : Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge.
Hélas ! je n'aurai point un pareil avantage. Notre langue un peu sèche et sans inversions Peut-elle suhjuguer les autres nations?
Nous avons la i;larté, Tagrément, la justesse', Mais égalerons-nous Tltaiie et la Grèce? Est-ce assez, en elVet, d'une heureuse clarté, Et ne péchons-nous pas par l'uniformité*? Je vois de tes rivaux l'importune phalange Sous tes traits redoubhîs enterrés dans la fange. Ou(î pouvaient contre toi ces serpents ténébreux? Mécène et PoUion te défendaient contre eux.
Il n'en est pas ainsi chez nos Welches^ modernes. Un vil tas de grimauds, de rimeurs subalternes, A la cour quelquefois a trouvé des proneurs Et tait dans l'antichambre entendre ses clameurs. Chassons loin de chez moi tous ces rats du Parnasse; Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace. J'ai déjà passé Tâge où ton grand protecteur,
1. 1771. « C'esl dans son épîire à Horace ol dans ses stances à madame du PetTand , dit M. Villcmain, que Voltaire a rlr poGte original. » — l'eu auparavant, Voliairc avait cuinposô une épître adressée à lîoileau, où il avait moins bien traité W satirique français qu'il ne traite ici le satirique latin.
'2. Ce vers send)le une allusion à un trait de lautcur italien Algarotli, dont Vohaire a fait souvent reluire; « Le Capilole est détruit et la voix du temps chante encore les vers d'Horace. »
3. Ces trois avantages ont justement répandu dans PEurope entière Pusage de notre idiome et fondé sa prééminence, comme on peut le voir dans le brillant discours de Rivarol sur l'universalité de la langue française(t784).
4. Voltaire lui-même , dans les meilleures parties de ses œuvres, ou plutôt tous nos grands écrivains ont i)ris soin, par leurs ouvrages , de réfuter cette afcusation. D'une langue que l'on a dite peu féconde en ressources, ils ont su tirer l'expression variée des nuances les plus délirâtes de la pensée et du sentiment. Ct-s oritiqucs contre la rigueur de la langue française avaient déjà élé formulées parrrnelon dans sa Lrltrc à l'Acndcwie {PiojtH de locli(jue). Ksl-il juste de demander à une langue des qualités contraires ?
5. Mol corrompu qui provient, dit-on , de celià de Gacts , par lequel on désignait primitivement les plus anciens habitants de notre contrée, les Celtes. La trace de ce nom sub^i^te encore dans le pays de Galles, dont les habitants, également originaires des Celles, s'appellent IVV/s/i. Ce terme a signilié dans la suite des hot))mes grossiers et ignorants, des barbares ; et Voltaire, par ironie, l'a souvent appliqué aux Français. néjà,dans un recueil de propos attribués à Joseph Scaiiger, on lit, au sujet des habitants de lîàle ; • Oderunl Gallos et vocant Wclsh. » Scaligerana II , p. 25 (Groninga;,in-8*, 1009).
374 VOLTAirtK.
Ayant joue son rôlo en excellent acteur, VjU soiij,M',,'iiit que la mort assie;,ff'ail sa vi<'illesse, Voulut qu'on rapfilaiidît lorsqu'il linitsa pièce*. J'ai V(îcii i)lusque loi^ : mes vers dureront moins; Mais au hord du tombeau je mettrai tous mes soins A suivre les leçons de ta philosojjhie, A mépriser la mort en savourant la vie, A lire les écrits pleins de grâce et de sens, Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
Avec toi Ton apprend à souiïrir Findigence, A jouir sagement d'une honnête opulence, A vivre avec soi-même, à servir ses amis, A se moquer un peu de ses sots ennemis, A sortir d'une vie ou triste ou fortunée En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée'. Aussi, lorsque mon pouls inégal et pressé Faisait peur à Troncbin*, près de mon lit placé, Quand la vieille Alropos, aux humains si sévère, Approchait ses ciseaux de ma trame légère, Il a vu de quel air je prenais mon congé : Il sait si mon esprit, mon cœur était changé.
Proiitons bien du temps* ; ce sont là tes maximes. Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes ;
i. t Le jour de sa mort, il se fit apporter un miroir et fit peigner ses cheveux pour avoir l'air moins défait. Ses amis ciilrèrenl : Eii bien ! leur dil-il , IrouYcz-vous que j'aie assez bien joué celle farce de la vie? f't il ajouta en grec : Si vous èles conlenls, baUez donc des mains el applaudissez. » ( Suétone, Vie (l'Aiifiiiste, eh. 99. ) Celait le compliment adressé au public à la fin des pièces de lîiéàlre.
2. Voltaire avait alors soixante-dix-huit ans; et Horace n'en avait que cinquante-sept au moment où il termina sa carrière. Quant à Auguste, il mourul dans sa soixante-seizième année.
3. Voy. Horace à la fin de la première de ses Satires, liv. I, v. 117 :
Inde fit ut raro , qui se vixisse beatum Dicat, et exacte contentus terapore vitse Cedat", uti conviva satur, reperire quearaus.
Cf. La Fontaine dans la fable La Mort et le AJoiirant (liv. VIII, fab. i ):
Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet , Remerciant son hôte, et qu'on fît sou paquet....
4. Célèbre médecin de celte époque : il élait de Genèye et avait eu le titre
de premier médecin du régent.
T). Voy. Horace , Od., l , 8 et 10:
Quem sors dierum cumque dabit , lucro Appone....
Cf. l'ode à Dcllius, II, 5, elc.
VOLTAIIU:. 375
La rime est ne'cossairc à nos jargons nouveaux,
Eiilanls demi-polis des [Normands et des Gotlis,
Elle flatte l'oreille, et souvent la césure
Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure.
Des beaux vers pleins de sens le lecteur (;st eliarmé :
Corneille, Despréaux et tlaeine ont rimé.
Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose
D'abaisser son cotiiurne et de parler en prose'.
GXXl«épîlr«2 (ôdit. Deuchol).
La philosophie de ^ewton '.
Le charme tout-puissant de la philosophie Elève un esprit sage au-dessus de l'envie. Tranquille au haut des deux que Newton s'est soumis*, Il ignore en elîet s'il a des ennemis :
1. Allusion aux rérorrocs tentées par La Motte, qui imagina de faire des tragédies en prose. Voltaire dit du même auteur, dans son Temple du yoûl :
Parmi les flots de la foule insensée,
Di! ce parvis obslint^nieiil cliassi'e,
Tout doucement vcnaii La Molte-lloudard,
Lequel disait d'un ton de papelard :
t Ouvrez, messieurs, c'est mou UMipe en prose;
Mes vers sont durs, d'accord , mais forts de chose;
De grûce , ouvrez : je veux à Despn'aux
Contre les vers dire avec goût deux mots. »
2. « Voltaire, écrivait récemment M. Sainte- B uve dans un article sur La Harpe , avait adressé une Epilie à Horace floiil lotit le monde sait les derniers vers driicirux : La Harpe lit la Il'-i.onsa d' Horace; mais, vn faisant parler l'aimabl»» Ilomain , il se souvient trop de l.inj,'uei. de Mauucrtuis, de î-'rôron , de tous ces importuns du jour: il na que des idées de métier et do tracasserie littéraire, et le rayon qu'avait eu Voltaire en Unissant lui a mani|ué. ■
3. Ce fut, a-t-on remarqué, dans son premier voyagre en Angleterre (1727 à 1730) que Voltaire ronnut et adopta le systi-me de Newton, à une époque où il n'y avaii que trés-|)eu d(; malliiMnaliciens (pii l'eussent étudié, où niéujo les géomètres les plus illustres liu continent raU;)(ii. aient, où Fonlenelle, en particulier, l'aceusait de ramener les qualités uecuUes que Descartes avait bannies de la physique. Voltaire a célébré encore Newton dans plusieurs autres parties de sesouvra^'es.
4. Isaac Newton, le jjIus grand génie scientifique de l'Angleterre, né en 16'r2. uïort en 17'27. Son nom se lie au souvenir de quelques-unes des plus célèbres découvertes modernes, particulièrement de celle de la gravitation universelle, sur laquelle re()Ose son système du monde : c'est ce queVollain; rappelle dans cette admirable exposition, l'arce priiic-ipe unique il <'X|)li(iua à la fois le mouvement des planètes autour du soleil, celui de la lune autour de la terre, le cours des comètes et le llux et le lellux de la mer. — 11 faut lire l'éloge de Newton par Fontenelle, • de cette pure intelligence, a
37G VDLTAIIIK.
.1(3 no les connais plu'-. Dî-Jà do la carrifTC
Fj'au^^ustc Vôrité vient nrouvrir la lj;jn ioro;
Déjà CCS lonrijilions, Tun par i'aulro presses,
Se niouvaiit sans espace, cl sans règh; (;nlass(;s,
Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent :
Un jour plus pur me luit; les mouvements renaissent.
L'espace, qui do Dieu contient l'iinmensito,
Voit rouler dans son sein l'univers limité'.
Cet univers si vaste à notre faible vue.
Et qui n'est qu'un atome, un point dans l'étendue.
Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix :
Vers un centre commun tout gravite à la fois*.
Ce ressort si puissant, Tâme de la nature.
Etait enseveli dans une nuit obscure :
Le compas de Newton, mesurant l'univers,
Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts.
Il déploie à mes yeux, par une main savante, De l'astre des saisons la robe ctincelantc : L'émeraude, l'azur, le pourpre, le rubis. Sont l'immortel tissu dont brillent ses habits'.
Chacun de ses rayons, dans sa substance pure. Porte en soi les couleurs dont se peint la nature; Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux. Ils animent le monde, ils emplissent les cieux.
dit Thompson, que Dieu a prêtée aux hommes pour pénétrer ses œuvres infinies, d'après une loi d'une simplicilé sublime, »
.... Pure intelligence, whom God To mortal lent , to trace his boundless works From lawsublimely simple....
i. Ces vers rappellent un beau passage échappé par mégarde à i auteur de la Pucelle , à Chapelain :
• Loin des murs flamboyants qui renferment le monde,
Dans le centre caché d'une clart ■ profonde . Dieu repose en lui-même , et , vêtu de splendeur. Sans bornes, est rempli de sa propre grandeur....
2. On peut rapprocher de cet endroit un des morceaux les plus remarquables de la Uenriade: c'est le commencement du chant VU,
Dans le centre éclatant de ces orbes immenses , etc.,
où l'écrivain, comme l'a dit La Harpe, « a su clairement exprimer, en revêtant sa pensée des plus magnifiques couleurs , la sphère de Copernic , la révolution du soleil sur son axe et lallraclion de .Newton. » Cf. le IV' Discours de Voltaire sur l'homme, et Delillc, poëme de [' Imagitialion , c. Y.
3. L'auteur désigne la décomposition de la lumière, une des principales découvertes de Newton.
Confidonts du Très-Haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous. Parlez, du grand Newton n'étiez-vous point jaloux?
La mer entend sa voix. Je vois riiurnid»; empire S'élever, s'avancer vers le ciel qui l'attire; Mais un pouvoir central arrôte ses ellorts : La mer tombe*, s'aiïaisse et roule vers ses bords. Comètes que Ton craint à Tégal du ton n erre ^ Cessez d'épouvanter les peuples de la terre*; Dans uncA^llipse immense achevez votre cours: ■ Remontez, descendez près de l'astre des jours; Lancez vos feux, volez, et, revenant sans cesse, Des mondes épuises ranimez la vieillesse. Et toi, sœur du soleil, astre qui, dans les deux, Des sages éblouis trompais les faibles yeux. Newton di^ ta carrière a marqué les limites; Marche, éclaire les nuits : tes bornes sont prescrites.
Terre, change de forme; et que la pesanteur
En abaissant le pôle élève Téqualeur.
Pôle immobile aux yeux, si lent dans votre course.
Fuyez le char glacé des sept astres de l'Ourse :
Embrassez dans le cours de vos longs mouvements
Deux cents siècles entiers par delà six mille ans*.
Que ces objets sont beaux! Que notre âme épurée
Vole à ces vérités dont elle est éelairée!
Oui, dans le sein de Dieu, loin de ce corps mortel.
L'esprit semble écouler la voix de l'Eternel ^
LIV" épître (cdil. licuchot).
1. Harmonie imitaUve, analogue à celle chute de l'une des strophes d'iiorace, 12' ode du iiv. 1" :
Uada recumbit.
2. Les anciens sont remplis des témoignages do cette frayeur traditionnelle des peuples: voyez notamment les Astronomiques de Manilius, l, 851 et suiv. :
Nunquam futilibus excauduit ignibus sclber... Talia signillcaiU luccnles sa;pe comcla}....
3. Cet effroi chimérique ne cesse guère d'exister qu'à la fin du dix-seplit'nie siècle. L'un des premiers livres qui le dissipèrent fut celui quo le savont Hayle composa au sujet de la fameuse cotuOle de iOôO , el « où il est ju'ouvo, par plusieurs raisons liréos de la philosophie et de la Ihéulogie, que l<s comètes ne sont le prt-sage d'aucun nialheur. »
/<. Par Ifi l'auteur onteiul la période de la procession des équinoxcs, qui 6'accomplit en vingt-six mille neuf cents ans ou environ. 5. Celte pièce, écrite par Voltaire en 173G , n'a paru qu'en i738, ù la tète
LKFRANC DE POMPIGNAN.
NcT à Monlanlian en 1709, le marquis de Pompignan avait été, comme Vollairo, élève du P, Porée , ce célèbre prof.jssfur «le rhétorique au collège Louis-le-GranfJ. Jeune encore, il quitta les fonctions de premier président à la cour des -aides de iMontaal)an (il y avait exercé avec honneur ce rôle d'intermédiaire cntr(! lo peuple et le roi qui appartenait à notre ancienne magistrature), ci sa carrière fui dès lors consacrée aux lettres. Au milieu de la lutte ardente du dix-huitième siècle il fut l'un des principaux représentants du parti opposé à celui des philosophes, que soutenaient doublement la faveur publique, le nombre et la grandeur des talents'. De là beaucoup d'inimitiés redoutables qu'il encourut, en premier lieu celle de Voltaire; de là.beaucoup d'attaques dirigées contre sa personne et ses ouvrages. Mais la postérité impartiale s'élève au-dessus des passions contemporaines : son devoir est de reviser les jugements qu'elles ont portés. Sans partager pour Pompignan l'enthousiasme indiscret de certains panégyristes^, elle n'hésitera pas à le placer parmi ceux qui, animés d'une noble inspiration, ont réussi parfois à en faire passer Taccent dans de beaux vers. Quelques-unes do ses traduciions des psaumes et des cantiques, en outre quelques-unes de ses odes, sont demeurées dignes d'être proposées en modèle et citées an nombre des chefs-d'œuvre de notre langue'. Lefranc de Pompignan mourut dans sa terre en 17?4.
de ses l'.lémenis de la Philosophie de Newton : elle était adressée à madame du Châlelet, conmie par son goût pour les sciences exactes el par quelques travaux importants pour celle époque. M. Villemaln a menlionné « celle belle épîlre, où Voltaire, dit-il , a porté si loin ce grand art de peindre poélijuemenl les découvertes de la science. » Dans un ariicie « sur la poésie didactique à ses difiérents âges, » que la nn-uc des deux Mondes a publié le iû février 1848, M. Patin a rappelé aussi avec quel bonheur Voltaire avait ex{)Osé dans i)lusieursde ses poëmes , en vers pleins de force el d'éclat, des idées philosophiques et des noiions scientifiques.
1. Son discours de réception à rx\cadémie française ( 1760) fut notamment une déclaration de guerre à la philosophie alors régnante.
2. En particulier du marquis de Mirabeau , l'ami des hommes, le père de l'orateur.
3. Une partie de ses Poésies sacrées parut en 1751 et l'autre en 1753 : elles fureul réunies en HGSC in--'»''). Déjà, en 1734, sa tragédie de Didon , où il imita non sans bonheur Virgile el Métastase, lui avait attiré de nombreux applaudissements, justifiés par la sage régularité du pian et la beauté du rôle de l'héroïne. Il est aussi le premier qui ait donné une version française
LEFRANG DE POMPIGNAN. 37»
Ode sor la mort de J. B. Rousseau*.
Quand le premier chantre du monde
Expira sur les bords -^daciis
Où rilèbre ellïayo dans son onde
Keçut ses membres dispersés^
Le Thrace, errant sur les montagnes,
Remplit les bois et les campagnes
Du cri peiçant do ses douleurs :
Les champs de l'air en retentirent;
Et dans les antres qui gémirent,
Le lion répandit des pleurs*.
La France a perdu son Orphée!...
Muses, dans ces moments de deuil , Elevez le pompeux trophée Que vous demande son cercueil :
Laissez, par de nouveaux prodiges, D'éclatants et dignes vestiges D'un jour marqué par vos regrets.
Ainsi le tombeau do Virgile Est couvert du laurier fertile Qui par vos soins ne meurt jamais*.
de toutes les pièces d'Eschyle; et, entre antres morrnanx de l'antlanltéou des littératures t'iranpères , il a traduit en vers les (Uortjinucs et le VI* livre de VEnciile. Le libraire Nynu a publié une bonne édition de ses œuvres (Cl vol. in-8*, 178'i), dont qni'lques-uiies ont été depuis rééditées plus d'une fois avec celles des principaux lyriques français. Sur cet auteur, (]ui a été loué spécialement par liarère, on peut voir, avec le Cours de littcraiurc de La Jlar()e (111* part., liv. 1, ch. 8, sect. 3), le Tableau de la lHlêratiirc au XVIW siècle ûc M. Villemain (12* leçon).
1. 17''il. — F^a Harpe a cité, en la commentanl, cette ode où le sujet lui semble avoir porté l'auleur, et il nous apprend quelle admiration elle avait inspirée à Voltaire, malgré ses préventions contre le jxiëte. L'abbé Maury, qui fut le successeur de l'ompi^'nan à l'Académii' frynçaisc, ex|)rimait le vœu, dans son discours de réception (tT8r>), que, « pt)ur tout élo<rc, on gravât ces strophes sur son tombeau. » Toutefois , La llarne eût voulu , non sans raison , qu'on y Joignit plusieurs passages < de sa Didon et de ses belles odes sacrées. »
2. Voy., sur la mort d'Orphée, Ovide, ilélamorph., XI, I, et Virgile, lV«liv. des Gcorijiqrn's,
3. « Ce (i'but,dit La Harpe, est beau comme l'antique, beau comme Horace et l'indare : » on admirera surtout le trait qui lermiiuî le lableau, ce trait t qui est à la fois d'un si grand effet et placé si nalurellemenl ».
fi. C'est llenri de Lorraine, 11* du nom , duc de Guise, qui, d'après une noie de Poini)i;:nnn lui-même, atteste • que sur le haut du tombeau de Virgile, (pii est (le marbre blane, un laurier a pris racine , 5 ms (pi'il y ait aucune lerve i .')ur le conserver, et qu'il semble vouloir éierniser la mémoire de ce srand homme -. Le même seigneur ajoute (jue les branches de ce laurier ont servi de tout temps à couronner les grands poOles. — On peut