‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 235 sur 254 · GRESSET · texte numérisé non relu

GRESSET

f\ô en 1709, Grosset, dont Amiens, sa pairie, a consarrd la mdhiuiF'' iii lui érigeant une statue', fut un de ceux qui, sùus le règne (le l.onis XV, conservèrent à la podsic, un peu déchue, le plus d'ori;jiiialiid et de relief. Élùve des ji'suites ot devenu maître parmi eux, il composa, dans les cellules des collèges où il enseignait, plusieurs JK>(iin:ige3 ingénieux qui n'ont pas cessé do passer pour des chofs- (l'œuvrc. Il rentra onsuile dans le monde, et par une excellente coiiiédie, Tune des pièces dont la réputation s'est maiiilcnuc au prc;iii<'r rang après celles de Molière', il montra combien il avait étudii' avec fruit la société de son tem])s, combien il en savait rei)rûduire les mœurs et parler le langage. Sur la lin de sa vie, retiré dans sa ville natale % il abandonna presque entièrement les lettres. Néanmoins Louis XVI, lorsqu'il monta sur le trône \ l'honora de ses distinctions. Mais Gressot ne survécut pas longtemps à l'avéneaicnt de ce prince, qui promettait à la France un gouvernement réparateur, et (jui devait bientôt succomber victime de ses vains efforts. Il mourut ;i Amiens le Itî juin 1777. Esprit tendre, enjoué, vif et délicat, le chantre de Ver -Vert mourait h propos, lorsqu'aux amusements des muses allaient succéder les clameurs et les ora^-es de la politique \ Ce poëte heureux vit sa réputation peu atlaquie, parce qu'elle causa peu d'ombrage. Son horizon était sans doute restreint; mais si le champ de sa pensée n'était pas très-vastr-, il pouvait s'y jouer du moins avec beaucoup de facilité et de grâce.

1. Inaufjiirt^e avec licaiicoup de solcnnilc le 21 juillet 1851 , en présence (l'une (it'i)ulaliou de l'inslilul , elle a été placée dans la liiblioUi^qne de la ville. On sait qu'Amiens , deux ans avant d'honorer ainsi publiquement les lettres . avait rendu le môme hommage au génie de l'érudition , dans la personne de du l'.ange.

2. Le Mcchani, 17'i7, où la frivolité cl la fatuité du dix-huili^mc siècle oui été peintes à merveille , où surtout a été pris corumc sur le f;iit ce ton de léRèreié et de persillagc des salons à la mode, dont celle pièce est, comme l'a dit M. Vilteniain, um: vivunie iiiédaille. GTi:sscl, iléjà auparavant, s'était essayé dans la tragédie , mais avec moins de succès.

'^. On peut voir son tombeau dans la calliédrale d'Amiens.

4. Ce fut Gresset qui dans celle circonstance, en qualité de directeur de l'Aradémie française, harangua le jeune roi à la léle de ce corps, dont il «Hait membre depuis IT'iS.

5. i/jicadémieien Campcnon a donné en 1823 ses Œuvres choisies , qu'il a fait i>réeé>ler d'un travail biographique el critique sur cet auteur. Le l'. Daire, son compatriote , a écrit sa vie (Paris, 177'J, in-12 ) : plusieurs ont composé son éloge , el parmi eux on peut ciler Noël el le célèbre Sylvain

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?er-Vert*.

(Extraits.)

Chants I et il (fragments).

Puisqu'à vos yeux vous voulez que je irace D'un noble oiseau la touchante disgrâce^ Soyez ma muse, échauffez mes accents , Et prétcz-moi ces sons intéressants, Ces tendres sons que forma votre lyre Lorsque Sultane S au printemps de ses jours, Fut enlevée à vos tristes amours Et descendit au ténébreux empire.

De mon héros les illustres malheurs Peuvent aussi se promettre vos pleurs.

Sur sa vertu par le sort traversée, Sur son voyage et ses longues erreurs, On aurait pu faire une autre Odyssée Et par vingt chants endormir les lecteurs; On aurait pu des fables surannées Ressusciter les diables et les dieux; Des faits d'un mois occuper des années. Et, sur des tons d'un sublime ennuyeux, Psalmodier la cause infortunée D'un perroquet non moins brillant qu'Enée, Non moins dévot, plus malheureux que lui. Mais trop de vers entraînent trop d'ennui*.

Bailly. M. Villeraain a parlé de Gresset dans la il' leçon de son Tableau de la liitèraliire au dix-huiiième siècle. Plus récemment, il a paru encore sur lui un ouvrage très-complet de M. de Cayrol (2 vol. in-8', Dumoulin), dont M. Sainte-Beuve a rendu un compte étendu dans la Revue des deux Mondes, numéro du 15 septembre 1845.

1. Gresset n'avait cjue vingt-quatre ans quand il donna, après quelques autres pièces de poésie, ce modèle de plaisanterie légère et déliée, que J. B. Rousseau a qualifié du nom de phénomène litténnrc. Publié à Rouen en 1734, il eut dès cette année trois éditions. C'est en réalité, comme on l'a dit, le plus fin et le plus joli de nos contes en vers. Jusque-là sans exemple, cette agréable composition est demeurée unique dans son genre. On peut voir à ce sujet les lettres de J. B. Rousseau à M. de Lesseré et au P. Brumoy.

2. On doit éviter de faire rimer, comme ici , une syllabe brève avec une syllabe longue.

3. Chienne favorite de la personne à qui ce poërae est adressé.

4. Vers devenu proverbe. Gresset a partagé avec nos grands poètes ce privilège d'avoir laissé beaucoup de ces traits qui se gravent dans les mémoires et circulent, pour l'usage journalier, dans toutes les bouches, parce que ce sont en quelque sorte des formules heureuses de la raison publique.

CRESSKT. 385

Les Mnsos sont des abeilles volages ;

Leur j>ofit voltige •, il fuit les loîigs ouvrages,

l'A, ne pnînantque la Heur d'un sujet*,

Vole bientôt sur un nouvel objet.

Dans vos leçons j'ai puisé ees maximes :

Puissent vos lois se lire dans mes rimes !

Dans maint auteur de science profonde

.rai lu qu'on perd à trop courir le monde;

Très-rarement en devient-on meilleur' :

Un sort errant ne conduit qu'à l'erreur.

Il nous vaut mieux vivre au sein de nos lares,

Kl conserver, i)aisibles casaniers,

Notre vertu dans nos propres foyers

Que parcourir bords lointains et barbares:

Sans quoi le cœur, victime des dangers.

Revient chargé de vices étrangers.

L'affreux destin du héros que je chante

En éternise une preuve touchante :

Tous les échos des parloirs de Nevcrs,

Si Ton en doute, attesteront mes vers.

A Nevcrs donc, chez les Visitandines, Vivait naguère un perroquet fameux, A qui son art et son cœur généreux, Ses vertus même, et ses grâces badines, Auraient du faire un sort moins rigoureux. Si les bons cœurs étaii^nt toujours lieureux. Ver- Vert (c'était le nom du personnage),

1. Platon , dans son Ion , assimile à Pabeille le poêle , qui osl , selon lui , • une chose li'père, ailée cl sacrre, • Kojço-; -jàp /fv,'-* «01^,-1^; tiTi xal TtTr.vô» »oi Upôv. La Fou'.aine, inspiré par ce souvenir, cl à qui il semble ((ue fires: sciait pris quelipicfois sa naïveté et son abandon, s'est pciiil lui-môme dans les vers suivants :

Pajiillon (lu Parnasse et semblable aux abeilles , A qui le bon Platon compare nos merveilles , Je suis chose légère cl vole à loul sujet; Je vais de fleur en fleur- et d'objet en objet.

Les longs ouvrages me font peur, a dil aussi le fabuliste.

'2. C'est ce que rcconmiande rénclon : • Il ne faut prendre, si je ne me trompe, que la lleur de cba(|ue objet, et ne loucher jamais (pie ce qu'on l.ciilembellir. » Ce préce[)le esl surloui a|)plic;ible à la poésie, (pi i , remnrtpic ir.i crili(pie moderm-, « est l'essence des choses : or, il Taul bien se i^arder d'étendre la fioulle d'essence dans une masse d'eau ou dans des lîols de couleur. La poésie ne consiste pas à tout dire , mais ii loul faire rêver. •

3. « Qui nitillum perefjrinaniur, a dil en eiïel l'auleiir de [linitulion de Jc' iHH'Christ, raro sanclilicanlur ; • el La Fontaine, parlant dun pèlerin :

Prou (le pardons il avait rapport»?:

De venu , |h;u : ibose assez ordinaire.

.180 GRRSSKT.

Transplantai là do l'indien riva^jc, Fut, jeune eneor, ne sachant rien de rien, Au susdit cloître enfermé pour son bien. Il (îtait beau, brillant, leste et volai^^e, Aimable et franc, comme on l'est au bel âge, Né tendre et vif, mais encore innocent : Bref, digne oiseau d'une si sainte cage, Par son caquet digne d'être en couvent.... Admis partout, si l'on en croit Thistoire, L'oiseau chéri mangeait au réfectoire :

Là tout s'offrait à ses friands désirs; Outre qu'encor pour ses menus plaisirs, Pour occuper son ventre infatigable.

Pendant le temps qu'il passait hors de table, Mille bonbons, mille exquises douceurs, Chargeaient toujours les poches de nos sœurs. Les petits soins, les attentions fines. Sont nés, dit-on , chez les Visitandines : L'heureux Ver- Vert l'éprouvait chaque jour, Plus mitonné qu'un perroquet de cour.

Ver- Vert vivait sans ennui , sans travaux; Dans tous les cœurs il régnait sans partage : Pour lui sœur Thècle oubliait les moineaux; Quatre serins en étaient morts de rage. Et deux matous, autrefois en faveur, Dépérissaient d'envie et de langueur.

Qui l'aurait dit, en ces jours pleins de charmes, Qu'en pure perle on cultivait ses mœurs ; Qu'un temps viendrait, temps de crime et d'alarmes. Où ce Ver- Vert, tendre idole des cœurs, Ne serait plus qu'un triste objet d'horreurs? Arrête, Muse, et retarde les larmes Que doit coûter l'aspect de ses malheurs. Fruit trop amer des égards de nos sœurs.

On juge bien qu'étant à telle école, Point ne manquait du don de la parole L'oiseau disert : hormis dans les repas. Tel qu'une nonne, il ne dépariait pas; Bien est-il vrai qu'il parlait comme un livre, Toujours d'un ton confit en savoir-vivre, îl n'était point de ces fiers perroquets Que l'air du siècle h rendus trop coquets. Et qui, siffles par des bouches mondaines, N'ignorent rien des vanités humaines.

Ver- Vert était un perroquet dévot,

GUESSET. 387

Une belle âme innocemment î^uidde; Jamais du mal il n'avait eu Tidée, Ne disait donc un immodeste mot :

Mais en revanche il savait des cantiques.

11 avait ou dans ce docte manoir

Tous les secours qui mènent au savoir.

Il était là maintes filles savantes

Qui mol pour mot portaient dans leurs cerveaux

Tous les noëls* anciens et nouveaux.

Instruit, formé parleurs leçons fréquentes,

nientôt l'élève é\;a.\ii ses rt^gentes :

Finalement Ver- Vert savait par cœur

Tout ce que sait une mère de chœur*.

Trop resserré dans les bornes d'un cloître* Un tel mt'rite au loin se fit connaître; Dans tout Nevers, du matin jusqu'au soir, Il n'('>lait bruit que des scènes mignonnes Du perroquet des bienheureuses nonnes; De Moulins même on venait pour le voir ; Le beau Ver- Vert ne bougeait du parloir. Sœur Mélanie, en guimpe toujours line, Portait l'oiseau : d'abord aux spectateurs Elle en faisait admirer les couleurs, Les agréments, la douceur enfantine; Son air heureux ne manquait point les cœurs. Mais la beauté, du tendre néophyte N'était encor que le moindre mérite; On oubliait ses attraits enchanteurs Dès que sa voix frappait les auditeurs. Orné, rempli de saintes gentillesses Que lui dictaient les plus jeunes professes , L'illustre oiseau commençait son récit : A chaque instant de nouvelles finesses, Des charmes neufs, variaient son débit.

Eloge unique et dilTicile à croire Pour tout parleur qui dit publiquement,

i. Autrerois, en général, chansons populaires, mais primitivement, et ici en parliculier, canUquos spirituels, surloul ceux qui célèbrent la nativité du Sauveur.

2. C'est une ancienne religieuse proTesse : on appelait de ce dernier nom celle qui avait prononcé des vœui dOlinilifs , après le temps de son noviciat expiré.

3. Ritue qui ne pourrait plus être admise. A l'époque do Gresset, on prononçait encore claîlre , que l'on écrivait c/otsne , comme on disait cotni'ttlre , tout en écrivant contwisirc : ce qui fait que ces deux rimes étaient également bonnes pour les yeux et pour l'oreille.

388 GIUSSET.

Nul no dormait dans tout son auditoire : Quoi orateur en pourrait dire autant?

Hicn convaincu du néant de la gloire, Lui cependant, stylé parfaitement, Il trioin[)hait* toujours mod(iSt<;ment.

Quand il avait débité sa science, Serrant le bec et parlant en cadence, 11 s'inclinait d'un air sanctifié Et laissait bà son monde édifié.

Ainsi vivait dans ce nid délectable.

En maître, en saint, en sa^e véritable, Père Ver- Vert, musqué, pincé, ranj^é ; Heureux enlin s'il n'eijt pas voyaf,^é!

Mais vint ce temps d'affligeante mémoire, Ce temps critique où s'éclipse sa gloire. 0 crime! ô honte! ô cruel souvenir!

Fatiil voyage! aux yeux de l'avenir Que ne peut-on en dérober Thistoire^!

Ah ! qu'un grand nom est un bien dangereux! !]n sort caché fut toujours plus heureux*. Sur cet exemple on peut ici m'en croire : Trop de talents, trop de succès flatteurs, Traînent souvent la ruine des mœurs.

1. Le verbe esl ici accompagné de deux sujets, lui cl il : c'est une faute de grammaire que des exemples assez nombreux ne sauraient autoriser.

2. C'est qne Vor-Verl devait revenir de son voyage tout à fait changé et indigno de lui môme: tel fut, sur rinlércssanl oiseau, l'efTet corrupteur des mauvaises compagnies qu'il rencontra. Ainsi le poêle a su cacher sous les voiles d'une fable plaisante et frivole une très-grave et très-bonne leçon. On retrouve d'ailleurs quelque chose de l'histoire de Vcr-Verl dans ce que liuffon raco-nte d'un perroquet de Guinée. « Endoctriné en route par un vieux matelot, dit l'illustre naturaliste, il avait pris sa voix rauque, mais si parfaitement qu'on pouvait s'y méprendre : quoiqu'il eût été donné ensuite à une jeune personne et qu'il neût plus entendu que sa voix, il n'oublia pas les leçons de son premier maître, et rien n'était si plaisant que de l'entendre passer d'une voix douce et gracieuse à son vieux enrouement et à son ton de marin. »

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