Souvenir louchant d'un vers d'Ovide, Tri$t., III
Depositum nec me qui fleat ullus erit.
.". On peut aussi rapprocher de celle pièce, en éloignant d'ailleurs toute idée de comparaison, les Adieux d'un jhicle à la vie, que rcnfonncnt les Llcijii's de M. J C-hénior. cl le Poêle mourant, enfin la Cliule dr.t ^nulles , dans les Eléijin de Millevoye.
A. GHENIER.
A. Cliéni(T, qui devait le jour à une mère d'origine grecque cl qui naquit à Conslantinople, en 17C2 , d'un père qui y représentait la France coiniuc consul, lit d'excellentes études au collège de Navarre, où avaient été élevés jadis If. de Guise, Henri IV, liicliciieu et Uossuet. Puis il porta les armes; mais il ne larda pas à se livrer aux liUlres et même aux luttes de la politique. I']n soutenant les sages principes qui ont été la conquête de la révolution de 178y, il se déclara Tennemi des excès qui compromirent et souillèrent cette belle cause. Il s'offrit, de plus, à plaider pour Louis XVI, et il écrivit du moins en sa faveui' : c'est assez expliquer la condamnation capitale qui le frappa. On sait que Roucher, l'auteur des Mois, périt avec lui, et que tous deux , allant au supplice, consolèrent leurs derniers momenls en récitant la première scène de VAndromaque de Racine.
Aucun talent moissonné dans sa fleur n'a dû laisser de plus longs souvenirs et de plus vifs regrets que celui d'André Ghénier. Ce fils de la Grèce et de la France, qui à une haute inspiration joignait une raison parfaite, trouva noire poésie comme épuisée par deux siècles de gloire, et entreprit de la régénérer. Quelle grâce naïve colore ses idylles et ses élégies, qui semblent un souvenir et un écho de l'antiquité classiquel Quel enthousiasme éclate dans ses odes, qui rompent avec la convention el substituent à une mythologie usée la vérité et l'ardeur de la passion 1 Trop ignoré de son temps el presque retrouvé dans le nôtre, A. Ghénier ouvrit, prudent novateur, ces sources fécondes où s'est retrempée Fimagination du dix -neuvième siècle. De lui ont reçu leur initiation tous ceux de notre époque que la postérité proclamera les plus dignes du nom de poètes. Ge ne sont pas là, toutefois, ses seuls titres de gloire. Dans ce généreux ami d'une liberté réglée par les lois, qui, aux jours de la captivité, trouva de si fiers et de si tendres accents, on ne saurait dire si le talent ou le courage a le plus de droits à nos hommages. La mort de ce jeune cygne, étouffé, comme Fa dit Chateaubriand, par les révolutions, demeurera l'un des plus douloureux épisodes de nos discordes civiles'.
1. Moins célèbre de son temps que son frère Marie-Joseph, l'auteur de Fénelon el de Tibère , André, bien plus poêle que lui cependant, a laissé, entre autres travaux, un morceau inachevé sur ['Invention, où ses idées sur les rélonnes que pouvait recevoir notre poésie sont consignées. Ses vers, demeurés pour la plupart inédits, parurent pour la première fois, en 1819, chez l'oulon el Baudouin, par les soins d'un lilléraleur distingué, M. de La
A. GHÉNIER. «H
L'afeucjle*.
« Dieu dont l'arc ost d'argent, dioii de Claros, écoute*,
0 Siiiiiithûo Apollon, je périrai sans doute,
Si lu ne sers de guide à cet aveugle errant. »
C'est ainsi qu'achevait Tavcugie en soui)irant,
El près des Lois marchait, faible, et sur une pierre
S'asseyait*. Trois pasteurs, enfants de celle terre,
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants;
lis avaient, retenant leur fureur indi.^crèto.
Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;
Ils l'écoutaieiit de loin, et s'approchant de lui :
« Ouel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?
Seraitc(; un habitant de Tempire céleste?
Ses trails sont grands et fiers; de sa ceinture agreste
Pend une lyre informe, et les sons de sa voix
Emeuvent I air et l'onde et le ciel et les bois. »
Mais il entend leurs pas, prèle Toreille , espère, Se trouble, et tond déjà les mains à la prière*. « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger
Touche, qui eul la bonne fortune d'associer son nom à celui d'A. Chcnier. Ils fiironl ensuite joints aux ffi»i;vs de Marie-Joseph, 12 vol. iu-8*, Guii- JaiMiK', 18^20; mais une réimpression moilleure et plus compU'le en a élé douiiûci dans la bibliolliiMpu; Charpenlicr, ou 18'jO. Ses écrils eu prose ont élé pul)lii's, la nu'iue aiinOe, par le libraire Gosscliu. Une vive synipalhie a pént'ralomeiil accueilli les protiuclions de ce noble jeune houuue dont il u'élail pre.-que resté (lu'uu louchant souvenir. On l'a célébré à l'envi, et parmi ses panéjjyrisles on i)eul citer, outre eiiàleaubriand {Gcnii' du ChrisliaiUsiiie, t. II, p. 153 et St'O de l'édit. in-8° de [H'I'i), nus critiques les plus accrédités, M.M. Villemain, Sainte liouve (qui s'est occupé de lui plusieurs fois: il a apprécié uon-beulenienl le poêle, mais aussi le prosateur), Gustave IManilic, etc. Voyez particulièrement la ."S" leçon du Tableau de la liitéralure au XVIU' siciic, cl 11 Revue des deux Mondes, 15 Janvier 1838, 1«» lévrier lSo\), 1^-juiu 18'»i.
1. il s'ap:ii d'llomére,que la tradition représente aveugle, errant de contrée en contrée, otVrant de récitt-r ses poëiues pour i)ri.x d'une hospitalité qui n'était pas toujours accordée à sa vieillesse et à son génie.
'2. Ces premiers vers sont imités de très-près de la prière de Chrysès.Voy. Iliade, ch. I, v. 37.
3. André Chéiiier a essayé de transporter dans la versincalion française plusieurs des procédés habituels à la poésie grecque cl latine. On reconnaît ici un exemple du icjcl, dont les ancii-ns ont tait un heureux et fréquent usage. .Mais il ne faut pas s'exagérer rimporlancc de pareilles imiovations ; la vraie et féconde imitation de l'antiquité doit, avant tout. re[)oser sur l'élude attentive des chefs-d'œuvre (]u'elle nous a tran>mi3 : c'est par là que le polUe pourra, suivant le vers d'.\ndré Chénier lui-même :
Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.
i. Tournure vive, empruntée au grec, pour: tend les mains en signe de prière.
402 A. ciii:nii:r.
(Si plutôt, sous un corps terresln; et passager, Tu n'es point quelqu(î diou protcctoui- de la Grèce, Tant une grâce aii.L,MJste eiirioljlil ta vieillesse !); Si tu n'es (lu'uM mortel, vieillard inloitnne, Les humains près de qui l(!S Ilots t'ont amené Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures'. Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pues. Ta voix noble et Kjudiante est un bienfait des dieux ; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
— Enfants, car votre voix est enfantine et tendre.
Vos discours sont prudents, plus qu'on eiJt dû l'attendre; Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager : Ne me comparez point à la troupe immortelle : Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle, Voyez; est-ce le front d'un habitant des cieux? Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux.
— Prends, et puisse bientôt changer ta destinée! » Disent-ils. Et tirant ce que pour leur journée
Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants*.
Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants ^
Le pain de pur froment, les olives huileuses,
Le fromage et l'amande, et les figues mielleuses,
El du pain à son chien entre ses pieds gisant,
Tout hors d'haleine encor, humide et languissant,
Qui, malgré les rameurs se lançant à la nage,
L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.
« Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer.
Je vous salue, enfants, venus de Jupiter;
Heureux sont les parents qui tels vous firent naître !
Mais venez , que mes mains cherchent à vous connaître;
Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois \
Vos visages sont doux, car douce est votre voix.
Qu'aimable est la vertu que la grâce environne!
Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone,
Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots;
4. Ce respect dû à la vieillesse a inspiré à un poëte contemporain (M.Pon* sard) de beaux vers que nous devons rappeler :
Cependant Jupiter voit d'un œil indigné Qu'on refuse une obole au vieillard dédaigné , Et que sous les affronts soit courb'-e et flétrie L'auguste majesté d'une tête blanchie!
2. Toutes ces épilhètes de nature donnent à la description du poëte une couleur homérique qui plaît singulièrement.