‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 247 sur 254 · C'est le proverbe renversé · texte numérisé non relu

C'est le proverbe renversé

El tel rit aujourd'hui qui pleurera demain.

40S A. GIJÉMER.

Dcvorô do besoins, de projets, d'insomnie, Il vieillit dans Topprobie el dans Pi^noiuinic. Rebuté des humains durs, envieux. in;,Tats, Il a reeours aux di(Mix fjui ne renlcndeiit pas. Toutefois ta ricJiosse accueille mes misères; El puisque ton cœur s'ouvre à la voix des prières, Puisqu'il sait, méiia[(eant le faible humilié, DMndul<;ence et d'(''f,^ards tempérer la pitié. S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie!

— Je te le dis encore, espérons, étranger.

Que mon exemple au moins serve à f encourager. Des changements du sort j'ai fait l'expérience. Toujours un même éclat n'a point à l'indigence ■ Fait du riche Lycus envier le destin.

J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main*. Cléotas de Larisse-, en ses jardins immenses, Offrit à mon travail de justes récompenses.

« Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi. » Oui, oui, je m'en souviens : Cléotas fut mon père; Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. A tous les malheureux je rendra: désormais Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. Dieux , l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage, Vous n'avez point ici d'autre visible image; Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains Pour vous représenter aux regards des humains. Veillez sur Cléotas! Qu'une tleur éternelle. Fille d'une âme pure, en ces traits étincelle; Que nombre do bienfaits , ce sont là ses amours. Fassent une couronne à chacun de ses jours; Et quand une mort douce et d'amis entourée Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée. Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui Et des tlls, s'il se peut, encor meilleurs que lui^

— Hôte des malheureux , le sort inexorable

Ne prend point les avis de l'homme secourable.

i. On remarquera la transUion pleine d'une simplicité aisée qui amène la scène de la reconnaissance.

2, L'une des principales villes de la Thessalie. Achille, dans Iphigéme (acte lY, se. 6 ) :

Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur?

3. Hector, avant d'aller combattre Achille, adresse aux dieux la mcnio prière, et demande qu'un jour on dise de son fils au retour des combats : Oui! ce héros surpasse encore son père (^Iliade, ch. VI , v. 476 et suiv,).

A. GIIÉNIER. 409

Tous par sa main de fer en aveugles pousse's ,

Nous vivons; et les vœux ne sont point exauces.

(Méotas est perdu; son injuste pallie

L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie.

De ses concitoyens dès loiiglemps envié,

De ses nombreux amis en un jour oublié,

Au lieu de ces lapis qu'avait tissus l'Euphrate,

Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate,

Où ses botes, parmi les cliaiils barmonieux.

Savouraient jusqu'au jour les \iiis délicieux,

Seul maintenant, sa faim visitant les feuillages

Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages,

Ou cbez le riche allier apportant ses douleurs,

Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs.

Krrant et fugitif, de ses beaux jours de gloire

Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire,

Sous les feux du midi, sous le froid des hivers,

Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts,

Pauvre et semblable à moi, languissant et débile.

Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile,

llevêtu de ramée ou de quelques lambeaux.

Et sans que nul mortel attendri sur ses maux

D'un souhait de bonheur le tlalle et l'encourage,

ï.es torrents et la mer, l'aquilon et l'orage,

Des corbeaux et des loups les tristes hurlements

Répondant seuls la nuit à ses gémissements;

N'ayant d'autres amis que les bois solitaires.

D'autres consolateurs (\ug ses larmes amères,

11 se traîne*; et souvent sur la pierre il s'endort

A la porte d'un temple, en invoquant la mort. *

— Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête.

Dieux ! ah grands dieux ! parlous. Plus de jeux, plus de

Partons. 11 faut vers lui trouver des chemins sûrs; [fèie,

Parlons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.

Ah ! dieux ! quand dans le vin , les festins , l'abondance,

Enivré des vapeurs d'une folle opulence,

Celui qui lui doit tout chante et s'oublie et rit.

Lui peut-être il expire, alVamé, nu , proscrit,

Maudissant, comme in^Tat, son vieil ami qui l'aime.

Parle : était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?

1. Quel tableau! comme tous les traits se pressent, s'arcumulont avec une apparente confusion, et se résument dans ce mot adniirablenieni rejeté ; il se truîne! Il semble que celle longue pi-riode qui pn'cède , composie de proposilions sans lien grammalieal, ne puisse se terminer et ne [jermelle au lecteur de reprendre le souflle qui lui manque, semblable au malheur lui-raOme qui poursuit Cléolas sans relâche et sans|)ilié, et ne lui laisse pour dernier loyer que le seuil d'un temple où il invoque la mort!

410 A. GHENIER

En quels lieux dtait-il? où portait-il ses pas? Il sait où vit Lycus ; pourwjuoi ne vi(;iil-il pas? Parle : était-ce Ijien lui? parle, parle, te dis-jc; Où l'as-tu vu? — Mon hôte, a regrei je t'alllige.

C'était lui, je Tai vu

Les douleurs de son âme

Avaient changé ses traits*. Ses deux fils et sa femrnc,

A Delphes, confiés au ministre du dieu,

Vivaient de quelques dons oiïerts dans le saint lieu.

Par des sentiers secrets fuyant Taspect des viiies,

On les avait suivis jusques aux Thermopyles.

11 en gardait encore un douloureux elïroi.

Je le connais; je fus son ami comme toi.

D'un môme sort jaloux, une môme injustice

Nous a tous deux plongés au môme précipice.

11 me donna jadis (ce bien seul m'est resté)

Sa marque d'alliance et d'hospitalité.

Vois si tu la connais. » 0 surprise ! Immobile,

Lycus a reconnu son propre sceau d'argile;

Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié,

Jadis à Cléotas par lui-même envoyé.

Il ouvre un œil avide, et longtemps envisage

L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage.

« Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi?

Tout ici t'appartient. 0 mon père ! est-ce loi?

Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître.

0 Cléotas ! mon père ! ô toi , qui fus mon maître,

Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor.

Et ton ancien Lycus veut te servir encor.

J'ai honte à ma fortune ^ en regardant la tienne.

Et dépouillant soudain la pourpre tyrienne

Que tient sur son épaule une agrafe d'argent,

Il l'attache lui-même à l'auguste indigent.

Les convives levés l'entourent; l'allégresse

Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse;

On cherche des habits, on réchauffe le bain ,

La jeune enfant s'approche; il rit, lui tend la main :

(' Car c'est toi , lui dit-il, c'est toi qui la première,

Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière ^ »

Ibid.

1 Détail heureux qui explique pourquoi Lycus ne reconnaît pas encore Ck^otas.

2. Cette construction du verbe avoir honte se retrouve dans Molière (le

Dépit amoureux, acte I , se, 2) :

Monsieur, vous vous moquez; ]'aurais honte à la prendre.

3. t Entre les idylles d'André Chénier, écrivait M. Gustave Planche , il en

A. CIIENIER. 411

ilermès*.

(Fragment.)

' Les Législateurs.

Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages,

Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants,

Oiité('lair(i la terre et mérité l'encens;

Qui, dépouillés d'eux-mème^ et vivant pour leurs frères,

Les ont soumis an frein des règles salutaires,

Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens;

Kn leur donnant des lois leur ont donné des biens ,

Des forces, des parents, la libeité, la vie ;

Enlin qui d'un pays ont fait une patrie.

Et que de fois pourtant leurs frères envieux

Ont d'aiïronts instîiisés, de mépris odieux.

Accueilli les bienfaits de ces illustres guides ,

Comme dans leurs maisons ces animaux slnpides

Dont la dent méliante ose outrager la main

Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim!

Mais n'importe; un grand homme au milieu des supplices

Goûte de la vertu hîs augustes délices :

Il le sait, les humains sont injustes, ingrats.

Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas,

Qu'un jour entre eux et lui s'élève avec murmure

D'insectes ennemis une nuée obscure,

JNMmporte; il les instruit, il les aime pour eux.

Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux.

Il sait que leur vertu , leur bonté, leur prudence,

Doit être son ouvrage et non sa récompense,

Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau,

De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau.

Au loin dans l'avenir sa grande âme contemple

Les sages opprimés que soutient son exenijtle;

Des m.^chants dans soi-même il brave la noirceur;

C'est là qu'il sait les fuir ; son asile est son cœur.

est trois qui nnVitcnl une opale admiralion , le Mendiant, la Liberté et VAveuqle. Le rliarmo de ces trois pièces esl si ('Iroilenienl uni à l'élôgancc conliniicde rex|)ression , ijue l'analyse , en essayant de la faire comprendre, s'exposcrail à les obscurcir. »

i. Il ne subsiste qui- des morceaux, inarbevi^s en général, de ce poi-meoù A.Chénier, à l'exemple de Lucrèce, cl comme Le Urun vers la inème rpoqii.-. vonlail expliquer la nature des choses : œuvre que le premier grand mailrc de l'Université, M. de Fonlams, avait aussi abordée.

S. Celle suppression de Vs esl tolérée en vers.

412 A. CHÉNII":R.

De ce faîte serein, son olympe sublime\

H voit, juge, connaît, lin démon magnanime

Agite ses pensers, vit dans son cœur brûlant,

Travaille son sommeil actif et vi;^ilant,

Arrache au long repos sa nuit laborieuse,

Allume avant le jour sa lampe studieuse,

Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits,

Indompté dans la guerre, opulent dans la paix ;

Son beau nom remplissant leur cœur et leur histoire',

Les siècles prosternés au pied de sa mémoire.

Poèmes.

Sur la mort d'aD enfant.

L'innocente victime, au terrestre séjour,

N'a vu que le printemps qui lui donna le jour.

Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage,

Un souvenir, un songe, une invisible image.

Adieu, fragile enfant, échappé de nos bras ;

Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas,

Nous ne te verrons plus quand de moissons couverte

La campagne d'été rend la ville déserte ;

Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus ,

De tes pieds, de tes mains , de tes flancs demi-nus ,

Presser Therbe et les fleurs dont les nymphes de Seine

Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.

L'axe de l'humble char à tes jeux destiné,

Par de fidèles mains avec toi promené.

Ne sillonnera plus les prés et le rivage.

Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage.

N'inquiéteront plus nos soins officieux;

Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux

Les efforts impuissants de ta bouche vermeille

A bégayer les sons offerts à ton oreille.

Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous,

Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.

Poésies di erses.

1. Imitation de Lucrèce, début de son II* liv., v. 7 el suiv. :

Nil dulcius est bene quam munita tenerc Edita doctrina sapieutum templa serena....

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