D. FERNAND
Don Diègue, répondez.
D. DIÈGUE. Qu'on est digne d'envie, Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie*! Et qu'un long âge appriHe aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux! Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui , pour avoir trop vécu, Recevoir un aiVront et demeurer vaincu.
Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade. Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade , Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux. Le comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux , Jaloux de votre choix, et her de l'avantage Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'âge. Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois. Ce bras, jadis l'efTroi d'une armée ennemie, Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie, Si je n'eusse produit un fils digne de moi , Digne de son pays et digne de son roi : Il m'a prêté sa main, il a tué le comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment. Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête : Quand le bras a failli , l'on en punit la tète. Qu'on nomme crime ou non ce qui fait nos débats, Sire, j'en suis la tète, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire.
i. Terme aujourd'hui inusité pour soulagement , consolation: mais ce n'est pas sans raison que Marnionlol le signale parmi plusieurs mois perdus qui sont à regroUer : voy., dans ses Eléments uo Utlcraime, l'article Usage.
2. Au sujet des senlimenls qui animent don ni(''{rue, on consullera avec fruit, dans le Cours de litlcratnre dramatique de M. Sainl-Nlarc Girarditi , le eh. vm ^l. l")t où. étudiant Vumour paternel <ur noire lliéûlre, parliculièrement chez Corneille, le savant proresseur compare entre eux ks personnages de don Diègue du vieil Horace, et de Géronte dans le Menteur.
30 CORNKILLE.
Immolez floncce chof* quo los ans vont ravir, Et conservez pour voii> If; bras qui \iitut servir. Aux dépens do. mon sang satisfaites Ctiimènc : Je n'y résiste point, je eons^ns à ma peine; Et, loin (le rnurniiirer dun rii^'oureux décret, Mourant pans dtishonncur, je mourrai sans regret.
D. FEHNAND.
I/afTaire e^t d'importanee, et, bien considérée, Mérite en plein conseil dVMre délibérée. Don Sanche, remettez Chimènc en sa mai-on. Don Diègiie aura ma cour et sa foi pour prison. Qu'on me ciierche son fils. Je vous ferai justice.
CHIMÈNE
Il est juste, grand roi , qu'un meurtrier périsse
D. FLRNAND.
Prends du repos, ma fille, et c^^lme tes douleurs.
CHIMÈNE
M'ordonner du repos, c'est croître ' mes malheurs.
\. Chef élMl alors le synonyme de tête. — Excepté ce terme tombé en désuétude, remarque ici La Harpe, « y a-l-il dans tout ce morceau, si vigoureux, si aniiiK', si pathétique, un seul mot au-dessous du siyie noble; et, en même temps , y en a-i-il un seul qui ne soit dans la nature et la vérité? »
2. Pour accroître : verbe qui ne se prend plus régulièrement que dans h* sens neutre. Voltaire en a tonlcfois approuvé dans les vers l'emploi actif, qu'olïreut encore les tragédies de Bajazrt et d'Eslher: ajoutons que l'on eîi pourrait même citer quelques exemples contemporains; mais ils ne son: lias à imiter.— Le théâtre, dont on a dit que le Cid avait parmi nous inauguré la grandeur, devait cire le plus riche domaine de noln; poésie, commf ia chaire chrétienne a été celui de notre prose. Ce fut dans le» compositions dramatiques, grâce aux encouragements de Richelieu et de Louis XIV, que se sont donné er quelque sorte rendez-vous les plus grands génies du dixseptième et du dix-huitième .«•'ècle, par une rivsùité féconde qui a 'levé la (iloire de la scène française au-dessus de celle de tous les autres pays.
Horace ^
(Extrait?.)