EMILIE
Je Tavais bien prévu, que, pour un tel ouvrage, Cinna saurait choisir des hommes de courage, Et ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'Emilie et celui des Romains.
CINNA
Mût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèli*
Cette troupe entreprend une action si belle* !
Au seul nom de César, d'Auguste et d'empereur,
Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,
Et dans un même instant, par un effet contraire,
Leur front pâlir d'h erreur et rougir de colère.
« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
« Qui doit conclure enfin nos desseins généreux :
« Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome;
« Et son salut dépend de la perte d'un homme,
« Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,
« A ce tigre altéré de tout le sang romain.
« Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues^
« Combien de fois changé de partis et de ligues,
<' Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,
« Et jamais insolent ni cruel à demi! «
Là, par un long récit de toutes les misères,
Que durant notre enfance ont enduré' nos pères,
Renouvelant leur haine avec leur souvenir.
Je redouble en leur cœur l'ardeur de les punir :
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles,
Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles',
1. t Ce discours, dit Voltaire, est un des plus éloquents que nous ayons dans notre lanjïue. • La Harpe le signale aussi parmi les nombreuses beaulés de la tragédie de Cinna,
2. Vouv cuùm cis : même après Corneille, on a cru pouvoir se servir ainsi du participe, en le laissani iiivatiai)ie quand le sujet est placé après le verbe. Voltaire aj)prouve celle licence qu'il s'est permise et dont il y a des exemples dans Molière, Racine el J. R. Rousseau. Ils ne manquent jjas. non plus, enlièrement dans nos auteurs d'aujourd'hui. On remarquera, d'ailleurs, la négligence des mois dunuii, endurée, réunis dans le même vers.
3. Voy. plus haut la même idée rendue par Malherbe, dans l'ode à Marie de Médicis, p. 9
COIUNKILLK. 37
OÙ l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté
Nos légions s'armaient contre leur liberté;
Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves
Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves;
Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,
Tous voulaient à leur chaîne attacher Tunivers;
Et rex(îcrable honneur de lui donner un maître
Faisant .limer à tous rinfâmc nom de traître,
Romains contr»^ Romains, parents contre parents.
Combattaient seulement pour le choix des tyrans*.
J'ajoute à ces tableaux la peinture elïroyable
De leur concorde impie, ailreuse, inexorable,
Funeste aux gens de bien 2, aux riches, au sénat,
Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat;
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
Pour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à Tenvi triomphants;
Rome entière noyée au sang de ses enfanls :
Les uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiquas ;
Le méchant par le prix au crime encouragé;
Le mari par sa femme en son lit égorgé;
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père
Et, sa tète à la main, demandant son salaire.
Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits
Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix*.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages
Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages.
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,
Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
A quels frémissements, à quelle violence,
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés?
Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère.
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire.
J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,
« La perte de nos biens et de nos libertés,
1. Ici l'on se rappelle le début de la Pharsnle , supérieurement imité par Corneille : car, ainsi que le remarque M. Naudel, « Corneille a rendu la pensée de L.ucain plus explicitement et plus complètement que Lucain luimOmc. »
2. Los Dretons s'animant contre les procurateurs romains qui pillent leur pays disent aussi : « iCquc discordiam prœposilorum, aequo concordiam subjeclis exitiosam. » Tac, Vie (l'A(jncola, c. 15,
3. Quelle énergiatie peinture des crimes du triumvirat et de ces proscriptions dont Appien a écrit rbisloirel