Poésl*. Saper
38 CORNEILLK.
« I.e ravage dos clianips, le pillage des villes,
«« Kl les inoscrijdioiis cl l« s j^nicnes rivilcs,
« Sont les (icircs sanj^Hanls donl Auju^le a fait rlioix
" Tour iiioiilLT sur le troue et nous donner drs lois.
« Mais nous j)()Uvons changer un destin si funeste,
« puisque, do trois tyrans, c'est le seul qui nous reste,
« Kl que, juste une lois, il s'est i)rivé d'afipui,
« Perdant, pour régner seul, deux rnt.-clianls comme lui.
« Lui mort, nous n'avons point de verig(;ur ni deuiaîlre*.
« Avec la liberté Kome s'en va renaître;
« Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
" Si le joug qui Taccable est brisé [)ar nos mains.
« Prenons l'occasion alors qu'elle est propice :
« Demain au Capitole il fait un sacrilice;
« Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
(i Justice à tout le monde, à la face des dirux.
0 \À presque pour sa suite il n'a que notre troupe :
(' C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe,
« Et je veux, pour signal, que cette même main
« Lui donne au lieu d'encens d'un poignard dans le sein.
(' Ainsi d'un coup mortel la victime frapj) 'e
« Fera voir si je suis du sang du grand Pompée :
« Faites voir, après moi, si vous vous souvenez
u Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. »
A peine ai-je ache\é, que chacun renouvelle,
Par un noble serment, le vœu d'être (idèle :
L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi
L'honneur du premier coup que j'ai choisi pour moi.
La raison règle enfin l'ardeur qui les emporta :
Maxime et la moitié s'assurent de la porte;
L'autre moitié me suit et doit l'environner.
Prête au premier signal que je voudrai donner.
Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes. Demain, j'attends la haine ou la faveur des hommes. Le nom de parricide ou de libérateur; César, celui de prince ou d'un usurpateur*. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire ou notre ignominie; Et le peuple, inégal à l'endroit^ des tyrans, S'il les déteste morts, les adore vivants. Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,
1. Voltaire a proposé pour ce vers, don! l'expression manque de nellelé, celle correclion , que l'on peut accepter comme heureuse :
Mort, il est saus vengeur et nous sommes sans maître.
2. D'usurpateur , demanderait ici la régularité grammaticale.
3. Vuul le jugement varie àl'cgard... : ialinisme, ou plulOl forme négligée.
Qu'il m'élève à la gloir(3 ou me livre au supplice, Que Kome se déclare ou pour ou contre nous, Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.
É.MlLlIi:.
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire :
Le bon et le mauvais sont égaux pour la gloire;
Et, dans un tel des^i^in, le manque de bonheur
Mt't en péril ta vie, et non pas ion honneur.
Regarde le malheur de Brute et de Cassie :
La splendeur de leur nom en est-elle obscurcie?
Sont-ils morts tout entiers* avec leurs grands desseifis?
Ne les comnte-l-on plus pour les derniers Romains?
Leur mémoire dans Rome est encor précieuse
Autant que de César la vie est odieuse.
Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés ,
Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie :
Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie*.