‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 50 sur 254 · Acte II, Scène VI · texte numérisé non relu

Acte II, Scène VI

Polyeucte, Néarque.

Polyeucte, devenu chrétien, vont entraîner Néarque au temple pour y renverser les idoles.

NÉARQUE

OÙ pensez-vous aller?

POLYEUCTE. Au temple, où Ton m'appelle.

NÉARQUE

Quoi! vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle! Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?

POLYEUCTE

Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?

NÉAHQUE.

J'abhorre les faux dieux.

POLYEUCTE. Et moi, je les déteste.

NÉARQUE

Je tiens leur culte impie.

1. Rages ne se dit plus au pluriel : c'est une perte pour le style tragique.

2. Voltaire a rapproché ce sonp^c de celui d'.Mhalic (acte II, se. v) : il donne avec raison la préfi-nMirc au dcrtucr, parce t|u'il csl le nœud n)<"'rae de la [)icce : le songe de Pauline, au coniraire, n'esl [las nécessaire h l'aclioii , mais il csl inléressanl, palhélique; do |)lus , il jusliiie les terreurs de Pauline et préparc les événcmenls qui vont suivre.

48 CORNRILLK.

POLYKUCTE. Et jo Ic ticns funeste.

NÉARQUE

Fuyez donc leurs autels.

l'OLYKucTK. Je les veux renverser, Et mourir dans leur temple, ou les y terra'^scr. Allons, mon cher Ndar<iue, allons aux y<MJx des homme? Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes ; C'est rallcnle du ciel, il nous la faut remplir; Je viens de le proin<.'ltre, et je vais Taccomplir. Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître De cette occasion qu'il a si tôt fait naître, Où déjà sa bonté, prête à me couronner, Daigne éprouver la Coi qu'il vient de me donner*.

NÉARQUE

Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.

POLYKUCTE.

On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.

NÉARQUE

Vous trouverez la mort.

poLYEUCTE. Je la cherche pour lui.

NÉARQUE

Et si ce cœur s'ébranle?

POLYEUCTE. Il sera mon appui.

NÉARQUE

Il ne commande point que l'on s'y précipite.

POLYEUCTE

Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.

NÉARQUE

H suffît, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

POLYEUCTE

On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir. J

NÉARQUE

Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.

POLYEUCTE

Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

NÉARQUE. j

Par une sainte vie il faut la mériter. |

POLYEUCTE

Mes crimes en vivant me la pourraient ôter. i

1. On a blâmé ce zèle ardent de Polyeucle : c'est là une critique bien étroite. Rien n'est plus naturel et plus dramatique que cet enthousiasme qui porte Polyeucte à confesser généreusement sa Toi : c'est le néophyte qui court au-devant du martyre. Les |)réverilions de Voltaire contre le christianisme se trahissent dans son appréciation des caractères de Polyeucte el de Néarque : c'est ainsi qu'il parle du dernier « comme d'un convulsirinnaire qui a ensorcelé tin jeune imprudent. » Tout au contraire, Corneille dans cette scène admirable met en opposition la généreuse témérité du nouveau converti et la prudente sagesse du vieillard chrélien.

Pourquoi .Tiettre au hasard co que la mort assure? Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? Je suis chrélien, Néarque, et le suis tout à fait, La foi que j'ai reçue aspire à son eflet : Qui fuit croit lâchement et n'a qu'une foi morte.

NÉARQUE

Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe; Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.

POLYEUCTE

L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

NÉARQUE

Vous voulez donc mourir?

POLYEUCTE. Vous aimcz donc à vivre?

NÉARQUE

Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre. Sous rhorrcur des tourments je crains de succomber.

POLYEUCTE

Qui marche assurément* n'a point peur de tomber ; Dieu fait part au besoin de sa force infinie; Qui craint de le nier, dans son âme le nie; Il croit le pouvoir faire' et doute de sa foi.

NÉARQUE

Qui n'appréhende rien présume trop de soi.

POLYEUCTE

J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. Mais loin de me presser, il faut que je vous presse ! D'où vient cette froideur?

NÉARQUE. Dieu même a craint la mort.

POLYEUCTE

Il s'est oirert pourtant, suivons ce saint ellort, Drossons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. Il faut (je me souviens encor de vos paroles) Négligea', pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Hélas ! qu'avez-vous fait de celte amour parfaite Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? S'il vous en reste encor, n'êtes- vous point jaloux- Qu'à grand'peine chrétien j'en montre plus que nous?

NÉARQUE

Vous sortez du baptôme, et ce qui vous anime C'est sa grâce qu'en vous n'aiïaiblit aucun crime;

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