‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 69 sur 254 · Acte V, Scènb III · texte numérisé non relu

Acte V, Scènb III

Géronte, Dorante, Cliion.

GF.RONTK.

Ktes-vous gentilhomme?

DORANTE, à part. Ah! rencontre fâcheuse I ( / son père.) î^tant sorti de vous^, la cliose est peu douteuse.

GIÏRONTE.

Croyez- vous qu'il suffit d'ôlre sorti de moi?

DORANTE

Avec toute la France aisément je le croi*.

GIÎRONTE.

Et no savcz-vous point avec toute la France

D'où ce litre d'honneur a tiré sa naissance,

Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

Ceux qui Pont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?

DORANTE

J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne.

GÉRONTE

Où le sang a manqué si la vertu l'acquiert,

Où le san^j l'a donné le vice aussi le perd*.

Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire :

Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défaire *;

Et dans la lâcheté du vice où je te voi,

Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

1. On voil Ici, dit Vollalre, « la môcne main qui peignit le vieil Horace et I). Dit'giic. Il n'est point de p6requi ne doive faire lire celte belle scène à SCS eiifanls. »

2. noiroii, que Corneille n'a pas dédaigné d'imiter, avait déjà dit dans

Sun Aiiligone :

Ayant l'honneur que j'ai d'être c^rti de vous..,.

C'est Ilémon qui parle ainsi à Créon , tyran de Thèbes.

3. Licence autorisée et dont on voit des exemples nombreux : on peut supprimer Vs pour la rime. Ce n'est d'ailleurs qu'un retour à l'aticienne orthographe.

4. Cf. Molière, le Festin de Pierre, IV, 6. Or» wouvera ce passage dans les Morceaux choisis pour la classe de Siiiùme, page 'iO,

5. Sur ces idées, on peut encore rapprocher de Corneille JuvénnI ' L Boileau , discouranl de la noblesse, le premier dans sa huiiicme satire, le second dans ^a cinquième, et .Montesquieu , qui dit de la noblesse, avec sa concision ordinaire : t L'honneur en est, pour ainsi parler, l'enfant et la père. » Esprit des Lois , V, 9.

70 CORNRILLE.

DORANTE

Moi?

GKKONTE.

Laisse-moi parler, toi de qui Timposturc Souille iioiiteiiscinoiit ce flon de la nature : Qui se dit ^a;ntilhomiii(;, et ment comme lu fais, Il ment (|u.iiid il le dit, et ne le lut jamais. Esi-il vi('(! plus lias? e-t-il tache plus noire, IMus indi^riied'un homme élevé pour la ^^loiit'î Est-il quelque faiblesse, est-il ffuelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion , Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'o\pose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?

DORANTE

Qui \oiis dit que je mens?

GÉRONTE Qui me le dit, infâme*?

Dis-moi , si tu le peux , dis le nom de ta femme ^ Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier....

CLiTO.x , à Doraiite.

Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.

GÉRONTE

Ajoute, ajoute encore avec effronterie

Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie;

Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.

CLITON , à Dorante.

Appelez la mémoire ou Tesprit au secours,

GÉRONTE

De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse. Qu'un homme de mon âge a cru légèrement Ce qu'un homme du tien débite impudemment? ïu me fais donc servir de fable et de risée. Passer pour esprit faible et pour cervelle usée? Jlais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard? Voyais-tu violence ou courroux de ma part? Si quelque aversion t'éloignait de Clarice. Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice? Et pouvais-tu douter que mon conseiilement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue,

1. On sait qu'il faut s'abstenir de faire limer, comme dans cet exemple, une syllabe brève avec une syllabe longue.

2. Allusion de Géronle aux mensonges que son fils lui a fait» el qu'il va rappeler ensuite plus en détail.

COBNRILLK. 71

Consentait, à tes yeux, l'hymen d'une inconnue*'? iW. },^ran(l excès (ràmour que je t'ai If'moi.i-iié iN"a point touclu; ton conir, ou ne Ta point gagné : Ingrat, tu m'as payé d une impudente feinte, Et tu n'as eu pour moi respect, amour ni crainte. Va, je te d'îsavoue.

DORANTE. Eli! mon père, écoutez.

GKRONTE.

Quoi? di's contes en l'air et sur l'heure inventés?

dohanth;.

Non, la vérité pure.

r.KRONTE. En est-il dans ta bouche?

CLiTON , à /Jurante.

Voici pour votre adresse une assez rude touche ='.

DOUANTE.

Épris d'une beauté (ju'à peine j*ai pu voir Qu'elle a pris sur mou àme un absolu pouvoir. De Lucrèce eu un mot, vous la pouvez connaître....

GKUONTE.

Dis vrai : je la connais, et ceux qui l'ont fait naître; Son père est mon ami.

DOUANTE. Mon cœur en un moment Étant de ses regards charmé si puissamment. Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice, Sit(jt que je le sus, me parut un supplice : Mais comme jignorais si Lucrèce et son sort Pouvaient avtc le vôtre avoir quelque rapport. Je n'osai pas encor vous découvrir la Ilamme Que venaient ses beautés d'allumer dans mon àme; Et j'avais ignoré, monsieur, jusqu'à Ce jour Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. Mais si je vous osais demander quelque giàce, A présent que je sais et son bien et sa r;.ce, Je vous conjurerais, par les nœuds les plus doux Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous. De seconder mes vœux auprès de celte belle : Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.

GÉUONTE.

Tu me fourbes encor.

DORANTE. Si vous ne m'en croyez , Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez : 11 sait tout mon secret.

1. Mainlenanlon ne dit pas, d'ordinaire, consentir une chose mais à une chose; ou, pour mieux parler, coii.^cniir n'esl plus guère d'usage, comme verbe aclif, qu'au Palai-î el dans le langage dipiomaUquc.

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