Adjectif pris ici substantivement: heureuse abréviation
3. Dans aucune fable , selon Walckenaer, La Fontaine ne semble s'être élevé plus haut pour la force et la dignité de l'expression; dans aucune il n'a su mieux allier la naïveté du dialogue et le comifpie de la scène à la plus parfaite sagesse et à la plus austère éloquence. Le ton d'une raison simple et tranquille se fait partout remarquer dans cd apologue, observe aussi riiamfori: il est en outre touchant, comme il devait lèlre sur un sujet qui intéresse tous le? hommes. — On a pu dire de La Fontaine qu'il a mis en vers les préceptes de la raison univciselie , de mémequ." Boileau y a mis ceux qui concernent le goût et la littérature, et Molière ceux qui sont relatifs à la société. De plus , que de vers admirables, çà et là répandus, tels que le cinquième et le dernier de cette fable !
4. Il y a un récit analogue à cette fable dans la xxi* des Nouvelles de Bonavcniure des Perriers.
5. Ce sont des roulades, c'est-à-dire des ornements ajoutés au chant.
6. Ces sages de la Grèce florissaient 600 ans avant lésus-Christ : c'étaient Thaïes, Solon, Piltacus, Bias, Périandre (ou Myson), Cbiion etCléobule.
N'eussent pas au marché fait vnndre le dormir.
Comme le manger et le boire*.
El) son hôtel il lait venir Le chantiur, et lui dit : « Orçà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? — Par an ? ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur ^ Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De ('oinj)ter de la sorte; et j(i n'entasse guère Un jour sur Taulre : il suffit qu'à la lin
J'attrape le bout de Tannée :
. Chacjue jour amène son pain. — Eh biL'u! que gagiicz-vous, dites-moi, par journée? — Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours (Va sans cela nos gains seraient assez honnètrs)," i.e mal est que dans Tan s'entremêlent des jours
Qu'il faut chômer! on nous ruine en fêtes : L'une fait tort à l'autre; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. » Le linancier riant de sa naïveté*, Lui dit : « Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône. Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin.
Pour vous en servir au besoin. »
Le savetier crut voir tout l'ai gent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans,
Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre*
L'argent et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines \
Le sommeil quitta son logis :
H eut pour hôtes les soucis,
1. Cet emploi de iMufinUif est un des plus heureux emprunts que nous ayons faits à la langue grecque. Joncliin) du Itellny et Henri Kslienne ont beaucoup recommaïKié ci; tour, et Amyot l'a souvent iinili- des autours qu'il traduisait; mais, si l'on excepte quei(|ues tVrivnins qui ne répudièrent pas riiérilagedu seizième siècle, on peut rej^rellor que l'on ait depuis trop peu :ist3 de cette forme qui donne de l'aisance et de la vigueur au langage.
2. La rime de monsieur avec rieur, diTeclueusc aujourd'hui pour l'oreille, était alors exacte, parce que l'on faisait etilondrc Vr lians le premier de ces deux mots. Ainsi en élail-il dans liulinilif pri'sent nimcher et le substantif foyer, qui rimaient avec cher, comme on le voit chez nos clas>iqiies.
3. Ici La Fontaine, peu sévère en général pour la rime, comme on a eu déjîï occasion de le remarquer, la néirlige trop ouvcrlemcnt.
/». Vieux mot, pour serre ou enferme, très-bien placé ici , tandi.^ que Rousseau s'en est servi fort mal à propos, au début d'une de ses odes les plus i élèbres :
Toul ce que leur globe enserre
5. Périphrase bien expressive; ou plutôt trait charmant de sensibilité, qui prépare l'efTel du troisième avant-dernier vers
9fl LA FONTAINK.
Les soupçons, les alarmes vaines*.
Toiit 1(; jour il .'ivail V(pà\ au f<uot; ci la nuit,
Si (pKîUjiJc chat faisait du bruit, Lo ciial prenait rar},Mînt. A la lin, h; pauvre homme S'en courut cliez celui qu'il ne réveillait plus. « Uciidi'z-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus. »
Liv. VIII, fal>. 2^
Les deni Pigeons.
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre ^
L'un d'eux, s'ennuyant au logis ,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : « Qu'allez-vous faire ?
Youlez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux : Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux ,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage ^ Encor, si la saison s'avançait davantage !
1. Rapprocher de ce passage l'aventure de Philippe et de Mena, racontée
par Horace, Epîl., I, 7 ;
Strenuus et fortis , causisque Philippus agendls Clarus , ab officiis octavam circiter horam Dum redit, etc.
2. « C est ici, dit Chamfort, La Fontaine dans tout son talent, avec sa grAce et sa variété ordinaires. La conversation du savetier et du financier est digne de Molière, et il en a sans doute envié plus d'un trait : au reste, notre fabuliste excelle habituellement dans les dialogues. » — Celte fable semblait aussi à La Harpe, qui l'a transcrite et commentée dans son Cours de lilicrat.ure, l'une des plus heureuses de La Fontaine.
3. On n'a pas craint d'affirmer qu'il n'y avait, dans aucun genre et dans aucune langue, de peinture plus vive de l'amitié. Cette pièce et quelques autres traits épars chez La Fontaine suffiraient pour montrer combien ce sentiment était naturel et nécessaire au cœur du poëte qui s'est écrié :
Qu'on ami véritable est une douce chose !
Voy. la 11' fable du liv. VIII , dont la fin, observe Chamfort, est au-dessus âe lOHl éloge. Dans l'apologue qui précède celui des deux Amis, en parlant d'un prêtre de Flore et de Pomone , La Fontaine a dit encore :
Ces deux emplois sont beaux : mais je voudrais parmi Quelque doux et discret ami.
Ce sont là de ces vers qui ont fait justement écrire à l'abbé d'Olivet dans son Histoire de l' Académie française : « La Fontaine a mérité que sa mémoire fût à jamais sous la protection des honnêtes gens. »
4. Au dix-seplièrae siècle, on trouve souvent ce terme dans le sens de situation d'esprit, disposition du cœur.
LA FONTAlNIi). î>7
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau*. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
Bon soupe, bon gîte, et le reste*? »
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur; Mais le désir de voir et Thumeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point; Trois jours au plus rendront mon ame satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ; Je le désennuîrai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : J'étais là, telle chose m'advint :
Vous y croirez être vous-même. »
A ces mots, en pleurant ils se disent adieu. Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuaçc L'oblige de chercher retraite en quelque heu. Un seul arbre s'oiïrit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfoïidu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie ; Dans un champ à l'écart voit du blé répandu. Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie. il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las'
Les menteurs et traîtres appâts.
Le las était usé ; si bien que de son aile , Do ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin. Quelque plumo y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du las qui l'avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s'en allait le lier*, quand des nues
1 . Celle ancienne superstition esl atleslée par ce vers de Virgile, Égl., T, 13 :
Sœpe sinistra cava prxdixit ab ilice cornix.
2. Quelle prAce, quelle finesse dansée pelil mol jeté nègUgemraenl , caché pour ainsi dire à la fin du vers, et qui cependant, pour un ami , renferme lanl de choses !
3. Pour lac c'osl-à-dire lacet {laquens). Nos anciens pot-tcs ne faisaient aucun scrupule de modifier, pour le besoin de la rime, rorlhograpiie dt^s mots: et La romaine, assez porté h cmprunler leurs licences, les imitait volontiers sur ce point. Au reste , il persévère un peu plus loin dans l'orthographe qu'il a adopléi'.
4. Terme de fauconnerie : on disait du faucon qu'il liail sa proie, lors<
ftS LA FONTAINK.
Fond à son tour un ai^Mo aux ailes étendues. L(3 pii^^oon prolita du conflit d(;s voleurs, Sonvola, s'aballil auprùs d'une tnasiire,
Crut pour ce coup que ses malheurs
Finiraient par celle aventure.
Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit ?a fronde, et du coup lua plus d'à moilië
La volatile mallieureu.^e, Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l'aile et tirant le pié*,
Demi-morte et demi-boiteuse,
Drojt au lo.^is s'en retourna :
Que bien, que mal*, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines :
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau.
Toujours divers, toujours nouveau...
Liv. IX, fab. 2^
L'Homme et la Conleafre.
Un homme vit une couleuvre :
« Ah! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre Agréable à tout l'univers! »
A ces mots, l'animal pervers (C'est le serpent que je veux dire,
qu'il l'enlevait, ou bien que, l'embrassant de ses serres , il la tenait à terre couchée sous lui.
i. L'ortliographe de pied est altérée aussi , par la même raison que celle de lacs : en effet, dit généralement Waickenaer, au début de son édiiion de La Fontaine, « les poètes du temps de Louis XIV se permettaient quelquefois encore de changer l'orihographe des mots pour les assujcliir à la rime. »
'2. Pour/flfif bien (pie mal: tour vif, qui paraîtrait aujourd'hui peu usité.
3. « Ace morcoau dont l'impression est si délicieuse , dit La IJarpe.on donnerait peul-èire la palme sur tous les ouvrages de La Fontaine, .=i parmi tant de modèles on avait la confiance de juger ou le courage de riioisir. • Chamlort n'admire pas moins que La Harpe les traits houreuï répandus dans celle fable et les épanchemenls d'une âme tendie, qui partout s'y remarquent. La Motte, fabuli-te lui-même et qui n'a pas toujours manqué d'agrément , s'est livré cependant à une analyse minutieuse et peu favorable de cet apologue ; niais ses critiques mal fondées ont fait dire Irès-sagcmurit qu'au lieu de perdre son temps dans ce travail stérile, il eût mieux fait de l'employer à relire ce chef-d'œuvre qui louche, pénètre et charma tous les cœurs.
LA FOiNTAlNE. 99
Et non l'homme; on pourrait aisément s'y tromper*), A ces mots, le serpent, se laissant attraper, Est pris, mis en un sac; et, ce qui fut le pire, Ou résolut sa mort, fût-il coupable ou non. Alin do le payer toutefois de raison.
L'autre lui fit celte harangue :
« Symbole des ingrats^, être bon aux méchants. C'est être sot; meurs donc : ta colère et tes dents Ne uie nuiront jamais. » Le serpent, en sa langue, Reprit du mieux qiril put : « S'il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on paidonner?
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice, C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice*:
Selon ces lois, condamne-inoi ;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise
Qui; le symbole des ingrats, Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. » Ces paroles rirent arrêter l'autre; il recula d'un pas. Enfin il repartit: « Tes raisons sont frivoles. ,1e pourrais décider, car ce droit m'appartient; Mais rapportons-nous-en*. — Soit fait, » dit le reptile. Une vache était Là : l'on l'appelle; elle vient: Le cas est proposé. C'était chose facile : « Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler? La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler? ,\e nourris celui-ci depuis longues années; 11 n'a sans mes bienfaits passé nulles journées; Tout n'est (|ue pour lui seul; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines : Même j'ai rétabli sa santé, (jue les ans
Avaient altérée; et mes peines
1 . La Fontaine excelle à lancer un trait de satire avec un air plein de bonhomie ; cf. la fable 1 du livre X :
Non loin du Nord il est un monde Où l'on sait que les habitants Vivent ainsi qu'aux premiers temps Dans une ignorance profonde : Je parle des luiniains; car quant aux animaux Hs y construisent des travaux